AU FIL DES HOMELIES

LE TEMPS DE L'ÉGLISE

2 Tm 2, 8-13 ; Jn 21,15-25

Mercredi de la sixième semaine du temps pascal – C

(11 mai 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Et si je veux qu'il reste ?

S

 

'il me plaît qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe." Ces paroles de Jésus à Pierre, au sujet du disciple bien-aimé sont énigmatiques et nous le voyons, dès le moment où l'évangile de saint Jean a été rédigé, elles posaient déjà question puisque certains croyaient pouvoir les interpréter dans le sens que ce disciple ne mourrait pas, interprétation que l'évangile prend soin de rejeter. Alors quelle est la signification de ces paroles du Christ ? Est-ce simplement pour manifester une différence de vocation entre Pierre appelé au martyre et Jean qui resterait vivant jusqu'au retour du Christ ? Est-ce une trace de la croyance de l'Église primitive dans un retour imminent du Christ qui pourrait revenir avant que la première génération des disciples, en la personne de Jean, n'ait connu la mort ? Cela semble peu probable puisque déjà, quand saint Paul écrivait ses épîtres aux Thessaloniciens, on se rendait compte que cette imminence du retour du Christ n'était pas certaine et que le délai risquait d'être bien plus long, comme d'ailleurs l'Église s'en est rendu compte ensuite.

Je crois que ce qui est sous-entendu dans ces paroles, c'est une certaine vision du temps de l'Église. Demain, nous célébrerons la fête de l'Ascension et nous lirons les textes de saint Luc, tant dans les Actes des apôtres que dans son évangile qui marquent de façon nette, comme une rupture, le retour du Christ auprès du Père et la fin de cette période des apparitions, délimitant ainsi le temps de l'Église, et même de manière explicite dans les Actes des apôtres, ce temps de l'Église qui se situe entre l'Ascension et le retour du Christ, comme un temps de l'absence du Christ. Ce temps où, d'une certaine manière nous sommes orphelins puisque Jésus n'est plus parmi nous, puisque nous ne pouvons plus le voir, plus le saisir, puisque c'est l'Esprit qui nous sera donné pour remplacer cette absence visible du Christ Jésus.

C'est la même conception du temps de l'Église que l'on trouverait aussi dans l'évangile selon saint Marc ou, à la finale, il nous est dit que "après avoir béni ses disciples, Jésus fut enlevé aux cieux." Et certes c'est l'aspect le plus familier, le plus fondamental de ce temps de l'Église pendant lequel nous n'avons plus cette grâce qui fut celle des apôtres, de pouvoir boire et manger avec le Christ ressuscité, de pouvoir partager avec Lui cette vie quotidienne, comme ils le firent au cours de ces apparitions.

Mais si nous lisons l'évangile selon saint Matthieu ou selon saint Jean, nous apercevons un autre aspect du temps de l'Église. Saint Matthieu ne nous relate pas l'Ascension du Christ. Il met au contraire dans la bouche de Jésus, au cours de la denière apparition précisément, en Galilée, peut-être la même que celle que Jean nous rapporte, il met ces paroles : "Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la fin du monde". C'est dire que ce temps de l'Église, s'il peut, à un certain niveau, apparaître comme le temps de l'absence du Christ, est aussi le temps de la présence du Christ : "Je suis avec vous". Je suis présent, jour après jour, tous les jours, jusqu'à la fin du monde.

Et d'une certaine façon, cette finale de l'évangile de Saint Jean, qui finit sans finir, puisque, précisément le texte s'arrête alors que Jésus est en train de parler avec Pierre, en marchant avec lui sur les bords du lac, suivis par le disciple bien-aimé par Jean, et sur cette parole précisément où le Christ nous dit que Jean peut-être restera-t-il jusqu'à ce que le Christ revienne, comme s'il y avait une sorte de continuité ininterrompue entre cette apparition du Christ et son retour, comme si Jésus allait marcher avec Pierre et avec Jean sur les bords du lac jusqu'au jour de la fin du monde, comme s'il y avait une espèce d'absence, de rupture, comme si tout se déroulait sans solution de continuité, cela rend bien le même son que la finale de l'évangile selon saint Matthieu.

Il est vrai que ce temps de l'Église, si à un certain niveau sensible, apparaît comme le temps de l'absence du Christ, à un niveau plus profond il est bien celui de sa présence quotidienne. Présence par l'eucharistie que nous allons recevoir et qui fait que, chaque jour, le Christ est si proche de nous qu'Il se fait notre propre chair. Présence du Christ dans son Église qui, animée par l'Esprit Saint, est, devient, jour après jour, le Christ Lui-même, le corps du Christ, l'extension du Christ jusqu'aux limites de l'univers, jusqu'aux limites de l'humanité.

Présence du Christ en chacun de nous, car, peu à peu, nous sommes transformés réellement en membres du corps du Christ, nous devenons, par cette action de l'Esprit divinisateur, de cette grâce qui, au plus profond de nous-même, nous transforme et nous fait semblables à Jésus, nous configure au Christ, cette présence du Christ, réelle en nous, par nous, dans le monde. Et ainsi, nous concevons que, s'il est vrai que ce temps qui s'écoule est un temps de l'usure du monde et qui aboutira à la fin du monde et à cette transformation, ce bouleversement radical que les textes apocalyptiques nous présentent, il est vrai aussi que le monde à venir, déjà, est commencé, que ce monde de la béatitude où Dieu sera tout en tous et où nous vivrons avec Lui, ce monde n'est pas seulement renvoyé dans un temps futur, mais il est déjà ébauché. L'Église est réellement l'inauguration du Royaume. La grâce, en nous, est déjà le commencement de la vie éternelle. Et c'est cela, sans doute, que saint Jean comme saint Matthieu ont voulu souligner, vérité complémentaire de celle que saint Luc et saint Marc nous manifestent, vérité précieuse, profonde, tellement importante pour notre vie de savoir que, déjà, tout est là, que déjà tout nous est donné. Car, puisque le Christ est ressuscité, puisque le Christ est glorifié, déjà la gloire nous est donnée, déjà la gloire commence à poindre au fond de notre cœur, déjà le bonheur éternel est à la portée de notre main puisque c'est le Christ qui est notre joie, le Christ qui est notre bonheur et que le Christ est en nous, que le Christ vient vers nous, que le Christ prend vie, notre vie et la vie de l'Église.

 

AMEN

 
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