AU FIL DES HOMELIES

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UN DIEU QUI SE DÉROBE ... POUR MIEUX S'ENRACINER !

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (9 mai 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Cela a dû se passer comme ça, aussi furtive­ment, sans effets, avant, ça brillait, mainte­nant, ça ne brille plus, il y a avait juste un peu de fumée entre les deux, alors les amateurs de sensa­tionnel, d'effets fumigènes, de grandes montagnes, de décors, passez votre chemin : Dieu ne mange pas de ce pain-là, enfin, notre Dieu, non la façon dont Dieu s'est révélé.

Dieu se dérobe toujours et dans ce petit pas­sage où les pauvres ont les yeux fixés sur le ciel : "Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se te­naient devant eux et disaient ..." Je me suis posé la question très bête : à quel endroit étaient-ils ? A hau­teur d'yeux ? d'hommes ? Ou étaient-ils entre le ciel et eux ? C'est quelque chose qui tiendrait le coup sur le plan surnaturel, sur le plan du sensationnel. Dieu nous a progressivement sevrés, dans toute l'histoire de l'Ancien Testament et du Nouveau Testament en nous privant d'émerveillement. Il nous a tellement épurés qu'au fond nous sommes habitués à ne rien attendre qui éblouisse nos yeux, qui émerveille nos oreilles, c'est comme ça, c'est sobre !

A force d'écouter des prédications (dont la mienne d'ailleurs), je me méfie de la façon dont nous avons envie de rattraper Dieu et de le faire entrer dans nos catégories théologiques bien arrondies, trop ar­rondies, et que ces arrondissements ne nous permet­tent pas de discerner quels sont les vrais indices de la divinité, de ce qu'est Dieu. Au fond, Il ne nous facilite pas la tâche, le Père de Jésus-Christ et Jésus-Christ lui-même, en se dérobant sans arrêt à quelque chose qui atteindrait nos yeux, nos cœurs. Lorsqu'Il marche à côté des deux pèlerins, ces deux pèlerins mettent un certain temps à quitter leur mine renfrognée pour dé­couvrir que Celui à côté de qui ils marchaient, était Dieu. C'est toujours après coup ! C'est fatigant de découvrir toujours Dieu après coup. Dieu a passé son temps à se dérober à toutes les idées qu'on avait de Lui, son entrée sur la terre est tout aussi discrète que son départ. Cela s'est passé dans le cœur, dans le corps d'une femme qui nous l'a confié, à un, puis deux, puis à nous tous. Nous sommes des gens qui lisent l'Écriture et la Parole de Dieu, et Jésus n'a rien écrit, sauf à un moment pas très glorieux pour nous, lors de sa rencontre avec une femme adultère, et Il écrit sur le sable, afin que personne ne retienne ce qu'Il a écrit, puisque c'est le principe même du sable.

Quand on relit l'évangile, il y a des paradoxes en pagaille, qui nous découragent au bout d'un mo­ment, de chercher les véritables indices, les traces de Dieu, de l'intensité divine de Celui qui vient. Il passe son temps à faire quelques écarts, comme ces petites dissonances en musique qui ajoutant à l'harmonie, ou la perturbant, font naître une certaine tension dans l'écoute. L'évangile est parsemé de petites notes dys­harmoniques (je n'y connais rien, mais vous demande­rez au spécialiste en matière musicale), ces petites notes dissonantes pour les parties de basse par exem­ple, ce petit bémol mal placé qui fait qu'au fond, c'est plus intéressant que si c'était harmonieux. Vous tous avez écouté des choses horribles comme la musique contemporaine, où les compositeurs ont foncé dans la dissonance totale et parfaite (je dis cela aussi en in­compétent total), mais je comprends moins intellec­tuellement à quoi cela sert. C'est comme dans l'évan­gile, il est possible que nos prédications ne laissent pas assez de place à ces dissonances internes qui sont peut-être la véritable trace de Dieu ? Dieu se cache perpétuellement, c'est le cas de le dire, à perpétuité. Quand Il est venu sur terre, Il est venu tel, qu'on pou­vait ne pas le reconnaître, on en avait le droit, Il était homme, d'abord enfant, bambin, ado, etc ... on pouvait vraiment passer à côté sans s'en apercevoir. Tous les gestes qu'on entend de Lui et qui ont été rapportés dans l'évangile, ce sont les gens qui passent, il y a une petite histoire, il y en a un qui se lève, il y en a qui mangent, il y en a qui sont guéris, on ne sait rien d'eux après, et l'on ne sait pas s'ils l'ont reconnu comme Jésus, le Christ, Notre Seigneur, ou comme une sorte de magicien, quelqu'un qui effectivement, furtivement, guérit, donne à manger, change de che­min, improvise, parle aux femmes de mauvaise vie, va manger chez des publicains, fait descendre Zachée de son arbre, des petites choses très familières, très à la portée de la vie humaine qui ont l'air de bien dissi­muler du surnaturel, du grandiose, du sensationnel.

Comment s'y repérer si déjà en tant que Dieu Il décide de ne rien dire de Lui en tant que divinité ? S'Il décide déjà de cacher quelque chose de son inten­sité dans les nuages, la nuée, les bougies, la lumière, ou dans un corps d'homme, c'est qu'il y a une sorte de déplacement radical : Dieu ne veut pas qu'on le vé­nère pour ce qu'il est, cela ne l'intéresse pas. Déjà dans l'Ancien Testament, Il était assez avare de théo­phanies grandioses sur la montagne, Il préférait les petits buissons pour y brûler sans le consumer, ni consumer Moïse. Voilà ! Quelque chose de plus in­time, comme s'il fallait de plus en plus resserrer la relation et la révélation. Et avec Jésus-Christ, c'est pleinement serré : c'est à l'intérieur d'un homme que se dit la totalité de la plénitude.

