AU FIL DES HOMELIES

APRES LA RESURRECTION : FANTÔMES OU SUPERVIE ?

Ac 3,13-15.17-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques – année B (15 avril 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Comme dans leur stupeur, ils s’imaginaient voir un fantôme ».

Frères et sœurs, je crois que lorsqu’il s’agit de nous représenter la résurrection du Christ, nous avons ce réflexe un peu primaire qu’ont eu les apôtres : ils s’imaginaient voir un fantôme. Après tout, ne sommes-nous pas aujourd’hui à l’époque des hologrammes avec les personnalités politiques qui ont le don de bi, tri ou quadri-location ? On était, à l’époque, très familiarisé avec les esprits et les fantômes. Par exemple, on s’imaginait que l’Hadès l’enfer des Anciens, chez les païens , était aussi peuplé de fantômes qui y vivaient, y discutaient. On a ainsi tout un chant de l’Odyssée où Ulysse va rencontrer Achille, qui avait donné sa vie pour sauver l’armée grecque, et lui dit : « Rends-toi compte, je suis moins que moi-même, je suis moins que mon ombre, je ne suis rien du tout. Je suis là, à errer dans les enfers. Je préférerais être vacher ou bouvier chez des paysans de Béotie plutôt que d’avoir mon statut actuel ». Autrement dit, on s’imaginait volontiers que l’existence après la mort était littéralement fantomatique. D’ailleurs, les traductions actuelles ont hésité pour le mot "fantôme", le remplaçant par "esprit". En réalité, avec les "esprits" on a déjà progressé : on en est aux tables tournantes avec Victor Hugo et le spiritisme ! Chez les Anciens, les esprits hantaient le monde entier. On pouvait rencontrer des fantômes à tous les coins de rue de la cité. Il fallait donc absolument enterrer les morts pour neutraliser le fantôme ; une fois le corps sous terre, il y restait normalement et ne venait pas ennuyer les vivants. Les Juifs subissaient vraiment cette influence du monde de l’époque, où l’idée que l’existence après la mort est fantomatique, était presque une évidence.

Cela nous permet de mieux comprendre les récits des apparitions de Jésus ressuscité, qui commencent toujours par un doute de la part des apôtres ou des témoins. En effet, si le Christ réapparaît comme un fantôme, c’est qu’Il est bien mort, c’est fini ! On ne peut donc pas essayer à ce moment de croire en une quelconque résurrection puisqu’on pense simplement qu’Il est quelque part ailleurs. On Le voit surgir à plusieurs endroits. Ça va dans leur sens. A partir du moment où Jésus est mort, Il est réduit à l’état fantomatique d’une sorte d’existence larvaire, une sorte de conservation, de préservation de l’âme qui va durer dans le temps comme un fantôme, puis, terminé !

Chaque fois que Jésus est apparu c’est la raison même des apparitions du Christ ressuscité Il les reprend précisément sur ce sujet : « Je ne suis pas un fantôme ». Ça correspond d’ailleurs à la réaction de Thomas, que nous avons vue dimanche dernier, lorsqu’il dit : « Vous me dites que Jésus est ressuscité, mais moi, selon la vulgate habituelle sur les morts, Jésus n’est pas ressuscité, c’est un fantôme ». C’est pourquoi il demande à pouvoir rencontrer Jésus personnellement. C’est une contestation radicale de la mentalité philosophique ambiante concernant l’au-delà. Ça veut dire que la résurrection ne surgit pas, tout à coup, d’une sorte de conviction sociologique créée par une fausse nouvelle sur internet. C’est que, eux-mêmes, les premiers témoins, ne voulaient pas y croire ! Le problème de Jésus avec ses disciples est d’essayer de leur faire comprendre que, désormais, il ne s’agit pas d’une sorte de reste de vie d’ici-bas diminuée par la séparation du corps, il ne s’agit pas d’une sorte de survivance au congélateur, il s’agit vraiment d’une vie nouvelle. On est dans un autre registre. On n’est plus dans le registre de la survie, au sens habituel du terme, c'est-à-dire continuer à tenir, mais dans le registre de la survie au sens de la supervie : une vie nouvelle qui n’est absolument pas réductible à celle qu’on a vécue sur la terre. La pédagogie de Jésus dans les apparitions – nous en avons aujourd’hui un excellent exemple – est de leur dire : « Je ne suis pas un fantôme ».

Comment va-t-Il le leur montrer ? C’est peut-être ce qui est déroutant, Il va essayer de reprendre un certain nombre de gestes , d’attitudes, de relations qu’Il avait auparavant, pour leur faire comprendre qu’Il n’a rien perdu de tout cela, mais que maintenant c’est renouvelé, transformé, transfiguré, d’une autre manière. Voilà pourquoi les apparitions du Ressuscité partent toujours des circonstances concrètes que les disciples ont vécues avant la mort de Jésus. Voilà pourquoi à certains moments, quand on veut définir le témoignage des apôtres, ils disent : « Nous témoignons parce que nous avons bu et mangé avant sa résurrection ». Ils sont les seuls capables d’établir une continuité entre ce qu’ils ont vécu et partagé auparavant et ce que le Christ les invite à vivre de façon très fugace et très partielle après.

