AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST, AVEC SON CORPS, NOUS PRÉCÈDE DANS LA GLOIRE DU PÈRE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (28 mai 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, ce mystère de l'Ascension que nous célébrons aujourd'hui est un mystère profondément paradoxal. En effet d'une part, nous disons que le Christ quitte ce monde, que le Christ retourne auprès du Père et en même temps c'est avec son corps de chair que le Christ retourne auprès du Père. Le Christ quitte ce monde, le Christ retourne auprès du Père, ces expressions imagées comme celle qu'exprime le mot même d'Ascension ne signifient pas, bien sûr, un déplacement dans l'espace, elles si­gnifient que le Christ ne fait plus partie de ce monde matériel et de ses coordonnées spatio-temporelles dans lesquelles nous vivons. Le Christ n'est plus ici ou là. Si le Christ est auprès du Père, tout comme le Père qui est immatériel, Il n'est pas plus au ciel que sur la terre. Plus exactement Il est à la fois au ciel et sur la terre, à la fois nulle part et partout, il est à la fois présent en toute chose et en tout instant, et en même temps ailleurs.

Et pourtant c'est avec son corps, un corps semblable au nôtre, un corps de chair, le corps qu'il a pris dans le sein de la vierge Marie, un corps matériel, un corps qui, comme le nôtre, fait de la même ma­tière, de la même substance que les animaux, les plantes et les étoiles de cet univers, c'est avec un corps tangible, sensible que le Christ se trouve en dehors de ce monde tangible et sensible. Le Christ n'est plus ici ou là, le Christ n'est plus dans les limites de notre espace, dans les limites de notre temps, et pourtant c'est avec un corps pétri de boue, c'est avec un corps dont la nature profondément matérielle est précisément d'être spatio-temporelle, c'est avec un corps concret que le Christ quitte ce monde matériel.

Paradoxe de ce mystère de l'Ascension, para­doxe qui veut dire que, si le Christ ressuscité n'est plus là, et c'est justement la signification du tombeau vide, s'il n'est plus à l'intérieur de notre univers, s'Il échappe aux limitations de l'espace, s'Il échappe à l'usure du temps, le Christ pour autant ne quitte pas, ne délaisse pas, ne nie pas notre espace et notre temps, il emporte avec Lui, en quelque sorte, la subs­tance même de notre monde, la substance de notre matière, de notre chair, la substance de notre espace et de notre temps pour la transfigurer, la transformer.

L'Ascension du Christ, ce n'est pas la néga­tion de notre monde, c'est sa transformation. C'est le commencement, l'inauguration de la transfiguration de ce monde, ce monde dont nous avons tellement l'habitude, ce monde qui est si beau avec sa lumière dorée, ses fleurs, sa douceur et ses étoiles, et en même temps qui est si dur avec ses haines, ses guerres, ses maladies, ce monde qui va petit à petit se dégradant, ce monde qui s'use et qui meurt jour après jour, eh bien ! ce monde n'est pas fait pour la mort, ce monde, en dépit des apparences, n'est pas fait pour la destruc­tion, ce monde est fait pour le ciel c'est-à-dire pour l'éternité, c'est-à-dire pour l'infini. Oui, notre monde, notre corps, notre chair, tout cela n'est pas fait pour disparaître, n'est pas fait pour être nié au profit de je ne sais quelle réalité purement spirituelle, immaté­rielle et inaccessible, tout cela est fait pour être as­sumé dans l'éternité et l'infinité de Dieu.

Oui, frères et sœurs, notre foi en la Résurrec­tion du Christ, notre foi en l'Ascension du Christ, notre foi en la résurrection de notre propre chair, notre foi en la résurrection de l'univers, notre foi nous oblige à croire que rien de cette matérialité de notre chair, que rien de cette matérialité de l'univers, que rien de cette histoire qui est tissée de jour en jour, d'année en année, de génération en génération, de siècle en siècle, rien de tout cela ne doit être anéanti, tout doit être transformé, et tout doit se retrouver dans la gloire de Dieu c'est-à-dire dans l'infini et l'éternité de Dieu.

