AU FIL DES HOMELIES

RESTE AVEC NOUS

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (30 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Reste avec nous, car le jour baisse, et le jour déjà touche à son terme ».
Frères et sœurs, comment essayer de comprendre le mouvement de ce très beau récit qui conclut pratiquement l’évangile de saint Luc ? Comment comprendre ce chemin, cette démarche, au sens littéral du terme, cette marche des deux disciples accompagnés par ce compagnon inconnu ? Comment essayer de dire le déroulement de cet itinéraire, pas simplement géographique, de Jérusalem à Emmaüs, mais aussi intérieur que ces disciples ont vécu dans leur cœur ? Je le résumerai d’une formule : de l’information à l’invitation.
L’information d’abord : ça commence, vous l’avez vu, comme un bulletin d’annonce de France Info. « Tu ne sais pas ce qui s’est passé ? Eh bien, on va te raconter ». Et en dix lignes, les deux disciples font le bulletin de France Info : « Il y a eu un grand prophète, qui a surgi au milieu de Jérusalem ; tout le monde avait plus ou moins mis son espoir en lui, et nos grands prêtres l’ont condamné, il a été jugé, il a été mis à mort ». Et dernière petite annonce, en tout petit, comme des petites notes en bas de page : « C’est vrai, deux ou trois femmes sont allées ce matin au tombeau, elles le déclarent vivant » – mais ça, du point de vue de l’information, ça relève plutôt des réseaux sociaux –, « et quelques-uns sont allé voir si c’était vrai, mais en réalité on n’en sait rien, parce qu’ils n’ont pas trouvé Jésus… » Voilà donc l’information de la radio et celle des réseaux sociaux.
C’est assez curieux parce que « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître », et ils n’y voyaient pas grand-chose dans cette affaire. A ce moment-là, Jésus joue quand même un peu à se cacher. Il ne leur dit pas : « Ils ne l’ont pas vu parce que c’est moi qui suis avec vous maintenant » ! Il aurait pu… Mais il laisse le suspens, et il passe au deuxième stade de l’information : ici, ce n’est plus simplement ce qu’on raconte, les bruits, les rumeurs, de l’information dans la ville de Jérusalem, et légèrement en dehors, mais ici, c’est une présentation de ce qu’ils viennent de dire, à la lumière, ou selon un autre regard. Et cet autre regard, c’est : « leur expliquant dans toutes les Ecritures ce qui le concernait ».
Nous sommes évidemment habitués aujourd’hui à avoir le nez appuyé contre la vitre, nous nous informons « la tête dans le guidon » : on sait toutes les trois minutes ce qui vient de se passer dans le monde, et c’est un peu d’ailleurs ce qui arrive aux disciples d’Emmaüs : ils vivent, comme on le dit parfois, l’information au jour le jour, c’est le fil continu. Et Jésus leur dit de ne pas rester dans cette situation, mais de prendre un peu de recul, c’est-à-dire regarder les Ecritures, autrement dit toute l’histoire du peuple d’Israël. Et il leur explique.
L’attitude des disciples change alors un peu. Ils sentent bien que ce n’est plus simplement un discours d’information tel qu’on l’entend habituellement. Ils le reconnaîtront plus tard, leur cœur devient brûlant. Il y a bien quelques informations qui nous rendent le cœur brûlant, mais c’est rare en général… Ce qu’on nous raconte actuellement est tellement banal et ennuyeux qu’il est difficile d’avoir le cœur brûlant en regardant le journal de vingt heures ! Là précisément, ils ne regardent plus le « vingt heures », et ils commencent à écouter quelque chose d’autre. Ils entendent une autre manière de parler, une autre manière d’expliquer : effectivement, il est mort, il a été désavoué par son peuple, les femmes parlent de résurrection, et tout ça, si vous le relisez autrement, ça fait sens autrement.
C’est un stade auquel nous n’accédons pas facilement : cette relecture des événements, pas simplement au ras des pâquerettes, mais une relecture des événements avec une profondeur et un éclairage qui à la fois nous ouvrent le cœur et la tête, et en même temps commencent à nous réchauffer le cœur, c’est-à-dire qu’il y a du sens pour nous là-dessous.
Voilà le deuxième stade de l’information. Et c’est sans doute parce qu’ils ont été tellement touchés par cette deuxième lecture, qu’ils aimeraient que cela continue. Quand ils arrivent, on suppose que c’est chez eux, « le soir tombe, reste avec nous ». On a parfois imaginé qu’ils prenaient une auberge de relais, mais on n’en sait rien du tout… En tout cas, ils arrivent à la fin de la journée, et lui disent : « Reste avec nous ! ». Et c’est là que tout bascule.