On touche donc ici le cœur du problème de la résurrection. Il s’agissait de dire que Celui-là même, Lui, qui avait vécu avec eux, qui avait partagé des repas, qui avait discuté avec eux, qui leur avait expliqué les Ecritures, Il est capable après sa mort, Lui, le même, de continuer tout cela, évidemment sur un autre mode, aussi intensément et aussi profondément qu’auparavant. Il n’est par conséquent pas réductible à un fantôme. Le grand résultat du témoignage des apôtres pour la résurrection est de dire : la vie de ressuscité n’est pas une sous-vie, c’est une super-vie qui rassemble et récapitule tout ce qu’ils avaient vécu auparavant et qui retrouve une force nouvelle, une présence nouvelle, une relation nouvelle. Lui-même, avant sa mort, est bien le même après sa résurrection. Il est le même non pas réduit à une sorte de zombie ou d’hologramme, mais parce que dans la vie nouvelle qu’Il a, Il est capable à la fois de manifester qu’Il n’a rien perdu de la richesse de son humanité, mais qu’Il la vit selon un autre mode et qu’Il la partage ainsi avec les disciples.

C’est une intuition absolument étonnante de la part des communautés chrétiennes que d’avoir compris cela, car cela allait à l’encontre de tous les schémas qu’elles pouvaient avoir, ça va même à l’encontre des schémas qu’on a spontanément dans la tête lorsqu’on parle de la résurrection. On dit que Jésus a fait quelques petits vidéoclips, sur les bords du lac de Galilée, ou au Cénacle… Non, ce n’est pas de la réduction de vie, c’est au contraire de l’augmentation de vie. La résurrection, vue sous cet angle, est le fait que Jésus commence à leur indiquer que ce qu’Il fait avec eux, comme des instants fugaces en leur rappelant ce qu’ils avaient partagé ensemble, Il va désormais le vivre partout ; et nous-mêmes, nous sommes invités à partager le repas du Seigneur.

Vous comprenez pourquoi l’Eucharistie a une telle importance : elle continue avec le même Seigneur qui est capable de nous donner son corps en nourriture pour que nous soyons ses commensaux. J’irais même jusqu’à dire que, et cela peut vous paraître curieux, quand Il leur dit : « Voici mes mains et mes pieds, c’est bien Moi » on ne se présente pas en disant : « Voici mes mains et mes pieds, c’est bien moi », c’est une manière de se présenter un peu déroutante –, ce n’est pas si déroutant que ça, ce ne sont pas seulement ces mains qui se sont liées à ce monde, ce ne sont pas seulement ces pieds qui ont foulé les chemins de Galilée, ce sont les mêmes pieds et mêmes mains qui vont se glisser dans les mains et dans les pieds des apôtres pour parcourir le monde entier. Autrement dit, ce signe d’humanité par excellence qu’est la main avec tout ce qu’on sait faire, et le pied avec notre inscription dans l’espace, Jésus n’y renonce pas et Il dit : « A travers vos mains et vos pieds, ce seront mes mains et mes pieds qui iront rejoindre tous mes frères humains ».

C’est pour ça qu’on est là aujourd’hui, frères et sœurs, c’est parce qu’on admet, même si c’est difficile à croire, que nos mains et nos pieds sont les mains et les pieds du Christ ressuscité qui vont annoncer la Bonne Nouvelle et qui vont partager la joie du salut, qui vont partager l’Eucharistie. Comme vous le voyez, il faut une véritable conversion du regard. Ce qu’est la vie éternelle, il faut bien reconnaître que nous n’en savons rien. Je trouve que ceux qui donnent trop de détails à ce sujet feraient mieux d’être moins bavards, parce qu’en réalité on n’a que quelques petits indices, précisément ces rencontres de Jésus ressuscité avec ses disciples. On ne sait pas grand’chose. Mais ce qu’on sait de certain, et qui nous est donné à croire, c’est que quand on dit que le Christ est ressuscité, cela veut dire que la vie nouvelle dans laquelle Il est entré, Il n’y est pas entré par retrait par rapport au monde, Il y est entré en essayant de s’insérer dans cette vie nouvelle comme Il s’y était inséré lorsqu’Il s’est incarné. Tel est le mystère de la résurrection, c’est cette espèce de surprésence de Jésus au milieu des hommes et plus spécialement au cœur de Son Eglise.

Frères et sœurs, ça a quand même transformé le monde. Le monde antique vivait en espérant que la vie actuelle – « pourvu que ça dure » comme disait Madame Bonaparte qui est en ceci le modèle par excellence de la pensée antique – dure puisqu’après la mort ce serait de la vie bradée, de la vie de moindre qualité, une vie soldée. Voilà ce qu’ils pensaient. Et depuis la résurrection de Jésus, on peut penser sans être obligé d’y croire, c’est un acte de liberté de la part de chacun d’entre nous , que la vie que Jésus a voulue pour nous est cette vie infiniment plus intense que celle du monde dans lequel nous vivons. C’est aussi un des aspects majeurs de la foi, et c’est un des aspects majeurs de notre vie comme membres de l’Eglise. L’Eglise est à la fois véritablement de ce monde en même temps qu’elle est ce lieu où commence à surgir à travers les gestes de charité et de communion, à travers les gestes eucharistiques, les gestes du baptême, cette vie nouvelle. Profitons-en !

 
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