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LE DÉPLOIEMENT TRINITAIRE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (24 mai 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

La liturgie est prédication : le cierge pascal qui s'éteint, c'est déjà la prédication qui com­mence.

Les manières de se rencontrer sont innombra­bles, aussi nombreuses que les étoiles dans le ciel, parce que les manières de se rencontrer tiennent à la vie même. Mais les manières de se quitter, si elles sont nombreuses aussi, on ne peut pas dire que ce soit la même chose. Je voudrais les regrouper en deux parties en me plaçant du point de vue de celui qui part. Soit on tourne résolument le dos, il est l'heure, il faut partir, il faut que je m'en aille, il y a cette pro­messe jetée à travers la vitre baissée du train, de mail qu'on va envoyer, du courrier, mais il faut partir. Et c'est sans regret. Puis, vite, je cherche une place dans le TGV. L'autre manière, c'est de partir à reculons, comme en s'excusant de s'en aller, une manière de rester fixé sur celui qui reste, et là, le train s'en va et je garde les yeux fixés, espérant que quelqu'un va tirer la sonnette d'alarme, l'avion s'envole dans l'azur, on a du mal à se quitter. Le Christ en s'élevant dans le ciel n'invente pas une nouvelle manière de partir. Elie a été emporté dans la tornade, le tourbillon, mais c'est quand même une manière bien à Lui de partir. Il s'élève dans le ciel, Il passe de l'autre côté des nuages. On pourrait penser que c'est le vieux mythe de l'homme-oiseau, de l'homme qui s'envole, mais je crois que par la manière sont les évangiles nous par­lent de ce départ, nous sommes délivrés en même temps de la mythologie, comme son Incarnation nous avait délivrés de la mythologie d'un Dieu qui marche­rait sur terre comme ça ! Il s'en va, Il part d'une ma­nière très humaine. Nous avons entendu l'évangile de saint Jean : "Pendant qu'Il les bénissait, Il se sépara d'eux et fut enlevé au ciel". "Pendant qu'il les bénis­sait", cette bénédiction qu'Il réservait aux enfants, cette bénédiction qui était le fruit de cette proximité, voilà qu'une dernière fois par la vitre baissée du train, Il nous l'adresse encore. "Il se sépara d'eux", pour mettre peut-être une distance entre Dieu et nous, une distance nécessaire, et "Il s'élève", pour débarrasser l'homme de ce sentiment de la chute depuis Adam. S'Il s'élève dans le ciel, c'est pour nous relever encore une fois, Lui qui est tombé trois fois sur le chemin du Golgotha. Et puis, il y a la Parole de cette promesse qui est faite pour combler le vide quand Il sera parti de l'autre côté des nuages, de l'autre côté du soleil, quand Il sera parti du côté de son Père, cette promesse de l'Esprit Saint. La dernière Parole d'une rencontre est toujours importante, on devrait les soigner ces paroles-là, et cette dernière Parole du Christ, c'est la promesse de l'Esprit Saint. Mais alors, pourquoi a-t-Il tardé ? C'est sur cela que j'aimerais m'expliquer avec vous, pourquoi a-t-Il tardé à révéler le don du Père et de Lui-même ? Pourquoi a-t-Il tardé à révéler cette promesse de l'Esprit saint ? L'Esprit Saint qui est présent dans l'évangile de Luc qu'on vient de lire, dès les tous débuts, Il fait bondir de joie le Baptiste. Il pousse Jésus au désert, cet Esprit Saint qui vient aussi sur le Messie. L'Esprit qui se concentre, car la venue du Fils a fait comme un appel d'air et l'Esprit Saint éclate dans les premiers chapitres de saint Luc. Mais pourquoi a-t-Il tardé à en faire l'annonce ? La pre­mière raison en est peut-être l'incompréhension des apôtres. C'est étonnant le nombre de références où l'on dit : "Les apôtres étaient lents à comprendre".Ils ne pigent pas tout, même quand Philippe lors du der­nier repas dit : "Montre-nous le Père", il ne dit pas "montre-nous l'Esprit Saint", et quand Jésus parle de l'Esprit, il ne dit pas "montre-nous l'Esprit saint ? Peut-être même identifient-ils Jésus à l'Esprit saint ? Ils ne savent pas. Jésus est beaucoup plus préoccupé dans l'évangile, à parler de son Père, de sa relation au Père, à se révéler comme Fils du Père. Je crois que c'est la première raison. Mais il y en a une deuxième, qu'on le veuille ou non, l'Esprit Saint est lié à la mort et à la résurrection : "Il n'y avait pas encore d'Esprit parce que Jésus n'avait pas été glorifié" "(Jean 7, 39). L'Esprit n'avait pas encore été donné parce que le donateur n'avait pas encore été manifesté dans sa gloire. Le cri du centurion : "Vraiment cet homme est Fils de Dieu", on reprend il est vrai une titulature traditionnelle pour désigner le Juste, mais il y a aussi la phrase du larron : "Souviens-toi de moi quand Tu viendras dans le Royaume". Mais surtout, Jésus n'avait encore été assis à la droite du Père, Jésus n'avait pas encore été constitué dans sa gloire, comme Il n'avait pas encore été constitué dans sa croix, Il n'avait pas encore été jusqu'à remettre son dernier souffle : "Père, je te livre mon Esprit". Quand le do­nateur a tout donné, quand Il a même rendu son souf­fle, le souffle créé, le souffle qui l'animait à ce mo­ment -là, il y a comme une sorte d'appel d'air aussi pour que le Souffle incréé, le Don du Père et du Fils puisse accourir. Si l'Esprit n'est pas encore clairement annoncé, c'est que Jésus n'est pas encore clairement manifesté. Il faut attendre cette pleine manifestation dans la gloire, la gloire de la croix aussi, pour que Jésus puisse annoncer l'Esprit. Il y a aussi sans doute une intention profonde de la part de Jésus, de relier la personne de l'Esprit, ce qu'il est en Lui-même, ce qu'Il est pour Dieu, le baiser d'amour du Père et du Fils, ce qu'Il est dans la Trinité sainte, l'intention profonde de relier cette personne de Jésus à la mission, à ce qu'Il est pour nous, à ce qu'Il est pour l'Église. Voyez ces deux textes que nous avons entendu : l'évangile, la promesse du Père L'Esprit Saint, les Actes, ce qu'Il va être pour cette Eglise. Je crois qu'il y a une intention profonde de relier ce que l'Esprit saint est en Lui-même de ce qu'Il est pour nous, pour éviter de faire de l'Esprit Saint un être qui plane au-dessus de nous, et pour éviter de rechercher dans l'Esprit Saint ce qu'Il peut nous apporter, de le considérer comme quelque chose en plus, et puis de le considérer pour nous. Je crois qu'il a une intention très profonde de ce côté-là. Et il fallait aussi que la personne manifeste sa mis­sion, il fallait que l'Esprit Saint Lui-même se révèle, révèle ce qu'Il est pour nous : "Quand Il viendra, Lui, l'Esprit de Vérité, Il vous rappellera tout. Il ne par­lera pas de Lui-même, mais Il annoncera les choses à venir". A travers ce retard dans l'annonce de la per­sonne de l'Esprit Saint, je pense qu'on touche à ce qu'est réellement l'Ascension. La première raison se tient au mystère du Père "Dieu que personne n'a ja­mais vu" et que Jésus, patiemment, va révéler à ses apôtres, comme une sorte de priorité, révéler le véri­table visage de Dieu Père.

