AU FIL DES HOMELIES

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L'EGLISE, FONDEE SUR PIERRE ET JEAN

Ac 5, 27b-32.40b-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques – année C – (5 mai 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Pourquoi faut-il cette longue histoire à la fin de l’évangile de Jean alors que nous avons déjà eu une multitude de témoignages assez brefs, bien concis, bien ficelés ? Pourquoi Jean a-t-il voulu nous raconter cela – d’autant plus que la plupart des spécialistes de saint Jean disent aujourd’hui que c’est manifestement une sorte de conclusion qui a été intentionnellement ajoutée pour donner au témoignage de la Résurrection une couleur particulière ? Quelle couleur, quelle spécificité, quelle particularité ce récit a-t-il ?

Cela se résume en une phrase : « Il faut bien que la vie continue ». C’est une chose nécessaire que nous nous disons chaque fois qu’il arrive une difficulté, un malheur, un imprévu, un conflit. « Il faut bien que la vie continue » et c’est ce que raconte cette histoire. L’histoire se passe en Galilée, au moment où les disciples – il y en a sept qui partent à la pêche –, ont pratiquement décidé que cela ne pouvait pas réussir. Ils ont donc suivi les consignes de saint Pierre : « On retourne à la pêche ». Ce n’est pas vraiment fini mais l’avenir est d’un espoir plutôt mince. Curieusement, c’est saint Pierre qui dit cela. Lui, c’est le réaliste. Il a un côté brut de décoffrage : « Il n’y a rien d’autre à faire, on repart à la pêche ». Ils y repartent donc, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. Voilà ce que ça donne quand on veut que la vie continue. On a vécu un bon moment, des années extrêmement heureuses, des moments d’enthousiasme, d’exaltation puis tout à coup l’anéantissement total de toutes les espérances. Saint Pierre pense qu’ils ne peuvent pas rester comme ça les bras croisés, il faut donc réorganiser la vie, leur groupe de pêcheurs, leur petite entreprise.

Dans l’évangile de saint Jean, c’est intentionnel. Après la Résurrection, il faut absolument que la vie continue. Le rôle de Pierre est indispensable. Il est celui qui dit : « Quoi qu’il arrive, il faudra bien continuer ». C’est exactement la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Cela fait vingt siècles qu’Il est ressuscité, mais il faut que ça continue, "métro, boulot, dodo". C’est l’histoire de l’humanité à laquelle on n’échappe pas. Là, c’est quinze jours après les événements de Jérusalem, mais ça continue. C’est un des premiers rôles de Pierre. Les papes ne font généralement pas beaucoup d’homélies sur ce sujet mais ils le devraient. François a cet avantage de dire parfois qu’il faut continuer, même si ça ne va pas très bien, il faut continuer quand même. Cela fait partie du ministère pontifical d’encourager à continuer même si ce n’est pas brillant, si ce n’est pas extraordinaire. C’est la première chose : quand le Christ est ressuscité, il faut que la vie continue.

Deuxième chose : elle ne continue pas tout à fait comme avant parce que même si on a repris les vieilles habitudes, les routines, il y a à certains moments des événements un peu extraordinaires et c’est ce qui se passe : ils ont trimé toute la nuit, ils n’ont plus les yeux en face des trous et que voient-ils sur le rivage ? Quelqu’un qu’ils ne reconnaissent même pas et ils le regardent. Il leur dit : « Les enfants ». Ils ne reconnaissent même pas la voix – ils sont moins doués que Marie-Madeleine ! Ils entendent alors : « Avez-vous du poisson ? » « Non, on n’a rien pris ». « Jetez le filet à tel endroit ». Ils sont quand même bonne pâte car ils obéissent, ils jettent le filet et il se passe quelque chose.

C’est comme cela aussi dans notre vie. A certains moments, nous sommes pris dans la routine et soudain il se passe quelque chose, on entend qu’il peut se passer quelque chose d’extraordinaire. Et quand ça arrive, ça nous réveille. De même, le surgissement du Ressuscité arrive sur fond de vie quotidienne. Ce n’est pas d’abord l’extraordinaire qui tombe dans le quotidien, c’est le quotidien qui est visité par l’extraordinaire. Il m’a dit de jeter le filet, d’oser quelque chose que je ne ferais pas car je suis complètement épuisé par une nuit de pêche ; je n’ai pas de raison de continuer mais je le fais. C’est à ce moment-là qu’il y a les poissons.

