AU FIL DES HOMELIES

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LE TEMPS DE L'ABSENCE

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Mc 16, 15-20
Ascension - Année A (5 mai 2005)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, comme le rite du cierge pascal que nous venons d'éteindre le signifie, la fête que nous célébrons aujourd'hui, c'est la fête de l'absence, du départ du Christ, c'est la fête du temps de l'absence. C'est d'ailleurs ce que Jésus lui-même a dit à ses disciples : "Je suis sorti du Père et venu dans le monde", c'est la bienheureuse Incarnation du Christ à Noël, "maintenant je quitte le monde et je vais au Père" (Jn 16, 28).

"Je quitte le monde". Le Christ ne fait plus partie de notre monde, nous ne pouvons pas comme Jean l'évangéliste au début de sa première épître, nous écrier : "Nous L'avons touché de nos mains, nous l'avons vu de nos yeux, nous l'avons entendu de nos oreilles, nous avons contemplé son visage" (I Jn1,1). Il y a comme un manque que, spirituellement, nous ressentons comme tel, cette difficulté à approcher de Dieu. Cette difficulté est celle de toute l'histoire humaine : "Dieu, personne ne l'a jamais vu" nous dit saint Jean au début de son évangile, "seulement le Fils qui est dans le sein du Père, Lui nous l'a fait connaître" (Jn.1, 18). Seulement, Il nous l'a fait connaître, mais maintenant, nous ne pouvons plus, comme les apôtres le faisaient, le saisir, le voir, l'entendre en direct.

Le temps de l'absence. Nous penserions facilement que c'est la mort du Christ qui inaugure d'une certaine manière et rend irréversible cette absence du Christ, mais ce n'est pas tout à fait exact, car si nous y réfléchissons, la mort ne nous fait pas totalement et pleinement quitter ce monde. Une part notable de nous-même, ce qui était notre corps, demeure dans ce monde où elle est recyclée dans ce complexe physico-chimique qui est le substrat de l'univers, et donc, nous pouvons suivre d'une certaine manière cette permanence de ce qui était notre corps qui se dissout dans la matière universelle. Si le Christ a quitté ce monde, ce n'est pas parce qu'Il est mort, c'est parce qu'il est ressuscité dans son âme et dans sa chair. Le Christ n'a pas reçu une nouvelle portion de vie terrestre comme quand Il a ressuscité Lazare. Ressuscité, le Christ est dans une vie nouvelle, dans un monde nouveau qui n'est pas notre monde, qui n'est pas notre vie terrestre. Le Christ nous l'a dit encore une fois : "Je quitte le monde et je vais au Père". Là est la vérité de la Résurrection du Christ et de cette fête de l'Ascension qui en déploie la signification sur ce point précis. C'est d'ailleurs cela qu'a expérimenté spirituellement l'apôtre saint Jean quand il s'est rendu au tombeau et qu'il a vu le suaire, le linceul, les linges affaissés, vides, ne contenant plus le corps qu'ils avaient enveloppés, "il a vu les linges affaissés, et il a cru" (Jn 20, 8), nous dit l'évangile, il a cru que le Christ n'était plus de ce monde, que le Christ avec sa chair avait quitté le monde et qu'Il était ailleurs.

Nous vivons cette absence du Christ comme une privation, nous la vivons comme un manque. Et pourtant, la fête de l'Ascension nous invite à aller plus loin dans la réflexion de notre foi. Jésus l'a dit à ses disciples : "Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père" (Jn 14, 28). Car si le Christ a quitté ce monde, ce n'est pas pour nous laisser, c'est pour être avec le Père. Cela, c'est le bonheur le plus profond du Christ, car toute la vie du Christ comme Fils, c'est d'être face à face avec le Père pour se recevoir de Lui et se rendre à Lui dans l'amour infini qui les unit l'un à l'autre. Aller au Père, pour le Fils c'est la joie la plus parfaite, et comme nous dit le Christ : "Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père".

Mais il y a davantage, car le Christ ne va pas seulement au Père pour accomplir et parfaire son bonheur, le Christ va aussi auprès du Père pour nous préparer une place (Jn 14, 2). Le Christ ne retourne pas auprès du Père comme Il en est sorti : "Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde", et dans le monde, Il a pris une substance de ce monde, une humanité, "une chair humaine en tout semblable à la nôtre" (voir Rm 8, 3 et Hbx 2, 17), nous dit l'Écriture, Il s'est fait semblable à nous et cette nature humaine qui est la sienne et qui est la nôtre et dans laquelle nous communions avec Lui, cette nature humaine Il la garde avec lui quand Il retourne auprès du Père. Il retourne auprès du Père avec cette nature humaine qui est la nôtre. Par conséquent, en quelque sorte, nous sommes déjà auprès du Père avec le Christ parce que son humanité et la nôtre sont la même, nous sommes étroitement unis à Lui par une même nature humaine, et il nous précède, Il nous ouvre la voie, Il nous prépare une place. D'ailleurs, je voudrais vous relire l'oraison qui commençait cette messe et qui nous dit de façon magnifique ce mystère : "Dieu qui élèves le Christ au-dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l'action de grâces". Pourquoi ? "Car l'Ascension de ton Fils est déjà notre victoire". C'est notre victoire. Pourquoi ? "Nous sommes les membres de son corps", nous faisons partie du Christ, nous sommes comme le corps prolongé du Christ, saint Augustin dira : le Christ total, nous sommes les membres de son corps, "Il nous a précédés auprès de Toi dans la gloire, et c'est là que déjà nous vivons en espérance". L'espérance, c'est très exactement cette certitude que ce que le Christ vit auprès du Père est pour nous. C'est pour nous et pour notre salut qu'Il s'est fait homme, c'est pour nous et pour notre salut qu'Il est auprès du Père avec cette humanité qui est la nôtre et qui prépare notre place auprès du Père.