La deuxième raison tient au don du Fils, et c'est précisément quand la mort et la résurrection vont révéler le Fils comme Fils, Fils de son Père, qu'à ce moment-là, il y a la troisième raison qui tient à l'Esprit saint Lui-même et qui se révèle Lui-même et en même temps, qui se révèle ce qu'Il est pour nous. Cette révélation de l'Esprit saint si tardive, nous dit en fait que l'Ascension n'est pas seulement le départ au ciel de Jésus qui a été gentil pendant quelques années, qui a marché sur notre terre. Ce n'est pas "lift story", une histoire d'ascenseur, (toute allusion à une série débile serait purement fortuite et involontaire), ce n'est pas une histoire d'ascenseur, mais c'est vraiment le déploiement du mystère trinitaire. Pour ceux qui ont eu la chance d'être aux vigiles hier soir, on a dit que l'Ascension était la plus grande des fêtes. Pourquoi ? Parce qu'à ce moment-là, la Trinité se communique pleinement en se manifestant et en se déployant dans le monde. Si l'Ascension est la fête du déploiement trinitaire, si elle est la fête de cette mani­festation trinitaire, il nous faut attendre encore la Pentecôte pour voir la réalisation de la venue de l'Es­prit. La Pentecôte où tout d'un coup, la Trinité aussi va nous prendre avec elle, où le don de l'Esprit Saint va nous incorporer en nous faisant des fils dans l'Es­prit. C'est pour cela que c'est si important de baptiser Léo aujourd'hui, car Dieu n'est pas monté au ciel, mais Il vient habiter en nous dans son déploiement radical, Lui qui est Père, Fils et Saint Esprit.

 

 

AMEN