AU FIL DES HOMELIES

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TU SAIS QUE JE T'AIME ...

1 Tm 6, 13-16 ; Jn 21, 15-19

Mardi de la sixième semaine de Pâques – A

(11 mai 1999)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l y a quelque chose d'assez étonnant dans le pas­sage de l'évangile que nous venons de lire, même deux choses très étonnantes. La première, c'est que l'on considère habituellement dans l'Église que ce qu'on appelle "le charisme de Pierre" c'est-à-dire d'être à la tête de l'Église qui préside à la charité, est un charisme de foi. C'est ce qui est dit pratiquement explicitement dans le récit de Matthieu, dans la confession de Césarée : "Qui dit-on que je suis" ? Et Pierre qui répond : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant". Autrement dit, Jésus, à ce moment-là, par révélation de son Père, comme il le dit juste après, reconnaît, authentifie la déclaration de Pierre, elle dit que c'est le charisme de la foi sur lequel sera bâtie l'Église. Or, ici, c'est l'amour. "Simon-Pierre, m'ai­mes-tu ?" Ce n'est pas contradictoire, certes, mais dans la mesure où on dit que le charisme propre de Pierre, c'est la confession de foi, ou bien c'est la foi, ou bien c'est l'amour. Qu'est-ce qu'il y a de spécifi­que ?

La deuxième chose est encore plus para­doxale, mais cela Jean le sait bien, c'est que Pierre dit qu'il aime le Christ, mais c'est pas tout à fait vrai. Ce n'est pas tout à fait vrai, parce que peu de temps avant, au moment de la Passion, il l'a renié. Or, renier, touche quand même la réalité de l'amour. Et la plupart des interprètes de l'évangile de saint Jean, aussi haut qu'on remonte dans l'histoire de l'analyse de ces textes, et ceux d'entre vous qui viennent aux ténèbres, vous vous en souvenez sans doute, c'est le fait qu'on met strictement en parallèle le triple reniement de Pierre et la triple confession du même Pierre. Quand Jésus lui demande, et c'est pour cela que dans l'évangile, Jean ajoute cette petite notation qui est à la fois subtile et terrible : "Pierre fut peiné de ce qu'il lui demandât une troisième fois ..." il sent quand même d'où vient le vent, et si Jésus lui demande trois fois, ce n'est pas pour rien. Ce texte est une véritable énigme, à la fois, il souligne que Pierre va paître le troupeau parce qu'il aime, et deuxièmement, il n'est pas certain, parce qu'il a trahi. Vous imaginez bien qu'il y a beau­coup de solutions qui ont été proposées à cette espèce de paradoxe, car c'en est quand même un. Il y a une possibilité de solution dans le fait qu'en réalité, la réponse de Pierre est une réponse de foi, car Pierre ne dit pas (et c'est peut-être cela toute la subtilité de ce passage), quand Jésus lui dit : "Simon-Pierre m'ai­mes-tu ?", Pierre ne dit pas : "Oui je t'aime, mais il dit : "Tu sais que je t'aime !" Dans la réponse d'amour de Pierre, il répond non pas de l'amour dont lui, Pierre, peut témoigner, mais il prend le Seigneur à témoin, pour lui-même, que le Seigneur l'aime assez pour lui pardonner, et pour lui confier le troupeau. La pers­pective s'ouvre sur le sens du ministère de Pierre : Pierre n'est pas responsable du troupeau d'abord parce qu'il aime. Si c'était cela, il aurait manifesté moins que les autres son aptitude à aimer, et donc, Jésus se serait trompé d'adresse.

Jean, lui est resté fidèle jusqu'au pied de la croix, Pierre ne l'a pas fait. Jean a cru devant le tom­beau, mais Pierre, on ne le dit pas tout à fait ! Donc, cela veut dire que si Pierre est le pasteur, le fonde­ment de la foi, ce n'est pas à cause de lui, de l'amour dont il peut répondre, mais tout ce que fera Pierre, y compris de se laisser passer la ceinture pour aller où il ne voudrait pas, vient de ce qu'il a dans la foi la cer­titude que Dieu lui donne de l'aimer. Et je pense que c'est une définition assez juste du ministère. Le mi­nistre par définition est celui qui dit, non pas : "Je sers le Christ", mais : "Seigneur, Tu sais que tu m'as appelé à servir". Non pas : "Je sers le troupeau et je fais ce que je peux", mais : "Tu sais, Seigneur que tu m'as appelé à servir le troupeau, et que tu m'as donné la grâce de la servir". La grâce du ministère, peut-être plus que les autres grâces, n'est pas une grâce où l'on pourrait chercher des authentifications ou des reconnaissances humaines, mais c'est une grâce qui repose uniquement sur le : "Tu sais que ..." du Christ, ce qui peut mieux nous aider à cerner le rôle du mi­nistère dans l'Église et l'attitude des croyants.

Vous voyez, dans notre Église occidentale, à certains moments je me mets à regretter que l'on ait tellement moralisé la vie chrétienne en général, qu'on a fait des "curés" comme on les appelle habituelle­ment, des êtres super-moraux. D'une part, si on re­garde l'histoire de l'Église, même au niveau des papes, je vous prie de croire, que ce n'est pas le cas, et s'il faut faire tomber les dernières illusions, il vaut mieux qu'elles tombent... En fait, le ministère n'est pas la vitrine morale de l'Église catholique, ni même d'au­cune autre Eglise ! Le ministère, c'est vraiment la confiance que le Christ fait, en des hommes qui sont ni plus ni moins meilleurs que les autres chrétiens, de pouvoir être au service du troupeau, et d'annoncer le salut et l'amour du Christ dans leur propre cœur. Le ministre fait peut-être plus profondément lui-même à l'intérieur de son cœur, l'expérience du pardon et de la miséricorde, parce qu'il en a un autre besoin, parce qu'il est ministre de cette miséricorde pour les autres croyants. Ne nous trompons pas d'adresse, ne de­mandons peut-être pas nécessairement aux ministres ce qu'ils ne peuvent pas donner. Si on faisait la pro­portion de saints au paradis, peut-être qu'il y aurait plus de saints simplement baptisés, proportionnelle­ment, qu'il y a de saints qui ont reçu le ministère. On n'en sait rien, il n'y a pas de statistiques, on n'a rien encore demandé à IFOP sur le sujet, ni à Internet non plus d'ailleurs. Mais, ce qu'il faut savoir, c'est que le ministère, c'est d'abord la parole du Christ, le ministre qui dit au Christ : "Si je sers le troupeau, ce n'est pas grâce à mes capacités, ni de mon savoir-faire, ce n'est même pas à cause de mon amour pour toi, c'est parce que toi, "Tu sais que". C'est à cause de la confiance que je te fais, pour la confiance que tu me fais !"

 

 

AMEN

 

 
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