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QU'EST-CE QUE LA VÉRITÉ ?

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (20 mai 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L'erreur de Ponce Pilate au moment de la Pas­sion de Jésus fut de ne pas comprendre que lorsqu'il désigna Jésus défiguré par cette ex­pression : "Voici l'Homme", il donnait lui-même la réponse à la question qu'il venait de se poser quelques instants auparavant : "Qu'est-ce que la vérité ?" Pilate n'a pas compris que lui-même avait la réponse à sa question. Et ceci est compréhensible, car je viens de le suggérer, il y a une distance, une étrangeté entre le fait de dire que la lumière existe et de ne pas voir Cette erreur de Ponce Pilate, c'est aussi la nôtre. Et je voudrais quelques instants approfondir ce lien entré la question de chaque homme inscrite historiquement dans la bouche de Ponce Pilate : "Qu'est-ce que la vérité ?" et la manipulation, la monstration de cette vérité : "Voici l'Homme".

La question de Ponce Pilate est philosophi­que, ce n'était pas un idiot. Question philosophique qu'il pose à la cantonade : "Qu'est-ce que la vérité ?" Et il s'attendait ou il aurait aimé, comme chacun d'en­tre nous, avoir une réponse précise, conceptuelle, rationnelle, posséder ce qu'est la vérité. Et de fait dans le sens philosophique il est heureux que nous en res­tions toujours à la forme interrogative. Et là Ponce Pilate insiste : "Qu'est-ce que la vérité ? "Voici l'homme". Et cet homme qu'il a montré à la foule est un Homme défiguré, un Homme blessé, un Homme qui a été livré, qui a été trahi, qui a été condamné. C'est un homme dont l'Ecriture nous dit qu'Il est fait péché. C'est un homme qui est pure souffrance et qui s'approche de la mort.

Au jour de l'Ascension, il nous est dit à plu­sieurs endroits de l'Ecriture que Jésus s'est dérobé à leurs yeux, qu'Il s'est séparé d'eux, que Jésus a pris comme une distance certaine, qu'il n'y avait plus de possibilité d'emprise sur Lui : "Reste avec nous, Sei­gneur, car il se fait tard", qu'il n'y avait plus de possi­bilité pour les apôtres de le retenir, comme ce fut la tentation de Marie Madeleine : "Ne Me retiens pas". Le Christ Lui-même a donc mis une distance, un si­lence, une absence, une opacité entre ce qu'Il est et ce qu'Il nous laisse de Lui. Il est la vérité : "Je suis la vérité". Quand le Christ dit : "Je suis la vérité", Il ne nous livre pas l'aboutissement d'une pensée, Il ne nous livre pas les éléments d'un système, Il ne nous livre même pas une perspective de recherche, Il se livre Lui-même et c'est pour cela qu'Il est la vérité. Car la vérité, ce n'est rien d'autre que ce qui se donne, ce n'est rien d'autre que ce qui se manifeste, ce qui se dit, ce qui se révèle. Et si la tradition chrétienne a appelé la Bible la Révélation de Dieu, c'est tout simplement parce que c'est la vérité et rien d'autre et que le thème de révélation, de manifestation n'est adéquat que par rapport à la vérité. Le mensonge ne se révèle pas.

Ainsi le Christ qui a affirmé : "Je suis la vé­rité, Je suis vrai Dieu et vrai homme", nous le pro­clamerons tout à l'heure dans le Credo, est venu jus­tement pour se dire à nous, pour nous dire l'existence de Dieu, le pardon de Dieu, pour nous dire notre par­don, notre résurrection, notre vie éternelle. C'est cela, je crois, pour la foi chrétienne la vérité. Et Ponce Pi­late ne pouvait pas naturellement y accéder. Mais aujourd'hui, ce Christ vrai Dieu et vrai homme, ce Christ de la chair humaine et de la mort humaine, qui est aujourd'hui le Christ de la gloire de Dieu, qui est aujourd'hui le Christ de l'infini, c'est-à-dire du désir, du désirable, du sublime, de l'éternité, comment peut-on donc, homme contemporain, pouvoir à la fois po­ser la même question que Pilate, pouvoir reconnaître la même désignation : "Voici l'Homme", sans faire l'erreur de Pilate c'est-à-dire en comprenant, en croyant, en recevant que le visage de tout homme porte en lui la vérité de Dieu sans intermédiaire, sans médiation, en lui-même, tel qu'il est montré, sans commentaire, sans analyse.

"Voici l'Homme". Frères et sœurs, lorsque nous regardons Celui qui est désigné par cette expres­sion, nous ne voyons guère mieux que ce que Pilate a montré et que le peuple de Jérusalem a vu. C'est vrai que nos yeux sont si souvent attirés, si souvent affec­tés par cet homme que nous sommes, que les autres sont et qui portent en eux ce qui n'est plus d'un homme et qui portent dans leur chair, dans leur corps, dans leur cœur, une contre-vérité de bien, une contre-vérité d'amour, une contre-vérité de vie, voire même de vie éternelle. Et si notre propre conscience person­nelle et collective, se trouve à certains moments si bouleversée lorsqu'elle est contrainte par l'évènement de regarder ce que l'on nous désigne : "voici l'homme", nous ne voyons rien d'autre qu'un visage qui n'est plus celui de l'homme vrai, de l'homme vé­ritable.

