AU FIL DES HOMELIES

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TU SAIS BIEN QUE JE T'AIME !

1 Tm 6, 13-16 ; Jn 21, 15-19

Mardi de la sixième semaine de Pâques – B

(7 mai 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne sais pas si vous avez remarqué la tournure assez étrange de ce dialogue entre Pierre et le Christ. Ce passage est bien connu car c'est le moment où Jésus Ressuscité confie le soin du trou­peau tout entier à Pierre, en communion avec les au­tres disciples.

Mais il y a une chose étonnante. Pour être berger, il faut soi-même savoir où l'on va. Il faut avoir des certitudes concernant son propre chemin, le che­min qu'il faut suivre pour conduire le troupeau car si le berger ne sait pas où il va, je ne sais pas où ira le troupeau. Et deuxièmement, il faut avoir un certain nombre de certitudes concernant le soin du troupeau, la connaissance des pâturages, la possibilité de le mettre à l'abri des orages ou du mauvais temps. Or, à toutes les questions que Jésus pose à Pierre, Pierre ne répond jamais par aucune certitude.

Quand quelqu'un demande : "Est-ce que tu m'aimes ?" normalement on devrait répondre : "Oui, je suis sûr que je t'aime !" Or précisément quand Jé­sus pose à Pierre la triple question, les trois fois Pierre répond : "Tu sais bien que je T'aime !" c'est-à-dire que la réponse de Pierre n'est pas basée sur la certi­tude subjective qu'il aimerait le Christ. La réponse de Pierre n'est pas basée sur une sorte d'assurance par laquelle il se saurait aimer le Christ, mais pour répon­dre à Jésus, Pierre répond en renvoyant Jésus à Lui-même. Ce n'est pas Seigneur, je sais parce que je suis sûr que je t'aime mais : "Seigneur, Toi, Tu sais que je T'aime !"

Autrement dit la confession de Pierre, à ce moment-là, est tout à fait extraordinaire car Pierre ne joue pas sur la certitude personnelle de son amour pour le Christ, ni même de l'amour du Christ pour lui, mais Pierre ne se réfère qu'à la certitude que le Christ sait ce qu'il y a dans le cœur de Pierre. Et c'est cela, je crois, la raison pour laquelle le Christ peut lui confier le troupeau. Si le troupeau était conduit par Pierre, uniquement en fonction des certitudes que Pierre avait au sujet de lui-même, de son amour pour le Christ ou de son savoir-faire pour conduire le troupeau, je crois que le Christ aurait été très imprudent de le lui confier. Parce que tout Pierre qu'il est, il a montré qu'à certains moments, il avait des limites certaines, quand il a renié son Maître.

Mais précisément, c'est parce que Pierre se réclame non pas de la connaissance qu'il a de lui-même, mais de la connaissance que le Seigneur a de son amour, que Jésus peut effectivement lui confier le troupeau. Parce que Pierre sait que la mesure même de sa vie avec le Christ c'est la connaissance que le Christ a de lui-même le barème d'évaluation est le bon. Il peut lui confier le troupeau car désormais Pierre ne mènera pas le troupeau à son gré, mais selon la connaissance que Jésus a de l'amour de Pierre et selon la connaissance que Jésus a de l'amour du trou­peau. Autrement dit, Pierre ne fonctionnera pas selon ses propres désirs, ses propres projets ou ses propres certitudes mais Pierre, comme il le fait pour lui-même, renverra sans cesse tout le troupeau à l'amour que Jésus a pour lui.

Vous voyez qu'à travers cette simple ré­flexion, à travers cette organisation des sujets, non pas : "Je sais que je T'aime", mais "Tu sais que je T'aime !", c'est tout le ministère de Pierre qui est ainsi évoqué Pierre ne nous explique pas comment il croit, Pierre ne nous impose pas sa foi. Ce n'est pas cela le magis­tère pontifical. Pierre nous dit comment le Christ connaît notre amour. Pierre nous dit comment la vé­rité de nous-même est dans le Christ. Et par consé­quent, à aucun moment, Pierre ne peut renvoyer qu'à lui-même. Chaque fois qu'il est interrogé soit au sujet de lui-même, soit au sujet du troupeau, Pierre renvoie soit lui-même, soit le troupeau, à l'unique Pasteur qu'est le Christ. C'est cela le ministère de Pierre. Pierre n'est pas un remplaçant du Christ. A ce titre-là, comme le disait déjà saint Grégoire le Grand, l'ex­pression de "vicaire du Christ" est malheureuse car cela a l'air d'être un substitut et un remplaçant. Mais ce n'est pas un substitut ni un remplaçant. Pierre n'a pas pour but de prendre la place du Christ. Il a pour mission de dire : le seul qui sait l'amour qui est dans notre cœur, c'est le Christ. De même que, moi, Pierre, je n'ai pu mesurer mon amour qu'à l'échelle de la connaissance que le Christ avait de moi-même, de même lorsque je veux renvoyer le troupeau qui m'a été confié à la vérité même de son amour, je ne vais pas le renvoyer ni à lui-même, car comment le trou­peau se connaîtrait-il, aurait-il la foi ou le désir d'ai­mer Dieu, ou la certitude de la foi ou la certitude d'aimer Dieu ? mais je vais renvoyer le troupeau tout entier, moi y compris, à l'amour, à la connaissance que le Christ a de nous et pour nous.

A travers ce simple dialogue c'est déjà tout le rapport entre le Pape, les évêques les serviteurs du troupeau et le Christ Lui-même. Leur certitude ne vient pas d'eux-mêmes. Leur certitude au sujet de la manière de conduire le troupeau ne vient pas d'eux-mêmes. Elle vient de cette certitude que seul Celui qui connaît le secret aussi bien de nos cœurs, de chacune des brebis : "Je connais mes brebis et mes brebis Me connaissent !" c'est uniquement le Christ.

Ainsi donc, chacun d'entre nous peut entendre à son tour la "réponse" de Pierre. Chacun d'entre nous doit répondre non pas : Seigneur, je sais que je T'aime, car alors nous récupérerions la foi pour nous-même, mais doit répondre tout simplement : "Sei­gneur, Tu sais que je T'aime !" Il n'y a que Toi qui connaît, il n'y a que Toi qui sais.

Demandons qu'en célébrant le mystère du corps et du sang du Christ, nous redécouvrions vrai­ment ce que veut dire cette phrase de Pierre non pas Je sais que je T'aime, mais "Tu sais, toi, Seigneur, que je T'aime !"

 

 

AMEN

 

 
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