AU FIL DES HOMELIES

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PASSER DE "ÊTRE AVEC LE CHRIST" À "VIVRE DANS LE CHRIST"

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (20 mai 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Quand nous sommes accoutumés à vivre avec quelqu'un, nous l'avons accompagné pour le meilleur, moins pour le pire en tout cas pour certains apôtres, peut-être aussi pour nous, le départ, l'absence de l'autre signe comme une incapacité à retenir celui qu'on aime. En parcourant la Bible nous rencontrons plusieurs personnages, tel Élisée, au mo­ment où Élie s'élève sur le char de feu qui agrippe le vêtement d'Élie avec tant de force que le vêtement se déchire, pendant que les cris montent vers le ciel : "Mon père, mon père, char de feu". Telle aussi Marie Madeleine qui au matin de la Résurrection rencontre le jardinier, Rabbouni, son Maître, et saisit le Christ qui est obligé de lui dire : "Ne me touche pas, cesse de m'agripper. Laisse-moi, il faut que j'aille vers mon Père et notre Père". Ce sont les apôtres qui fixent le ciel comme s'ils essayent encore de garder, d'agripper quelque chose de ce Christ ressuscité qui est venu parmi eux durant ces quarante jours. C'est peut-être vous, frères et sœurs, qui avez les yeux fixés sur le chœur de cette église, qui, dans une dizaine de jours, retrouvera sa sobriété du temps ordinaire, il y a aura peut-être quelques regrets vis-à-vis de cette profusion de fleurs, de lumière qui ornent ce chœur pendant le temps pascal.

Alors, quand on ne peut pas retenir, on com­ble. La nature a horreur du vide, et nous non plus nous n'aimons pas le vide, et quand celui qu'on aime n'est plus là, quand se retrouve face à un vide, nous cherchons tout naturellement à le combler par tous les moyens. Ce matin, je vous passerai sur certains détails de ceux qui comblent le vide et l'absence de l'autre, avec la bouteille ou qui tombent dans les bras de quelqu'un d'autre ! Mais je voudrais plutôt approcher avec vous deux manières de combler le vide et dont il est question à la fois dans la finale de l'évangile de saint Luc, et aussi dans le premier chapitre des Actes des apôtres. Je trouve intéressant qu'il nous soit donné dans la même célébration entre le récit de l'Ascension à la fois dans la finale de l'évangile par Luc, et dans le début des Actes. Pourquoi ? Parce que comme je vous le disais tout à l'heure, notre horreur du vide nous pousse à le combler rapidement. Généralement, nous essayons dans un premier temps, soit de nous réfugier dans le passé, et de chercher dans notre mémoire, dans nos souvenirs, tous les événements qui pourraient nous rappeler ces moments heureux passés avec celui que nous aimons, et qui nous a quitté. Mais, nous pouvons aussi combler le vide en nous projetant dans l'avenir, essayant de prévoir le retour de l'être aimé en inventant des projets pour le jour de la réunion attendue. C'est vrai que l'homme est ainsi fait et que nous vivons très peu dans le présent. Un article dans un journal suisse racontait que le présent dure très exactement trois secondes, je ne suis pas capable vu mes capacités scientifiques de dire si c'est exact, mais d'instinct, nous avons tendance à rester dans nos souvenirs ou à nous projeter dans l'avenir, surtout quand nous cherchons à combler une angoisse, je crois que l'absence de l'être aimé ne fait que multiplier notre dispersion et notre peur de vivre le moment présent, en nous projetant soit dans les bons souvenirs passés, soit d'inventer des situations pour les retrou­vailles espérées.

D'une certaine manière, Jésus face aux apô­tres à la fin de l'évangile de Luc, je vais le dire d'une manière courte et claire, leur dit : gardez-vous des faux souvenirs. Quand Il reprend la Loi, les prophè­tes, les Écritures, quand Il explique que le Christ de­vait venir, souffrir, mourir, ressusciter, Il leur dit que face à nos souvenirs nous trions, nous gardons les meilleurs en essayant de nous débarrasser de ce que nous n'aimons pas beaucoup. Peut-être d'ailleurs que les apôtres en vivant avec le Christ ressuscité, avaient eu tendance à oublier la croix, la souffrance, ne voyant que la Résurrection et son aspect lumineux et rempli de bonheur de la présence. La croix, ce n'était qu'un mauvais moment, on peut l'oublier ! Et nous-mêmes, pour vive, nous avons besoin d'oublier. Cela ressemble un peu à la construction d'un puzzle où l'on est envahi de pièces qui n'ont pas la bonne couleur ou la bonne taille, et on les met volontiers de côté en pensant que le puzzle se fera bien sans ces pièces-là. Mais, ce que le Christ dit ce n'est pas qu'il faut oc­culter la mémoire, s'il y a bien une révélation, comme la révélation judéo-chrétienne, c'est une révélation fondée sur la mémoire, mais sur une mémoire totale, une mémoire qui prend tout en compte. Quand Jésus reprend toute l'Écriture, c'est cela qu'Il veut mettre en lumière : c'est l'accomplissement total. Aussi, quand Il met les apôtres en garde contre les faux-souvenirs, Il leur dit de prendre tout en compte : votre humanité, votre péché, votre propre souffrance, vos limites, et découvrez qu'à travers votre vie il est possible que toutes ces pièces s'emboîtent permettant de dégager le sens des événements. C'est la première chose à la fin de l'évangile de Luc.