Certains évènements de ces semaines nous le rappellent, que ce soit le suicide d'un premier minis­tre, que ce soit l'impasse intolérable d'un homme plus enfermé dans sa folie que méchant, ceci nous rappelle cette distance que nous n'arrivons pas à parcourir en­tre la vérité et ce que nous voyons de nous-mêmes. Et en ces jours, en ces semaines, peut-être que mon mi­nistère à la prison m'y porte, je pense souvent à cette phrase de Jésus : "La vérité vous rendra libres", je pense souvent à cette phrase de Jésus : "L'Esprit vous enseignera la vérité". Et je me dis l'homme contem­porain, le croyant que nous sommes, nous qui consi­dérons cette déchéance humaine, ce mal, cette an­goisse, ce retour voulu ou non voulu à un certain néant, à une certaine mort, notre foi contemporaine, notre foi de chrétiens nous laisse-t-elle spectateurs de ce "voici l'homme" et nous fait-elle chercher la vérité autre part ? "Qu'est-ce que la vérité ?"

Il y a une légende qui court depuis 2000 ans bientôt, à Rome : Pierre au plus fort de la persécution quitte Rome. Il fuit. Et la légende dit que sur la Via Appia, il a rencontré le Seigneur. Et il s'est exprimé : "Quo vadis Domine", "Où vas-Tu Seigneur ?" Et Jé­sus lui a répondu : "Mais Je vais à Rome pour être crucifié". Dans l'évangile de l'Ascension, les anges disent aux disciples : "Il reviendra, de la façon même dont vous L'avez vu vous quitter". Mais comment le Christ nous a-t-Il quittés ? comment L'avons-nous vu nous quitter ? "Voici l'Homme". Il nous a quittés dans la souffrance, Il nous a quittés dans la mort, Il nous a quittés dans la Résurrection. C'est donc de cette ma­nière qu'Il revient, c'est donc de cette manière qu'Il nous retrouve, c'est là qu'Il nous attend. "Voici l'Homme", "Je suis la vérité de Dieu, Je suis la vérité de l'homme".

Frères et sœurs, ces quelques suggestions, plus que des explications, mais ce n'est pas mon pro­pos, pour vous dire qu'à la fois ce qui est notre drame humain et notre pauvreté chrétienne, c'est de ne pas faire le lien entre la question de Pilate : "Qu'est ce que la vérité ?" et ce que nous voyons de l'homme. Nous cherchons Dieu d'un côté, peut-être dans l'abstraction ou dans l'imaginaire ou dans le désespoir. Et nous vivons avec l'homme en nous laissant souvent acca­bler, désespérer, parfois même déprimer.

La fête de l'Ascension ouvre dans notre foi et dans notre réflexion cette capacité de saisir l'infini de la vérité à l'intérieur même et par la finitude de notre humanité. La fête de l'Ascension nous permet, non pas de nous installer dans l'espérance du retour de Jésus, mais de croire qu'Il revient là même où nous nous perdons, c'est de croire qu'Il vit là où nous mou­rons, c'est de croire qu'il y a en fait la vérité là où nous ne voyons que contre-vérité dans notre finitude, dans ce regard trop tourné sur nous-mêmes, dans ce regard trop narcissique.

La fête de l'Ascension vous invite à ne jamais détourner le regard et le cœur de votre foi de ce que Pilate a montré un jour de l'humain.

La fête de l'Ascension vous invite en contem­plant, en regardant cette misère humaine de croire qu'il y a à l'intérieur un être divin, qu'il y a une vérité divine, une vérité humaine, qu'il y a un infini, qu'il y a une vie, qu'il y a une liberté. Et c'est parce que, nous chrétiens d'abord, nous manquons cela, qu'elles man­quent cette vie, cette vérité et cette liberté, à nos contemporains. La vérité ne se contemple pas, vous ne la voyez pas, moi non plus. La gloire de Dieu ne se contemple pas, vous ne la voyez pas, moi non plus. Il y a cette distance, il y a cette nuée, il y a cette sépara­tion, mais attention ces mots sont analogiques, il faut les recevoir, car ils nous désignent non pas une évi­dence, mais la vérité. Nous manquons à la vérité. Nous manquons à la liberté parce que nous manquons à la vérité. Nous manquons à l'infini que le Christ vient nous signifier aujourd'hui. C'est de cela que nous souffrons fondamentalement, c'est de cela que certains d'entre nous meurent volontairement, c'est à cause de cela que nous sommes souvent emprisonnés malgré tant d'illusions de liberté.

Que cette fête de l'Ascension soit pour nous cette occasion de réfléchir, de laisser la vérité se ré­fléchir en nous pour nous rendre libres par rapport à nous, par rapport au monde et pour Dieu. Je crois que les chrétiens, c'est vrai ils ont à annoncer Dieu, le salut, le pardon, la résurrection, tout ce que vous voulez, cela je suis tout à fait d'accord. Mais nous avons à annoncer aussi l'homme, l'homme vrai, l'homme ressuscité, l'homme pardonné et l'homme libéré, mais nous avons à l'annoncer là où il est enfermé, là où il souffre, là où il meurt, car c'est là que le Christ revient. "Je reviens pour être re-crucifié", c'est-à-dire pour signifier que là même où il y a finitude, impasse, angoisse, mort, il y a là la vérité de l'infini, la vérité de la vie, il y a là cette présence du Christ qui ne cesse de sauver l'homme et qui l'emmène déjà dans sa vie Et c'est pour cela que cette fête de l'Ascension est une fête d'espérance, est une fête de joie, est une fête dé confiance, est une fête de vie.

 

AMEN