AU FIL DES HOMELIES

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JESUS CHEMINE A NOS CÔTES

 Ac 2, 14 + 22b-33 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques – année A (26 avril 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

Chers amis bonjour et surtout bon dimanche !

C’est un dimanche assez particulier pour nous puisque c'est le troisième dimanche de Pâques – on compte le dimanche de Pâques comme le premier – dans lequel on célèbre plus spécialement les apparitions de Jésus ressuscité après sa passion, sa mort et sa résurrection. Il se trouve que, dans ce troisième dimanche cette année, nous sommes plus attentifs au mystère extraordinaire de la rencontre de Jésus avec les pèlerins d’Emmaüs. Il faut tout de suite avouer que c'est pour nous le plus grand paradoxe puisque le moment de la reconnaissance se fait dans le geste eucharistique.

On peut dire que, dans la chronologie de saint Luc, Jésus apparaît à ses disciples le soir de Pâques. Il dit la messe du soir ! Il est ressuscité le matin, Il est apparu aux saintes femmes et Il donne le privilège à ces deux disciples de les rencontrer et de se faire reconnaître, alors qu'Il a passé tout l’après-midi avec eux à cheminer sur la route qui descend de Jérusalem à Emmaüs. Il leur fait le privilège de bien vouloir répondre à leur appel : « Reste avec nous Seigneur, car le soir approche et déjà le jour baisse ». Les disciples d'Emmaüs L'invitent à la maison.

Il y a là un petit problème qui se pose souvent : est-ce que ces disciples qui arrivent à Emmaüs choisissent une auberge parce que c'est le soir qui tombe ? Ou bien est-ce que ces disciples invitent Jésus à venir passer la nuit dans leur demeure parce qu'il est déjà tard et que, comme ils le disent : « Reste avec nous Seigneur, le jour déjà touche à son terme » ? Il y a plusieurs interprétations, mais c'est assez intéressant quand même, parce que l'interprétation qui s'impose généralement à nous c'est que, comme ils sont pèlerins, ils s'arrêtent dans une auberge pour faire étape dans leur pèlerinage. En réalité, rien n’empêche d'imaginer que, dans la manière dont l'écrivain saint Luc nous présente cette rencontre, la maison où ils arrivent soit leur chez soi. Déjà toute la scène d’Emmaüs, c'est Dieu chez eux.

Il y a aussi une autre interprétation assez intéressante, c'est que les deux disciples ne sont pas deux messieurs comme on les représente habituellement, mais c'est Cléophas – « L’un des deux nommé Cléophas » dans le récit – et l'autre c'est Marie, femme de Cléophas, qui était au pied de la Croix. Et par conséquent, c'est le couple qui rentrerait chez lui à la maison. Évidemment nous n'en savons rien puisque qu’on ne sait pas qui est le deuxième ! Mais c'est intéressant parce que là encore Jésus entre peut-être dans l'intimité de ce couple qui était monté à Jérusalem pour la Pâque, car c'était normalement la raison pour laquelle il pouvait se trouver à Jérusalem ce jour-là. Ces deux pèlerins étaient comme les juifs très pieux, ils étaient allés à Jérusalem pour y partager le repas pascal avec l’agneau immolé au Temple et tout le rituel rigoureux tel qu'on pouvait le faire à cette époque.

Ce serait donc Jésus qui entre dans la discussion de ce couple découragé. « Tu ne sais pas ? Tu es le dernier à Te rendre compte de ce qui s'est passé ! Tu es le dernier habitant de Jérusalem à être au courant de ce qui s'est passé ! » Jésus fait l’ignorant. C'est d'ailleurs souvent un peu un drame pour nous qui passons par des moments très difficiles et avons envie de dire à Jésus : « Tu es le dernier habitant de Jérusalem ou du monde entier actuellement, à ignorer ce qui s'est passé. Tu ne sais pas ce qui se passe dans le monde ». On a donc là une lecture qui peut être extrêmement riche pour nous : Dieu chemine à nos côtés ! On ne Le reconnaît pas et Lui fait semblant de ne pas savoir ce qui s'est passé. C'est là le maximum du malentendu, du manque de relation, d'échange et de confiance les uns envers les autres. Les pèlerins vont essayer de raconter l'histoire et en même temps ils racontent une histoire qu'ils ne comprennent pas.