Commencent à se distinguer ici deux rôles : il y en a un, Pierre, qui ne comprend rien. Il est là, un peu interloqué, paralysé, et à côté il y en a un qui comprend tout. C’est comme Clemenceau et Aristide Briand. Clemenceau savait tout mais il ne comprenait rien et Briand ne savait rien mais il comprenait tout. Tels sont Pierre et Jean. Jean comprend tout. Pierre donne des ordres pour qu’on ramène le filet sur la terre. Il dit qu’il faut retrousser les manches et regagner le rivage. Et pendant ce temps-là, ils disent : « C’est le Seigneur ». Par conséquent, l’un a tout compris, et l’autre a vaguement compris les choses mais ordonne de ramener le bateau à terre. Il ne sort pas trop de la vie quotidienne, il reste dans le créneau de ce qu’il faut faire.

Ils arrivent et là, dans ce temps mêlé de vie quotidienne, ordinaire et en même temps de miracle, de pêche miraculeuse, ils commencent à comprendre qu’Il est là d’une façon assez spéciale car Il est là en ayant préparé le repas. C’est exactement l’inverse de ce qu’Il avait fait la veille de Pâques. Il avait dit : « Allez préparer la Pâque ». Là, c’est Lui qui prépare la Pâque, petite notation qui ne pouvait pas échapper aux disciples. Jusqu’ici c’était nous qui assurions l’intendance, curieusement c’est Lui qui l’assure. On se retrouve autour de Lui, à ses pieds, et c’est Lui qui nous sert le repas à manger.

Voilà donc comment continue la présence du Christ ressuscité au milieu de ses disciples. Difficile à distinguer, difficile à démêler et en même temps, curieusement, cela s’enchaîne et on est comme porté et séduit par cette présence, cette initiative au cœur même de la vie quotidienne. La Résurrection ne nous sort pas du monde ordinaire, elle vient s’inscrire, se graver dans la vie ordinaire. La vie continue.

Il y a cependant un passage un peu délicat : la vie ordinaire, quand elle continue, garde aussi les traces de ce qui s’est passé avant. Jésus met quand même les points sur les "i" après le repas quand Il dit à Pierre : « M’aimes-tu encore ? » C’est quand même une question dérangeante. Pierre avait tout fait pour oublier cette affaire : le reniement, la cour du Grand Prêtre, « Je ne connais pas cet homme ». « M’aimes-tu vraiment ? », trois fois. On appelle cela "mettre les pieds dans le plat". De fait, Jésus veut savoir de Pierre où il en est exactement vis-à-vis de Lui. Pierre est très gêné, d’autant plus qu’après chacune de ses réponses positives, Jésus lui demande de s’occuper du troupeau. Pierre pourrait donc considérer que l’affaire est réglée. Mais trois fois : « M’aimes-tu vraiment ? » C’est un moment insupportable. Pierre, pêcheur galiléen, encaisse. « Puisqu’Il me le demande trois fois, je réponds trois fois ». Surprise à nouveau : Jésus dit à Pierre : « C’est toi qui vas conduire le troupeau et tu vas Me suivre ».

On pense que tout est réparé. « Mais à une condition : que tu ailles jusqu’à la mort pour Moi. Un autre te passera la ceinture, c'est-à-dire qu’en réalité il te passera autour de la poitrine quelque chose pour t’attacher et te conduire au supplice de la croix ». Ici, on a le sceau de la mission, on dit aujourd’hui la lettre de mission. Il reçoit sa lettre de mission : « Tu rentres dans le plan pour assurer l’autorité auprès de mes frères ». Les choses commencent à s’éclairer. Pierre va assumer l’autorité. Notons que c’est dans l’évangile de saint Jean qui n’est pas composé par Pierre ni pour Pierre, il est composé par Jean et des disciples de Jean, surtout la conclusion. Cela veut dire que ces disciples de Jean savent que le Christ a confié une mission à Pierre et cette mission, c’est l’autorité. C’est généralement pour cela qu’avec beaucoup d’astuce la liturgie romaine coupe exactement le petit passage sur les trois questions sans ajouter le reste. On reste ainsi sur l’autorité : « Être catholique, c’est obéir au pape ».