La deuxième chose, comme en réponse, au début des Actes des apôtres, pour garder un peu la même phraséologie, je dirais : gardez-vous du faux avenir. En fait, les apôtres n'ont rien compris. C'est intéressant de voir que l'argumentation de Jésus dans les deux lectures que nous avons entendu, sont exac­tement à l'inverse de celle qu'on trouve dans le texte des disciples d'Emmaüs. Dans ce texte, les disciples ne comprennent pas, ils pensent que Jésus devrait restaurer la royauté, et Jésus leur dit : ne fallait-ils pas … et parcourant les Écritures … etc … Ici, on a l'in­verse de la démarche. Jésus commence par la fin : ne fallait-il pas, et quand on passe dans les Actes des apôtres, les apôtres disent : quand vas-tu rétablir la royauté. Gardez-vous du faux avenir ! Pour vivre, nous avons besoin d'oublier et d'évacuer, mais aussi nous avons besoin pour continuer à vivre nous avons tendance à nous construire sur des chimères. Un ave­nir dans lequel nous laissons généralement un peu les autres tirer les marrons du feu. C'est intéressant de voir dans la question des apôtres, c'est Jésus ressus­cité, dans toute sa puissance, dans toute sa gloire, qui doit régler la question, et les apôtres n'ont rien à y faire. Peut-être parce que c'est une vieille question qui traîne depuis plusieurs pages dans les évangiles, lui laisser tirer les marrons du feu et enfin s'asseoir pour siéger sur les douze trônes, et juger les douze tribus d'Israël.

Ce que dit Jésus dans ce cas-là : gardez-vous du faux avenir, ne veut pas dire qu'il ne fait pas se projeter vers l'avant ou inventer, mais c'est de décou­vrir que nous sommes partie prenante dans ce projet, nous sommes partenaires. Dans cet équilibre fonda­mental entre la grâce et la liberté, entre l'homme et Dieu, nous n'avons pas à faire inch'Allah, en disant moi je ne fais rien et j'attends que Dieu s'occupe de tout, ou à l'inverse, de vouloir tout régler, et encore au nom de Dieu, on voit trop bien jusqu'où cela peut mener. Dans la réponse de Jésus sur le projet de l'ave­nir, nous avons déjà comme esquissé tout le projet des Actes des apôtres, toute l'histoire de l'Église, notre histoire qui est de découvrir que les apôtre auront à passer du "être avec le Christ" où l'on attend qu'Il fasse tout et l'on se repose, à "être dans le Christ". Cette absence de Jésus a pour but de faire mettre en actes, les apôtres. L'Église va vivre sa vie non pas parce qu'elle a oublié Jésus et qu'il faut bien faire une croix et inventer quelque chose, mais parce que fon­damentalement maintenant, il faut vivre "dans" le Christ et à ce moment-là, il y a une synergie, une force qui agit à la fois par la grâce de Dieu, par l'Es­prit saint qui vient, et en même temps par la chair, le corps et le sang du Christ ressuscité. Aussi, frères et sœurs, dans ces deux textes nous avons comme le dessin de cette montée du Christ auprès de son Père. En fait, l'évangile nous rappelle tout simplement que pour monter vers notre Père, nous avons à prendre en compte toute notre humanité, comme le Fils de Dieu a vécu toute son humanité. C'est en vivant pleinement toute son humanité que le Christ a pu s'élancer dans le ciel, tout comme nous aussi, nous avons à nous élan­cer dans le ciel. Ce projet dont il est question consiste à nous laisser attirer vers Dieu notre Père, nous laisser attirer par le Christ pour entrer dans la Trinité. Cet espace, cette course, parce qu'en fait, c'est l'Ascension qui va permettre justement à saint Paul de pouvoir utiliser ce vocabulaire admirable de la course, d'une certaine manière, l'Ascension du Christ c'est le début de la course, c'est le moment où nous nous élançons sur la piste du stade afin de saisir celui que notre cœur aime, celui que nous cherchons, de vivre avec le Christ dans la Trinité.

 

 

AMEN

 

 
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