AU FIL DES HOMELIES

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PIERRE LAGAFFE

1 Tm 6, 13-16 ; Jn 21, 20-25

Lundi de la sixième semaine de Pâques – B

(29 mai 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e crois que si on devait essayer de faire un por­trait synthétique de l'apôtre Pierre, dans le Nou­veau Testament, il y aurait sûrement un côté Gaston Lagaffe. Pierre a le don de faire des gaffes, des bourdes, il est maladroit, il veut faire du zèle, il en fait trop et ça fait des gaffes. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'ensuite la papauté a largement repris ce travers, mais de fait, Pierre est gaffeur. Quand Jésus demande qui il est et que Pierre répond : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant", Jésus lui donne un bon point, il lui dit que ce n'est pas lui qui l'a trouvé tout seul mais que c'est le Père qui lui a révélé... mais immédiate­ment après, Jésus annonce sa passion, et Pierre fait une gaffe, il dit : "Cela n'arrivera pas !" Et Jésus est obligé de la renvoyer, en lui disant : "Eloigne-toi de moi Satan". Ce n'est pas très gentil, mais enfin, c'est un cas où Jésus a dû dire à un homme éloigne-toi de moi Satan. De la même façon au moment du dernier repas, Jésus dit qu'il faut être serviteur, etc.. et Pierre dit : "Nous avons deux épées". Jésus écarte la remar­que en disant : "Cela suffit", d'un air de dire, ce n'est pas le problème. Evidemment, il y a la gaffe des gaf­fes, qui est la trahison dans la cour du Grand-Prêtre, et ici, il y a une petite gaffe, petite, mais quand même ! Jésus vient de ré-interroger Pierre et de lui demander s'il l'aime. Naturellement, Pierre sent un peu le vent du boulet, il n'avait pas donné des preuves éclatantes de son amour au moment de la Passion, et finalement, il se rend, en disant : "Seigneur tu sais tout, tu sais bien que je t'aime". Et chaque fois, le Christ lui dit : "Pais mes agneaux, pais mes brebis". Seulement, immédiatement après, Pierre fais ce qu'on peut à nou­veau appeler une gaffe. Parce que Jésus lui a dit pais mes agneaux et mes brebis, Pierre se retourne sur Jean et dit : "Et celui-là qu'est-ce que j'en fais ?" Et le Christ lui dit : "Je ne t'ai pas parlé de ça, si lui je veux qu'il reste jusqu'à ce que je vienne, c'est mon affaire ! Toi tu me suis".

En réalité, Pierre fait de l'excès de zèle, il croit que "paix mes agneaux, pais mes brebis", cela veut dire : "occupe-toi de tout le monde". En réalité, ce petit épisode montre que la manière dont Pierre doit paître les agneaux et les brebis, doit être d'une discrétion absolue. Et n'en déplaise au Cardinal Jour­nay qui est une autorité dans l'Église et qui considérait que cette phrase "pais mes brebis", voulait dire que Pierre était chargé de faire paître l'épiscopat, je crois qu'il se trompait, malgré toute l'obéissance et la révé­rence qui lui est due. Jésus n'a pas dit : "pais mes agneaux", ce qui veut dire : "occupe-toi des onze au­tres disciples". La tâche de Pierre aujourd'hui n'est pas de paître l'épiscopat, contrairement à ce que cer­tains catholiques ultramontains voudraient actuelle­ment. Ce que Jésus dit : "la destinée de Jean c'est mon secret à moi, je ne t'ai pas demandé de t'occuper de cela, toi, suis-moi !"

Ceci nous indique donc que contrairement à une conception parfois assez usuelle du ministère, le ministère ce n'est pas s'occuper de tout. Le ministère des prêtres, ce n'est pas le Samu, concevoir le minis­tère comme le bouche-trou universel de la relation à Dieu c'est à proprement parler une catastrophe qui a fait beaucoup plus de tort qu'on ne pense à l'Église catholique, parce qu'il y a toujours eu des gens qui ont voulu faire le Samu. Ce n'est pas dit qu'ils avaient les meilleures vocations ministérielles. Le ministère tel que Jésus dit à Pierre : "Suis-moi est clair. Ce n'est pas manger à la place du troupeau, paître le troupeau, c'est le conduire là où il y a à manger, c'est tout. La fonc­tion ministérielle, le service ministériel ce n'est pas de se substituer à l'autre, ce n'est pas de lui beurrer les tartines, mais de lui dire : "voilà où est la Vie, voilà où il faut chercher". C'est tout.

C'est là l'ambiguïté, et ce petit épisode appa­remment anodin nous montre exactement comment Jésus remet les pendules à l'heure, sur la question du ministère très évident et très fondamental qui est celui de Pierre, mais qui éclaire en réalité la question de tout ministère. Si le ministère était conçu comme une prise en charge des autres au point de les décharger d'eux-mêmes, c'est la catastrophe. Et il n'est pas dit qu'à certains moments, nos communautés chrétiennes ne soient pas occupées à tomber dans ce travers. On se plaint de la crise des vocations, mais pourquoi ? Si c'est pour que les communautés elles-mêmes n'assu­ment pas la vocation et la fonction baptismale qu'elles ont reçues, en se disant : on manque de prêtres pour le travail, mais ce n'est surtout pas nous qui iront au turbin, mais c'est l'inverse. Et c'est peut-être pour cela, que contrairement à ce qu'on dit parfois, la crise ac­tuelle des vocations, c'est vrai que c'est une crise, mais comme toujours dans l'histoire de l'Église, il faut peut-être aussi lire les crises pas uniquement comme ce qui est frustrant, mais éventuellement comme ce qui rend intelligent et qui donne des facultés d'adap­tation. Vous allez me dire que j'ai beau jeu de parler ainsi, et qu'en même temps j'écris des tas de choses sur le sacerdoce, oui, d'accord, mais, en fait, c'est quand même le problème : comment concevons-nous dans nos communautés l'équilibre entre les ministères, quelques-uns appelés au service des autres, et la vo­cation baptismale globale, reçue par la communauté et assumée par elle ? C'est cela la question. Si nous continuons à vivre sur un schéma de substitution dans lequel le sacerdoce ministériel est purement et sim­plement la prise en charge du troupeau, l'état provi­dence transposé au plan spirituel, ça n'a pas de sens, c'est une école de l'infantilisme, c'est une école pour se décharger soi-même, en se disant : je fais comme on me dit et je ne pose pas de questions. Ce n'est quand même pas pour cela que le Christ s'est incarné et qu'Il nous a sauvés ! Il nous a sauvés pour que nous trouvions la plénitude de notre vocation, et je pense que c'est cela que veut dire la petite boutade : "S'il me plaît qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, c'est-à-dire, sa vocation qui lui est propre, sa recherche de contemplation du mystère de Dieu, ce n'est pas à toi, Pierre de vouloir la gérer et la programmer, c'est son secret entre lui et Moi. Toi, suis-Moi" !

Tenons-nous le pour dit !

 

 

AMEN

 

 
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