Mais il y a encore davantage, car mystérieusement dans l'évangile de saint Matthieu, au lieu de nous raconter l'Ascension du Christ comme le fait saint Marc que nous venons d'entendre, ou comme le fait saint Luc, dans l'évangile de saint Matthieu, Jésus dit à la fin de cet évangile : "Voici que je suis avec vous jusqu'à la fin du monde" (Mt 28, 20). Alors, le Christ est-Il présent ou absent ? Pour comprendre ce mystère, la signification de cette présence du Christ absent, il faut que nous comprenions, dit saint Jean, le mystère de l'Esprit Saint. Dans l'évangile de saint Jean, Jésus nous dit : "Il vous est bon que je m'en aille". Pourquoi? "Parce que si je m'en vais, je vous enverrai l'Esprit" (Jn 16, 7). Jésus en nous quittant "ne nous laisse pas orphelins" (Jn 14, 18), c'est sa parole : "Je m'en vais et je reviens vers vous" Jn 14, 16). Mais comment revient-Il vers nous ? Il revient en nous donnant son Esprit. Qu'est-ce à dire ? L'Esprit saint c'est "l'autre Paraclet" (Jn 14, 16), c'est-à-dire l'autre consolateur, l'autre témoin, l'autre avocat, l'autre moi-même, car si c'est un autre Paraclet, c'est que j'étais moi-même, dit Jésus, le premier Paraclet, je suis votre ami, je suis votre frère, je suis votre consolateur, je suis votre défenseur et je vous enverrai un autre moi-même, un autre défenseur, un autre ami, l'Esprit, qui viendra en vous pour vous faire découvrir "la vérité tout entière" (Jn 16, 13), parce que "il vous fera pénétrer tout ce que je vous ai dit" (Jn 14, 26). L'Esprit c'est celui qui, en quelque sorte incorpore à notre propre vie la parole du Christ, la vie du Christ, qui petit à petit depuis notre baptême, jour après jour, événement après événement, grâce après grâce, cet Esprit nous transforme à l'image du Christ, Il nous configure au Christ, Il nous rend semblables au Christ. Il fait que nos paroles soient bien nôtres et en même temps paroles du Christ, que nos gestes et nos actes soient les nôtres et en même temps les actes du Christ qui se renouvellent en nous. Cet Esprit va nous conformer au Christ, nous transformer en d'autres christs, et très exactement faire ce que nous disait l'oraison du début de la messe : faire de nous des membres du Christ, comme la main, les pieds, les yeux, les oreilles constituent un seul corps nous dit saint Paul (I Co 12, 12-17), de la même façon, vous êtes non pas seuls, mais tous ensemble, les membres du Corps du Christ et ce Corps du Christ que vous constituez tous ensemble par l'action de l'Esprit, car cela aussi nous le dit saint Paul : "Il y a différences de fonctions, différences de ministères", il y a différences de membres dans ce corps, "mais c'est toujours le même Esprit qui agit en nous" (I Co 12, 4-11). Membres du Christ, nous sommes ensemble l'Église Corps du Christ, c'est-à-dire présence du Christ dans ce monde. Si le Christ est parti, si le Christ semble nous avoir quitté, ce n'est pas pour nous abandonner, c'est pour nous donner une dimension nouvelle et inespérée, nous ne sommes plus simplement à côté de Lui, nous ne sommes plus simplement ses disciples, ses frères, ses commensaux à une même table, nous sommes sa propre présence, nous devenons ce qu'Il est, nous devenons d'autres "christs", c'est cela notre mission d'Église.

Et, dernière merveille de cette présence-absence du Christ, il va, toujours par l'œuvre de l'Esprit, prendre dans ce monde un peu de pain, un peu de vin, et, par l'œuvre de l'Esprit ce pain et ce vin vont devenir le Corps et le Sang du Christ ressuscité. Et ainsi ce Corps du Christ ressuscité qui est auprès du Père nous est donné en nourriture, nous est donné en boisson, pour que mangeant ce Corps et buvant ce Sang, nous commencions déjà, dès maintenant, aujourd'hui, à ressusciter. Ce que nous sommes en espérance dans le Christ auprès du Père, nous le devenons jour après jour en mangeant ce pain qui est sa chair ressuscitée, en buvant ce vin qui est son sang ressuscité, en laissant peu à peu germer en nous cette résurrection qui nous fera rejoindre celui qui est la Tête du Corps, auprès du Père, pour vivre éternellement dans cet amour infini du Père, du Fils et de l'Esprit, qui est le but unique de notre vie.

 

 

AMEN

 

 
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