AU FIL DES HOMELIES

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REGARDEZ LA TERRE AVEC LES YEUX DE DIEU

Ac 1, 1-11 ; Ep 1, 17-23 ; Lc 24, 46-53
Ascension - Année C (13 mai 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Montceaux-l'Étoile : Pourquoi restez-vous à regarder le ciel ?

 

Vous vous l'êtes dit vous-même, on vous l'a répété : Jésus, oui ; l'Église, non ! Jésus, oui. Jésus c'est le pacifiste, l'innocent. Jésus c'est le bon samaritain. Jésus c'est le révolutionnaire. Jésus c'est celui qui pardonne à tout le monde. Jésus, c'est le bon gars. Jésus, je l'espère au moins pour vous, c'est le Fils de Dieu.

L'Église, non. L'Église est une institution, elle a trahi l'évangile, elle a mis en place des cadres extrêmement lourds, contraignants, insupportables, et pire que tout, ces derniers temps, elle a passé son temps à prêcher des choses qu'elle n'a même pas été capable de vivre. L'Église, non !

Je transforme la phrase. Jésus, la tête de l'Église, oui. L'Église, le corps du Christ, non ! Là, on vient de décapiter le corps. Je sais bien que les poulets courent sans tête, mais est-ce que ce discours est cohérent ? Peut-on dire : le Christ oui, et l'Église, non? C'est assez paradoxal parce que pour beaucoup d'entre nous, la fête de l'Ascension à travers l'évangile que nous venons d'entendre, puis ce geste même qui vient d'être posé d'éteindre le cierge pascal, la fête de l'Ascension pour beaucoup de nos contemporains, c'est Jésus qui s'éloigne, c'est Dieu qui remonte au ciel. Quelque part, c'est Dieu qui nous abandonne, ou comme me le disait un fiancé : c'est l'architecte qui après avoir bâti la maison remonte bien tranquillement dans son palais céleste. Et en même temps, quand nous disons : le Christ, oui, et l'Église, non, c'est nous-même qui nous coupons du Christ. Autrement dit, ce n'est pas lui qui nous quitte pour aller vers son Père, c'est nous-même qui en disant cela, nous coupons du Christ.

Peut-être paradoxalement là encore, le texte le plus beau pour moi, pour expliquer le mystère d'aujourd'hui, ce n'est pas le texte des Actes des apôtres, ni même la finale de l'évangile de saint Luc, c'est le petit passage que nous avons entendu de la lettre aux Éphésiens. Je ne la relis pas, mais je souligne un détail. Saint Paul dit que Dieu a donné exactement la même force, la même grâce, la même puissance à tous les chrétiens, comme il l'a fait pour son Fils. Son Fils monte au ciel, là tout lui est soumis (je fais une petite incise, même si nous sommes en vacances scolaires très brièvement, un petit cours de grec), le verbe utilisé "hupotaso" est le même que nous retrouvons à la fin de l'épître aux Éphésiens, ce texte qui fait hérisser les poils de tout le monde et qui dit que la femme doit être soumise à l'homme, etc … Ce verbe "hupotaso", c'est-à-dire, être ajusté les uns avec les autres. Ce qui se passe quand le Christ monte auprès de Dieu, il n'y a absolument pas de coupure entre le corps que nous formons et la tête du Christ qui est la tête de notre corps.

Mieux encore, comme je le disais tout à l'heure en introduction à cette célébration, c'est l'humanité pleine et entière qui est maintenant au cœur de la Trinité. L'humanité pleine et entière, souffrante, heureuse, qui a eu plaisir à boire et à manger, qui a dormi, qui a marché, qui a souffert. Et mieux encore, c'est que maintenant, le corps est soumis à la tête, ou plus exactement, le corps est invité à s'ajuster à la tête.

Je continue en abordant un autre petit détail que je trouve toujours assez intéressant, au début des Actes des apôtres. On voit les apôtres regarder vers le ciel et il y a deux anges qui apparaissent. Les anges leur disent : "Pourquoi regardez-vous cers le ciel ? Celui que vous avez vu partir de cette manière reviendra de la même manière". Et c'est pour moi le mystère de l'Ascension, les anges nous invitent à ne plus regarder le ciel avec les yeux de l'homme. Qu'est-ce que c'est regarder le ciel avec les yeux de l'homme ? c'est de croire que cette promesse n'arrivera pas, c'est de croire que le salut ne vient que de Dieu et que Dieu ne nous aurait jamais donné la grâce pour grandir en ce monde, et de douter même de la grâce de Dieu. C'est d'instaurer définitivement une césure entre le ciel et nous. En fait ce que ces messagers veulent dire aux apôtres c'est cela : ne regardez plus le ciel avec les yeux de l'homme, mais regardez la terre avec les yeux de Dieu. Mais qu'est-ce que c'est que de regarder la terre avec les yeux de Dieu si ce n'est de regarder la terre, le corps du Christ, si ce n'est de regarder l'Église, si ce n'est de regarder l'humanité, de regarder notre frère et notre sœur avec les yeux de Dieu ? Un regard de compassion, d'amour, de miséricorde, de patience et d'espérance.

Frères et sœurs, l'Ascension, c'est cela. Il s'agit de comprendre qu'on ne peut pas courir sans tête, ce n'est pas possible, cela ne va pas très loin. L'Ascension, c'est découvrir que nous sommes intimement liés à la tête qui est le Christ. Je sais que si l'on file la métaphore, nous avons tous une partie de nous-même qui ne nous plaît pas, le nez est trop court, il est trop long, les oreilles sont décollées, ou trop collées. Je sais bien qu'au fond de nous, nous n'aimons pas tout à fait toujours ce que nous sommes. Quelquefois nous avons envie de nous couper de ce membre que nous n'aimons pas. Généralement, nous ne le faisons pas, car nous savons trop justement le drame des personnes qui ont perdu véritablement un membre de leur chair, la douleur est difficile et continue même après la perte de ce membre. Bien sûr, nous allons à ce moment-là dans des instituts de beauté, dans des cliniques esthétiques. Qu'est-ce que c'est que la clinique esthétique du corps du Christ ? C'est la clinique théologique, c'est la clinique ecclésiale, l'église, le bâtiment. C'est l'Église la communauté, ce sont les sacrements, c'est le temps de prière que nous prenons, c'est ce temps que nous prenons pour que le corps puisse redevenir un peu plus beau, un peu plus divin, et que nous puissions le présenter au Christ qui est l'Époux de l'Église.

Frères et sœurs, qu'est-ce que l'Ascension ? C'est de ne plus regarder le ciel avec nos yeux d'homme, désespérés, fatigués, en disant qu'on n'y arrivera jamais. Non, c'est de regarder la terre avec les yeux de Dieu !

 

AMEN

 

 

 
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