L'évangile est avare de "vertical", et pourtant, le monde en aurait bien envie, de grands rideaux qui s'ouvrent, qui se déchirent et qui laissent apparaître la force, la puissance, l'Alpha et l'Omega dans toutes ses dimensions. Dieu ne se laisse pas avoir à ces envies humaines, Il s'y dérobe complètement. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le véritable théâtre de la révélation de Dieu, ce n'est pas tellement Dieu en tant que tel, mais c'est ailleurs, ce qu'on appelle un peu trop rapidement le cœur de l'homme. Je ne sais pas le dire autrement, j'ai cherché un mot pour dire "centre, animation", ce qui est à la fois le plus cher et le plus précieux de notre vie humaine, et en même temps, ce à quoi nous ne pouvons pas avoir totale­ment accès. Il y a en nous cette demeure ouverte de Dieu, passée par l'Esprit Saint, qui est le lieu de notre transformation profonde de notre humanité en divi­nité, un lieu d'océan, de marées qui nous remuent, dans lequel l'Esprit saint réanime, comme au début du monde sur le chaos pour lui donner vie, il y a au fond de nous ce commencement, cette genèse, mais nous n'y avons pas accès en permanence.

Chacun de nous est le lieu d'une recréation, d'un recommencement, avec les forces aussi impétueuses que celles qui ont inauguré ce monde, mais nous n'avons accès à ce lieu-là que par instants, furtivement, peut-être pour ne pas nous effrayer, peut-être pour que nous soyons à la fois collaborateurs de cette recréation, et en même temps que nous ne freinions pas le désir de Dieu de nous transformer et de nous mener plus loin. Il y a dans la manière de Dieu des écarts, des choses qui ne répondent pas à notre logique, et qu'au fond, à force d'écouter l'évangile, que nous n'entendons plus vraiment. Mais cependant, c'est là que sont les indices de ce qu'est Dieu. Il a cessé de se manifester sur les grands écrans, Il écrit sur la page interne du cœur de l'homme, juste à côté de la reliure, là où c'est tout serré. Et Il écrit en secret cette histoire unique, recommencée avec chacun de nous, avec chaque homme, avec chaque enfant, comme pour Capucine aujourd'hui, Il écrit ce commencement, et Il a la fraîcheur du jeune homme quand Il reprend cette histoire avec chacun de nous, il y croit dur comme fer : c'est son" credo" à Lui. Les choses se sont renversées. Ce n'est pas nous tellement qui confessons Dieu, que lui qui se confesse en nous, qui se dit en nous, qui croit en l'homme. Il y a une sorte de renversement qui nous est difficile à imaginer parce que nous avons tellement l'habitude de voir comme à l'extérieur les choses, d'imaginer que c'est à l'extérieur et que Jésus vient.

Or, quand Il est parti, c'est pour aller de plus en plus dans l'intimité de l'homme. C'est quand les océans se retirent que les continent apparaissent. De même que Jésus disparaissant, quelque chose de l'homme apparaît plus lumineux, plus éblouissant, et qui est sa présence en nous. Il s'efface pour mieux s'y planter, Il disparaît à nos yeux pour mieux animer, pour assurer le rythme profond de ce cœur de l'homme qui n'est pas simplement celui qui fait bou­ger les artères et circuler le sang, mais ce cœur de l'Esprit Saint qui est comme une pulsation profonde de l'homme nouveau que nous allons devenir. C'est là qu'est le ciel, et c'est que nous allons devenir témoins, plus que témoins, demeures. Nous sommes ces té­moins dans lesquels devrait se voir cette transforma­tion. Jésus disparaissant, c'est chacun de nous, avec nos prénoms, et nos noms, qui prennent le relais de ce que Jésus avait commencé à faire en rencontrant la femme adultère, le publicain, Zachée, et les autres.

Frères et sœurs, il y a dans la fête de l'Ascen­sion, une terrible exigence. Comme si nous étions renvoyés à nous-mêmes, comme les apôtres qui sont renvoyés à eux-mêmes, lorsqu'en attendant l'Esprit Saint, ils se préparent comme un creuset, à recevoir l'intense et l'immense de ce que Dieu a prévu pour chacun de nous : Lui-même. Dieu s'efface de nos écrans extérieurs, arrêtera de parler, ce qu'il n'a jamais fait, sur le mode grandiose, mais parlera plus que jamais au cœur du cœur, dans l'intime, et Il le fait pour chacun de nous.

Et je termine par là : à chaque fois qu'Il parle au cœur de l'homme, au cœur d'un homme, les autres entendent, non pas ce qu'Il dit, mais entendent ce bruit que fait Dieu lorsqu'Il vient dans le cœur de l'homme et ce bruit quand Il vient dans le cœur de l'homme appelle, attire, attise l'autre cœur, et de cœur en cœur, c'est ça l'Église. C'est pour cela que nous sommes ici à la fois tout seuls, et ensemble, parce que nous avons à la fois, à nous laisser gagner par ce Dieu qui vient en nous, et par entendre la façon dont Dieu gagne l'autre, avec cette musique particulière qui est l'autre et qui n'est pas la nôtre.

Frères et sœurs, que ce départ du Christ nous ouvre les yeux, non pas sur le ciel, mais sur ce que Dieu promet en chacun de nous, ce qu'il est au plus intime, et qu'Il met dans nos vies dès maintenant pour nous appeler à sa divinité.

 

 

AMEN

 

 
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