Cet Évangile nous met dans une situation absolument invraisemblable. Les disciples d'Emmaüs sont dépaysés parce qu'ils allaient à Jérusalem pour faire une belle fête et puis tout a été loupé. Jésus arrive, Il leur tombe dessus si l’on peut dire et Il leur dit : « Mais de quoi parliez-vous ? » Donc Jésus ne sait pas a priori. Eux racontent alors les nouvelles qu'ils ont entendues le matin, c'est tout ! Ils n'ont pas vraiment compris non plus ce qui s'était passé. Il est vrai que des femmes sont revenues du tombeau et ont dit qu'Il était vivant. Que peut-on croire de tout cela ? C'est complètement à côté de nos préoccupations. On ne va quand même pas se consoler, quand on est dans cette situation-là, en se disant qu’Il est vivant et que tout va bien. Non, cela ne marche pas. Ces disciples d'Emmaüs nous ressemblent étrangement et décrivent étrangement aussi notre rapport et notre relation avec le Christ. On ne sait pas qui Il est et Lui fait semblant de ne pas savoir qui on est.

Ensuite, selon qu’on interprète que les disciples d’Emmaüs arrivent dans une auberge ou au contraire arrivent simplement chez eux, on a la première version du Caravage – celle que vous avez sur la newsletter – dans laquelle ils sont tous pèlerins, Jésus le premier, les deux autres aussi, et c'est l'hôtelier qui va les servir. Ils ne sont pas chez eux, cela ne peut pas s'arrêter là. Même quand ils le reconnaîtront, ils repartiront.

La deuxième version est celle où ils arriveraient chez eux. À ce moment-là, ils disent à Jésus : « Tu ne vas pas continuer tout seul la nuit. Les routes sont un coupe-gorge ». Cet endroit près d'Emmaüs n'est quand même pas très fréquentable, surtout à l’époque. Il y a des gorges, c'est donc propice aux brigands. Les deux disciples qui arrivent chez eux Lui disent alors : « Tant qu’à faire, Tu viens chez nous. On arrangera le lit pour T'accueillir da

ns la chambre d'amis et puis Tu seras avec nous, Tu seras en sécurité pour cette nuit ». L'interprétation est ici plus libre.

Veronese pelerins d emmaues

C'est pour cela que je vous ai proposé comme regard et comme méditation aujourd'hui ce magnifique tableau peu connu de Véronèse, bien qu’il soit au Louvre. Cet artiste de Vérone, comme son surnom italien Veronese l’indique, peint des disciples d'Emmaüs tout à fait bizarres parce qu’on n’a pas du tout l'habitude de les voir comme cela. Mais je trouve cela très sympathique et vous allez voir pourquoi.

D’abord, quand les pèlerins d'Emmaüs sont rentrés du pèlerinage de la Pâque à Jérusalem, ils rassemblent tous leurs amis. Là, on n’est pas avec des gens qui arrivent chez l'hôtelier et qui essayent de limiter les frais parce qu’ils sont en fin de voyage. On est au contraire chez des gens qui rentrent chez eux et qui disent à leurs amis : « Nous avons rencontré quelqu'un en chemin qui nous a parlé de ce qui s'était passé. Nous sommes complètement démoralisés, nous ne comprenons rien du tout, mais venez ». Les deu

x pèlerins sont faciles à reconnaître car ce sont ceux qui ont leur bâton de pèlerin. Ils ont ces deux bâtons qui tracent une sorte de V de la victoire qui encadre Jésus. Et ce qui est magnifique, c’est qu’ils sont là et qu’ils veulent faire partager la joie qu'ils ont eue à descendre depuis Jérusalem et à cheminer, sur au moins six cents mètres de dénivelé. Alors, il y a les amis qui sont là et chose merveilleuse, il y a les enfants. Des petits enfants qui jouent avec le chien, avec le chat, qui jouent entre eux. Tout baigne dans une atmosphère de douceur, c'est une sorte de reconstitution. Je pense que c'est cela l'intuition profonde de ce Véronèse, c’est qu’autour du Christ commence à se reconstituer l’Église : d'abord l'Église familiale, l'Église domestique. C’est ce que cela veut dire. Les Vénitiens avaient la même notion du culte que tout le monde à savoir que le culte se passe à l’église. Eh bien ici, cela va se passer chez les gens. Des gens qui invitent leurs amis et se rassemblent, se regroupent autour de Jésus parce qu'on ne sait pas ce qui s'est passé, mais il s'est passé quelque chose.

