AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA GUERRE NUCLÉAIRE EST DÉJÀ COMMENCÉE

Ac 3, 13-19

(21 avril 1985???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Résurrection de la vie

L

e chef des vivants, le premier des vivants, vous l'avez tué". Je vous le demande, quels sont les fantasmes qui s'agitent dans le cerveau du français moyen lorsqu'il est rivé sur son écran de télévision devant Yves Montand en train de lui expliquer la prochaine guerre ? Bien sûr, il pense aux catastrophes que cela peut engendrer, mais surtout, surtout il pense à la guerre nucléaire, à cette explosion terrible de l'atome. Et lui qui est en train de déguster gentiment des asperges printanières que lui a préparées la maîtresse de maison ou de siroter un whisky, voilà que tout à coup dans sa tête, s'agitent toutes les idées concernant la guerre nucléaire et l'explosion atomique. En réalité, il ne devrait pas trop se plaindre, car cette guerre nucléaire est le dernier fruit de notre civilisation moderne. C'est une guerre propre, il suffit d'appuyer sur des boutons. Et quand ça a explosé, il n'y a pas d'épidémie ni de microbe, tout est parfaitement nettoyé, il ne reste plus rien, le choléra est mort avec l'humanité. Et puis, c'est une guerre profondément démocratique parce que tout le monde y passe : et celui qui avait construit son abri anti-atomique a quelque chance d'y passer lui aussi, si, dans un dernier sursaut, il s'est mis en retard pour rapatrier ses boîtes de conserve afin de tenir le siège un peu plus longtemps que les autres.

Par conséquent, c'est une menace absolument terrible qui pèse sur nous, mais elle nous touche encore plus profondément: il y a quelque chose de tout à fait particulier dans l'explosion atomique nucléaire : c'est l'énergie même de la matière qui se retourne contre nous, c'est la constitution même du monde qui, au lieu d'être faite pour durer, engendre une espèce de déflagration laquelle, brutalement, casse tout, anéantit tout. Et ce qui est le plus fascinant pour notre imagination, heureusement ! pour l'instant, ce n'est que de l'imagination, c'est que nous voyons notre propre existence emportée par ce débordement délirant d'énergie, de force et de violence à l'état pur. Quand nous imaginons la guerre nucléaire, nous sentons qu'il ne restera plus rien de nous. La violence a frappé si fort, si intelligemment, (car c'est le fruit de l'intelligence de l'homme qui s'est retourné contre l'homme pour le détruire) dans la violence de cette déflagration qu'il ne reste plus rien. Il n'y a plus de souvenir de lui. Tout est effacé. Cela constitue une différence d'ordre ou de grandeur entre une guerre classique où tout de même il reste encore le souvenir de la mort, il reste le souvenir de ceux qui ont donné leur vie, tandis que dans l'explosion nucléaire tout se détruit à l'intérieur de soi-même, dans une poussée de violence dont l'homme lui-même a été l'origine. Il ne reste plus rien de l'homme pour l'homme.

Pourquoi vous ai-je parlé de tout cela ? parce que c'est une image et un moyen, pour nous, de comprendre le choc de la Résurrection.

En effet lorsque les apôtres expliquent au peuple juif, comme nous l'avons entendu dans la première lecture : "Lui, le prince de la vie, le premier des vivants, vous l'avez tué", ils expliquent un évènement qui est de l'ordre d'une explosion atomique spirituelle. Et c'est un peu comme cela qu'il faut comprendre la Résurrection, la mort, et la Pâque du Seigneur. C'est une explosion atomique spirituelle qui a des répercussions sur notre vie et sur notre condition charnelle. En effet qu'est-ce que signifie la mort du Christ ? Il est le prince de la vie. Il est Celui par qui tout existe. Il est le premier des vivants. Si l'on veut chercher l'origine ultime de notre vie, de notre existence, de notre joie, de notre bonheur, c'est en Lui qu'il faut la chercher. Il est la source, Il est la tête, Il est le chef. Et normalement, Il était fait pour donner cette vie, pour la partager à profusion. Et voici précisément que se produit en Lui cette explosion absolument inouïe et inattendue : Celui qui est le chef, la tête de la vie est le lieu d'une perversion complète du sens même de ce qu'Il est venu faire, quand on l'a mis à mort, on a fait de la vie le lieu de la mort.