On passe de l’information, même l’information spirituelle, à l’invitation. « Puisque tu nous as parlé à ce niveau-là, reste avec nous ! ». A ce moment-là, rester avec les disciples, ce n’est pas simplement continuer à parler, c’est rentrer vraiment dans la vie quotidienne, telle que nous avons envie de la rejoindre aujourd’hui. C’est peut-être le moment le plus pathétique de ce récit. Puisqu’il fait semblant d’aller plus loin, ils auraient pu le laisser aller plus loin. Ils ne lui devaient rien, sauf la qualité du sermon qu’ils avaient entendu : ce n’est pas une raison pour être invité. Ils reconnaissent donc la valeur de la Parole, et se disent : « Il faudrait qu’il reste avec nous ». Cette parole-là ne peut pas rester simplement comme un souvenir dans leur tête et dans leur cœur, il faut que cette parole-là vienne s’incruster dans la vie quotidienne qu’ils sont en train de rejoindre. Les disciples d’Emmaüs, c’est bien clair, ont quitté Jérusalem car ils considéraient que tout était fini, et qu’il fallait retourner à son métier comme d’habitude. C’est la fin du week-end !
Jésus leur dit donc : « Finalement je vais aller plus loin ». Et ils lui répondent : « Non ! Reste avec nous ». Et c’est ce qui constitue le basculement. Au moment où il est avec eux, dans la vie courante qu’ils viennent de rejoindre, oubliant presque tout ce qui s’était passé et ce qu’ils se sont raconté, Jésus leur dit : « Celui dont vous avez parlé, celui qui vous a parlé, celui qui vous a expliqué les Ecritures, c’est moi, le Messie ressuscité ».
Autrement dit, Jésus ne révèle son identité qu’en répondant à l’invitation : « Le soir tombe, reste avec nous ». Et c’est parce qu’il y a eu cette invitation, qu’alors il peut poser le geste le plus explicite et le plus profond, qui permet aux disciples de le reconnaître : « Ils le reconnurent à la fraction du pain ».
Voyez-vous, frères et sœurs, c’est exactement notre situation. Nous sommes tous plus ou moins des disciples en train de marcher et de nous raconter des choses qu’on raconte sur Jésus de Nazareth depuis deux mille ans. Nous en sommes tous à peu près à ce niveau-là, que nous soyons croyant, pas croyant, peu importe, que nous trouvions que ce sont des histoires, des mythes, peu importe, on en parle… Ça existe comme une rumeur, comme un bruit qui se répand à travers l’humanité. Et tout-à-coup, il se peut qu’une certaine manière d’entendre devienne différente, et qu’on se dise : « Ce ne sont pas simplement des bruits, des rumeurs de l’histoire, c’est peut-être quelqu’un qui est en train de me parler ». A ce moment-là, il y a un nouveau stade : ce n’est plus simplement l’information, c’est la découverte à l’intérieur de la source de l’information.
Mais ça ne suffit pas. Il faut le moment où l’on dit : « Toi, tu vas rester avec nous, nous attendons que tu viennes dans notre vie, nous attendons que tu sois là, reste avec nous ». Et c’est à ce moment-là qu’il se fait reconnaître à la fraction du pain. Ce moment, c’est celui que nous vivons maintenant, où nous disons à Dieu : « Oui, nous savons un certain nombre de choses de toi, mais nous savons aussi ce que tu as révélé toi-même de ce que tu es dans notre propre vie et dans notre propre cœur », et à ce moment-là le Christ répond : « Je vais partager le pain ». C’est ce que nous allons faire pour Agathe et pour Gabriel, pour Thibaud et Nathan, nous allons partager le pain avec eux. Désormais, ils ne vivront plus leur relation avec Dieu uniquement sur le mode des on-dit, sur le mode de ce qu’on raconte, mais sur le mode d’une présence : « Reste avec nous ! »
Il y a une conclusion assez étonnante : au moment même où ils le reconnaissent, ils ne peuvent pas rester sur place, ils ne peuvent pas rester chez eux, comme si l’on ne pouvait pas emprisonner la présence de Dieu dans notre chez-soi habituel et ordinaire. Et c’est là que Jésus disparaît, mais eux-aussi s’en vont : il n’y a plus personne.
Où sont envoyés les disciples d’Emmaüs ? Ils sont renvoyés à la communauté chrétienne, à l’Eglise, ils retournent à Jérusalem. Ils découvrent une Jérusalem où commence à se répandre une autre rumeur : « Oui, le Seigneur est ressuscité, il est vraiment ressuscité ! » Ils ont donc vécu ce moment où celui qui était passé de la mort à la vie commence à faire passer sa propre parole, et son propre témoignage, du simple souvenir historique mort, à la vie présente dans notre cœur et dans la vie de tous les disciples.
Frères et sœurs, c’est cela aussi que nous vivons à chaque eucharistie, ce moment où nous partageons le pain, où nous partageons la coupe, c’est le moment où le Christ vient faire vivre en nous la puissance de son amour et de sa résurrection, comme il va le faire pour les deux petits que nous allons baptiser, et comme il va l’approfondir pour Nathan et Thibaud, qui vont recevoir le sacrement de l’eucharistie.
Frères et sœurs, que notre cœur sache que l’on ne reconnaît pas Jésus comme ça, du premier coup, simplement parce qu’on aurait des visions, ce serait extrêmement simpliste. Mais la foi chrétienne, c’est un chemin, il y a des kilomètres à faire, il faut inviter le Christ chez soi, il faut le reconnaître, il faut partager le pain, et savoir courir sans cesse avec les frères à la rencontre du Royaume de Dieu. C’est ça, notre raison d’être, et c’est pour ça que nous sommes ici ce matin. Amen.

 
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