AU FIL DES HOMELIES

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SI JE VEUX

2 Tm 2, 8-13 ; Jn 21, 20-25

Mercredi de la sixième semaine de Pâques – A

(27 mai 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e petit passage que nous venons de lire est comme la signature de l'apôtre Jean à la fin de son évangile. Et curieusement cette signature n'est pas un épisode isolé ou une caractéristique iso­lée, mais Jean se définit par rapport à Pierre, ou plus exactement le Christ parle de Jean à Pierre, ce qui est déjà tout à fait caractéristique. Le disciple bien-aimé se rend compte de ce fait tout à fait étonnant : étant donné qu'il fait partie du collège des douze, il est lié à Pierre. Par conséquent, c'est à travers une réflexion de Jésus à Pierre que nous est dit vraiment qui est Jean. Comme si, pour parler de chaque apôtre, il fallait en parler avec Pierre ou par rapport à Pierre, c'est-à-dire ultimement dans l'ensemble du collège des apôtres dont Pierre est la tête. Ainsi donc, il y a là déjà quel­que chose d'étonnant. Le Christ n'a pas dit à Jean une parole qui le définirait indépendamment de Pierre, mais il dit à Pierre une réflexion concernant Jean. Et quand Jean veut, de façon très discrète mais très réelle, donner sa signature à la fin de l'évangile, il le fait à travers une parole qui a été dite à son sujet à lui, Jean, mais par le Seigneur à Pierre. Ainsi le mi­nistère ou le mystère de Jean dans l'Église ne se com­prend pas sans Pierre.

C'est même d'autant plus beau que quand le Christ fait cette réflexion Il ajoute immédiatement en s'adressant à Pierre : "Pour toi, suis-Moi !" ce qui montre que lorsque le Christ parle à Pierre, il pense au jour où Pierre va vers Rome pour y témoigner dans le sang du martyre. Autrement dit, Jean ce disciple qui a une destinée apparemment si mystérieuse, ne peut comprendre sa propre destinée qu'à travers le fait que Pierre reste fidèle et qu'il est la pierre sur laquelle le Christ a édifié son Église. C'est dans la mesure où Pierre suit le Seigneur, marche dans la mission à tou­tes les nations jusque vers Rome, au cœur de Rome pour y implanter le message de l'évangile et y fonder l'Église par son sang, que Jean permet de comprendre ce qu'il est vraiment.

Or ce qu'il est vraiment, c'est "une parole en l'air". C'est un peu étonnant car le Christ dit à Pierre, au sujet de Jean : Tu t'occupes de lui," mais si je veux qu'il reste jusqu'à mon retour !" ce que les disciples traduisent immédiatement que Jean ne va pas mourir, qu'il restera éternel, ou du moins immortel dans la vie charnelle, dans la vie du corps, jusqu'au retour du Seigneur. Ceci a dû amener bien des frictions dans la communauté c'est pour cela qu'on a retenu cette pa­role, car le Christ semblait concéder un très grand privilège à Jean "s'il reste jusqu'à ce que je vienne !" privilège qui n'est pas accordé à Pierre. Je dis que c'est une parole en l'air parce que Pierre est mort, Jean est mort, et peut-être que ce petit commentaire a été rajouté par un disciple qui pensait que cela ne voulait pas dire que ce disciple resterait jusqu'au retour du Seigneur. "S'il me plaît que …" le Christ a voulu dire quelque chose de très mystérieux et de très étrange mais qu'on n'a pas compris la première fois où on l'a pris comme une durée dans le temps "jusqu'au retour du Seigneur".