On pourrait croire que l’affaire est terminée : Jésus a confié la mission de conduire le troupeau à Pierre et c’est fini. Tout le monde obéit, ce qui a d’ailleurs été le cas des communautés de saint Jean qui ont reconnu l’autorité de Pierre au moment où celui-ci avait reçu cette mission d’autorité qu’il devait réaliser de façon absolument stricte. Les disciples de Jean l’ont acceptée. Jésus a confié à Pierre le soin de conduire le troupeau. On ne peut pas dire que c’est par facilité que Jésus confie cette mission à Pierre. Non, il a décidé que ce serait Pierre.

Cela aurait pu se terminer là : dans l’Eglise on obéit à Pierre. Or, Pierre n’est jamais très sûr de lui et quand il reçoit la mission, il se tourne vers le Christ et voyant Jean qui le suit, il dit : « Et lui Seigneur ? » Cette question n’est pas si naïve que cela car Pierre sait très bien que quand il s’est agi d’identifier la présence du Seigneur, il a été coiffé au poteau par saint Jean qui a vu plus vite, a compris plus vite. Jésus lui dit : « Ne t’occupe pas de lui, Je sais ce que Je veux et ce que J’attends de lui, ce que Je te demande à toi c’est d’être là pour conduire, pour l’autorité, pour faire que cela tienne au milieu de la vie quotidienne et des tracas tels qu’ils ont été décrits au début de cette scène d’évangile. Lui, il aura pour mission de rester, peut-être jusqu’à ce que Je vienne ».

C’est intéressant car à ce moment-là Jésus dit : « Quelqu’un doit assurer l’unité de mon Eglise ». C’est cela l’autorité : assurer l’unité. Mais pour assurer l’unité, il ne faut pas empêcher Jean d’avoir à dire ce qu’il a à dire. L’Eglise est à la fois Pierre et Jean, le souci de conduire le troupeau avec le bâton du pasteur, la houlette. Mais c’est aussi le souci de maintenir l’Eglise dans l’intelligence du mystère qu’elle est invitée à découvrir et à contempler. C’est cela le côté fascinant de cet évangile : les disciples de Jean ont compris qu’ils avaient une place pour illuminer et éclairer le mystère du Christ qu’à certains moments Pierre n’était pas tout à fait capable de mettre en évidence et en lumière et qu’il fallait cette complémentarité des deux.

 Je pense que cela fait partie de ces équilibres de l’Eglise catholique dont nous avons terriblement besoin aujourd’hui. Il est vrai que la tendance un peu dominante dans la tradition de l’Eglise romaine est de faire que tout suit selon les règles, la discipline, le droit canon et les normes. Ce n’est pas tout à fait ce que pense saint Jean. L’évangile de saint Jean nous dit « Oui, il faut de l’autorité, il faut quelqu’un qui tienne au jour le jour la cohésion et l’unité du troupeau mais cela en aucun cas ne doit diminuer l’intelligence et l’attention au secret du mystère de Dieu ». Il faut Pierre et Jean dans l’Eglise. On parle beaucoup de Pierre, on parle un peu moins de Jean mais Jean est aussi indispensable que Pierre.

Frères et sœurs, si aujourd’hui encore nous sommes l’Eglise, c’est parce qu’il faut que cette Eglise assume la double dimension : Pierre, souci de l’autorité, de la cohésion, du service de l’unité, mais il faut aussi l’intelligence et je trouve extraordinaire que dans les toutes premières générations chrétiennes, quand on a voulu parler de l’Eglise et de la manière dont elle allait se développer dans les siècles à venir, on ait vu cela de façon aussi extraordinaire, aussi lucide et aussi profonde.

Frères et sœurs, ce que je dis là est vraiment la nécessité pour l’Eglise aujourd’hui d’être le lieu où se reflètent le mystère de Dieu, le mystère de la Résurrection. Nos contemporains ont besoin de comprendre, ils n’ont pas seulement besoin d’obéir. Déjà, vu les contraintes de la vie sociale, la plupart du temps c’est d’un ennui mortel. Mais s’il y a un lieu dans lequel, tout en gardant l’unité et l’autorité, on peut découvrir la plénitude de la vie et la plénitude du mystère de la lumière de la Résurrection, c’est bien l’Eglise.

 
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