Première explosion : Celui-là même qui est la vie est tout à coup brisé par la mort, la mort qui veut l'anéantir. Et les disciples sont perdus, ils n'ont plus d'espérance "nous, nous espérions qu'Il viendrait sauver Israël ; nous espérions qu'Il serait la vie d'Israël ! Mais voici trois jours que ces évènements sont arrivés. Et plus rien ne s'est produit". Ainsi, pour les disciples, cette déflagration qui a détruit Celui qui est le prince de la vie est une réalité insoutenable, insupportable, et incompréhensible. C'est, bien sûr, la source d'un désespoir profond sur soi-même et sur le monde, puisque la vie, à l'intérieur d'elle-même, a été brisée : "Vous l'avez tué".

Et de façon plus inattendue encore, les disciples ont découvert que cette première déflagration de Celui qu'ils considéraient comme le chef de la vie et en qui ils avaient mis tout leur espoir, ne s'arrêtait pas là où ils avaient cru : de façon inattendue tout à coup, Il était vivant. Et là, je crois qu'il ne faut pas calculer chichement et croire qu'Il est apparu vivant simplement sur le mode d'une réanimation, comme s'il voulait simplement continuer à survivre : ainsi notre pauvre monde lui-même est toujours obligé de se débattre dans une économie de rareté et de survie. Mais Il est redevenu vivant en retournant de l'intérieur la déflagration qui s'était produite en Lui, là même où le mal l'avait frappé, là même où la violence s'était déchaînée de la façon la plus radicale, là même où les puissances de la mort avaient perverti ce que les disciples considéraient comme la survie de la vie. Voici que dans la violence même de l'explosion, Dieu avait ressaisi ce processus de déflagration, et Il nous en fait le don le plus beau : c'est le Christ ressuscité dans la chair. Au lieu d'un cratère vide où tout est complètement anéanti, brûlé à cinquante mètres de profondeur, au lieu de radiations mortelles qui se répandraient à travers le monde à partir de ce point aveugle de l'explosion, voici qu'au cœur même du tombeau vide, au cœur même de l'œuvre de destruction des hommes, voici une déflagration de miséricorde et de pardon qui commençait à engendrer une vie nouvelle.

Voilà ce que les apôtres ont connu, voilà ce qu'ils ont découvert dans les apparitions du Ressuscité. Et s'ils avaient du mal à le reconnaître, c'est parce qu'entre Celui qu'ils voyaient en face d'eux, et eux-mêmes qui étaient encore sur cette terre, il y avait curieusement cette espèce d'énorme champignon de mort qui les avait séparés : la mort du chef de la vie. Mais curieusement, au cœur même de ce signe étouffant de la violence et de la mort, la vie, par la puissance du Père, avait commencé à se reconstituer. Et dès lors tout ce qui était force de désintégration, tout ce qui relevait de la violence aveugle de l'homme dans sa haine ou dans sa possibilité de mort, dans sa condition charnelle vouée à la destruction, entamait, par la pure grâce de Dieu, un processus de réintégration dans un seul corps, sous un seul chef, dans une vie nouvelle, dans une vie brûlante et violente, d'une violence nouvelle, la violence de l'amour de Dieu et de son pardon pour les hommes : car son amour est plus fort que la violence de notre péché et de notre mort. Et dès lors, comme il en va pour la fission de l'atome et l'énergie nucléaire, de même que c'est d'atome en atome que se propage cette œuvre de destruction et de mort, voici que maintenant c'est de cellule à cellule, d'atome à atome, d'homme à homme, que se propage cette force de réintégration et de vie.

Et si maintenant Arnaud, Bertrand et Marion vont recevoir le baptême, ils vont être, comme nous tous, au jour où nous avons reçu le baptême, réintégrés dans cet immense courant, dans cette immense déflagration qui a commencé au matin de Pâque. Progressivement, patiemment, à travers toutes nos épreuves de mort, à travers toutes les déflagrations qui traversent sans cesse le monde, (car le mal et le péché s'acharnent toujours à provoquer le trouble et la destruction) cette force de la vie de Dieu va agir et porter du fruit en eux. Comme nous, ils seront intégrés, transformés, transfigurés dans une vie nouvell e pour la gloire du Père, en Jésus-Christ, par la puissance amoureuse de l'Esprit Saint en nous et en eux.

 

AMEN


 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public