Mais alors qu'est ce que cela veut dire ? Cela veut dire quelque chose d'assez simple mais de très significatif. A travers Pierre et Jean, il y a deux as­pects fondamentaux de l'Église qui nous sont donnés. A travers Pierre c'est la question des ministères dans l'Église. Il faut qu'il y ait des gens qui affermissent leurs frères dans la foi, et c'est cela le travail de Pierre, c'est cela le travail de tout apôtre, en tant qu'Il est apôtre, c'est cela le travail de tout évoque ou de tout prêtre en tant qu'il se situe dans cette succession. L'Église vit parce qu'elle est un peuple ordonné, hié­rarchisé, parce qu'il y a des serviteurs au service de ce peuple. Et le Christ a suffisamment établi cela en di­sant : "Pais mes agneaux ! Pais mes brebis !" Mais, à l'intérieur même de ce collège apostolique, et Jean ayant lui aussi cette fonction et cette mission, il n'em­pêche qu'il y a un petit quelque chose de plus qui est manifesté par Jean et peut-être pas par Pierre. C'est le "s'il me plaît !" qui renvoie à cette caractéristique de l'amour qui est simplement cette préférence gratuite, immotivée, que humainement on ne comprend pas. Et Jean est là pour cela, pour témoigner du fait qu'il était aimé du Seigneur et qu'au fond le but de la vie chré­tienne c'est simplement de vivre comme un préféré du Seigneur.

Cela nous ramène aux deux dimensions de toute vie chrétienne. Il y a la dimension "service", ministère, construction de l'Église, construction du corps, puis il y a tout simplement l'aspect "préfé­rence". Chacun d'entre nous, à travers Jean, reconnaît qu'il est aimé de cet amour de préférence et de bien­veillance de la part de Dieu. Et chacune de nous, d'une manière ou d'une autre, doit manifester que, même s'il n'y est pour rien puisque c'est "s'il me plaît !" il est aimé de Dieu. Et cela Jean a su le manifester peut-être de façon supérieure à Pierre.

"S'il me plaît !" C'est ce caractère radical de l'amour absolu de Dieu pour chacun d'entre nous qui fait que chacun est aimé à sa manière et qu'il n'y a pas à comparer, qu'il n'y a pas à mesurer, qu'il n'y a pas à établir de plus et de moins, dans cet ordre de la rela­tion à Dieu. Chacun de nous est le terme d'un amour, dans lequel Dieu a manifesté la plénitude de sa bien­veillance. Chacun de nous en est un terme différent, irréductible, incomparable. Et c'est cela le sens de cette réflexion du Seigneur. Elle est infiniment plus profonde que s'il s'agissait simplement, dans la vie de Jean, de "jouer les prolongations" jusqu'au retour du Seigneur. Elle est infiniment plus profonde au sens où, à travers Jean, c'est notre propre relation à Dieu qui est ainsi décrite et déterminée. Cela seul que Jean pouvait faire et dire, parce que cela lui avait été donné de Dieu, par Dieu, et en même temps c'est peut-être ce qui nous permet de comprendre le mieux ce qu'est l'évangile de Jean. C'est l'évangile dans lequel nous est dite cette relation absolument unique entre le dis­ciple bien-aimé et son Seigneur. Si l'évangile de Jean n'est pas comparable aux autres évangiles, c'est préci­sément parce qu'il est cet évangile de l'amour dans lequel, à travers la proximité de Jean avec son Sei­gneur, il a pu dire de manière absolument incompara­ble et insondable la caractéristique propre de l'amour qui lui avait été donné. C'est donc un grand bienfait pour l'Église, un bienfait qui ne se mesure pas en ser­vices, qui ne se mesure pas en ministères ou en effi­cacité, c'est un bienfait qui ne se mesure pratiquement que par rapport au Royaume de Dieu. C'est le fait que, vivant dans l'Église aujourd'hui, nous vivons déjà de cette surabondance, presque capricieuse, de Dieu qui aime chacun d'entre nous d'une manière absolu­ment particulière et qui fait que, dans cet amour parti­culier, dans cette préférence, dont chacun d'entre nous est l'objet à des titres divers, nous goûtons déjà la plénitude de l'amour du Royaume.

 

AMEN

 

 

 
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