Tous ont encore leurs habits du dimanche ou du shabbat, comme vous voudrez, peu importe. Ils sont tous là dans de magnifiques tenues. Je crois qu'il y a aussi un tout petit peu de la vanité des Vénitiens qui avaient toujours des costumes absolument extraordinaires. Regardez le drapé des vêtements et la tenue des deux pèlerins qui n’est quand-même pas tout à fait le blue-jean et le T-shirt ! Cela a beaucoup plus de classe ! Et même l’hôtelier, voyez la manière dont il apporte les plats avec sa femme – en tout cas le majordome peut-être plus que l’hôtelier – tous ces gens-là ont des costumes et des habits extraordinaires. Quant aux tenues des deux petites filles qui sont devant, elles sont prodigieuses. Elles sont d'une élégance, d’une douceur et en même temps d'une espièglerie incroyable. Parce que c'est cela Véronèse. Ces artistes-là sont très profondément croyants, ils peignent vraiment le Christ ressuscité présent au milieu d'une famille. C'est la famille vénitienne avec ses espiègleries, avec les gamins qui chahutent et qui doivent pousser des cris de joie. C'est une famille comme la nôtre, et c'est cela qui est très beau.

Je pense que c'est une des choses que Venise a découverte petit à petit de la foi. On dit toujours de Venise que c’était chrétien par occasion mais en réalité ce n'était pas aussi catho qu’à Rome ou à Florence où les personnages étaient beaucoup plus sérieux sur les peintures. En réalité, les Vénitiens savaient que la présence du Christ était la présence dans la familiarité et dans le bonheur. C'est pour cela que je vous ai proposé ce tableau. Parce qu’en fait, même si nous sommes encore confinés, même si nous râlons, il faut qu’aujourd'hui cela ait cette bonne humeur, cette douceur et ce bonheur de savoir que nous sommes là rassemblés autour du Christ. Alors évidemment nous, à la différence des disciples d’Emmaüs, nous ne communions pas. D’ailleurs nous ne savons même pas si les disciples d'Emmaüs ont partagé le pain. Ils ont reconnu Jésus à la fraction du pain mais on ne sait pas s'ils l'ont mangé car ils sont repartis aussitôt à Jérusalem pour dire qu'Il était ressuscité. Mais c'est quand même ce bonheur d'être là, parce que le Christ est là.

Frères et sœurs, même si on peut se plaindre et se lamenter que le confinement dure et qu’on ne sache pas exactement comment on va en sortir, il n'empêche que cette joie-là, c'est la nôtre. La joie de ces Vénitiens peinte par Véronèse, c'est la nôtre. Nous n'avons pas à nous plaindre, nous n'avons pas le droit de nous plaindre. C'est vrai que nous sommes tristes de ne pas communier. Mais on ne va pas revendiquer plus parce qu'on serait chrétien. Personne ne peut avoir la joie parfaite actuellement à cause de la menace du coronavirus. Donc n'essayons pas de faire les malins et de vouloir en faire plus que les autres. Non, nous sommes là simplement parce que le Christ est là. « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux ». C'est la vérité du bon Dieu, ça ne ment pas, ça ne trompe pas et c'est cela que nous devons vivre actuellement. Et si nous ne savons pas nous contenter déjà de ce que Dieu nous donne en plein confinement, comment recevrons-nous après ce qui nous sera donné par la suite ? On n'en sait rien.

Frères et sœurs, soyons humbles, soyons réceptifs et soyons émerveillés. Sachons accueillir tout simplement la beauté et la douceur de Dieu dans ce moment de famille où, comme nous aujourd’hui, ils se retrouvent avec joie après un événement dramatique. Amen.

 

 
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