Le corps ressuscité du Christ, c'est le corps de Dieu. Voir, comme l'ont fait les apôtres, le corps du Christ ressuscité leur apparaître c'est voir, de leurs yeux de chair, Dieu se manifester à eux. "Dieu, per­sonne ne L'a jamais vu", c'est ce que nous dit saint Jean au début de son évangile, "Mais le Fils, le Fils qui repose dans le sein du Père", le Fils qui de toute éternité ne fait qu'un avec le Père, "Lui nous l'a ma­nifesté", il nous l'a fait connaître, Il nous l'a fait voir. "Nous L'avons touché de nos mains, nous l'avons vu de nos yeux", s'écrie saint Jean. Ce corps du Christ ressuscité, c'est le corps de Dieu qui manifeste aux yeux de notre chair, qui manifestera aux yeux de notre chair ressuscitée, transfigurée au dernier jour, la pré­sence même de Dieu. Quand nous disons que nous verrons Dieu, cela ne veut pas dire simplement que nous utilisons une image, que c'est une manière de parler, qu'avec les yeux de notre cœur ou les yeux de notre foi ou les yeux de notre esprit, nous aurons une connaissance immatérielle de ce Dieu qui est incorpo­rel. Bien sûr, cela est vrai. Bien sûr notre esprit com­muniera de toute la profondeur de sa spiritualité avec la spiritualité de Dieu. Mais cela ne se limitera pas à ce contact de notre esprit avec Dieu qui est Esprit, il y aura aussi une vision corporelle, charnelle, une vision des yeux de notre chair ressuscitée, vision du corps du Christ ressuscité qui sera pour nos sens transfigurés, la vision même de Dieu. Car ce corps du Christ, c'est déjà et ce sera pour toute l'éternité le corps de Dieu, le corps de Dieu manifesté à nos yeux corporels eux-mêmes ressuscités et transfigurés. Oui, nous sommes appelés à ce que nous participions tout entiers, non seulement avec notre esprit, mais aussi avec notre chair, non seulement avec la fine pointe de notre être, non seulement avec l'intime de notre cœur, mais avec la totalité de ce que nous sommes et, autour de nous avec la totalité de l'univers qui nous entoure, partici­per à cette fête éternelle de Dieu.

Dieu veut que sa gloire se répande en quelque sorte, qu'elle déborde de son infini spirituel jusque dans cette humble matière que le Christ a voulu par­tager avec nous en se faisant chair dans le sein de Marie, jusqu'à cette humble matière qui fait les pier­res, les montagnes, les étoiles, les animaux et les plantes et notre propre chair. Dieu veut que sa pré­sence déborde et remplisse et comble tout ce que nous sommes. Il veut que tout cela participe à son éternité. Alors n'ayons pas du monde nouveau, n'ayons pas du paradis une vision intemporelle, immatérielle, une vision qui serait complètement désincarnée. Ayons de ce paradis une vision tout à la fois profondément spi­rituelle, car elle ira jusqu'au plus intime, jusqu'au plus secret, jusqu'au plus profond de ce que nous sommes et de ce qu'est Dieu, mais aussi une vision totale, glo­bale, immense, infinie, rassemblant tout. Rien ne se perdra, rien ne disparaîtra, tout sera assumé, tout sera glorifié, tout sera transformé, tout sera transfiguré. La moindre parcelle de cet univers, la moindre parcelle de notre chair participera à la gloire de Dieu. Voilà ce que le mystère de l'Ascension nous promet aujour­d'hui.

Alors, frères et sœurs, rendons gloire avec notre corps pour la transfiguration du corps du Christ. Rendons gloire avec tout ce que nous sommes, avec tous nos membres, avec tous nos sens, avec nos yeux, avec nos mains, avec nos oreilles, avec toute cette matérialité de notre corps, rendons gloire au Christ qui a pris chair comme nous, rendons gloire à l'Esprit qui vivifie notre être tout entier, rendons gloire au Père qui nous a créés pour que tout ce que nous som­mes participe éternellement, infiniment à ce bonheur trinitaire, à cette joie sans fin. C'est dès maintenant que nous sommes appelés à cette joie. C'est dès maintenant que nous y sommes promis. C'est dès maintenant qu'elle s'inaugure en nous. C'est dès maintenant, par le baptême, qu'elle va commencer à s'inaugurer en Thomas qui va être plongé dans la pré­sence de Dieu, dont le corps va être plongé à travers le signe de l'eau, dans cette présence vivifiante de Dieu pour que ce corps ressuscite un jour et participe pour toujours à la joie et au bonheur divins.

 

 

AMEN

 

 
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