AU FIL DES HOMELIES

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LA MORT N'A PU LE RETENIR EN SON POUVOIR

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (18 avril 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Ecoutez bien ce que je vais dire. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Pierre, s'adressant à la foule, il dit : "écoutez bien ce que je vais dire", et il annonce le Kérygme, c'est-à-dire qu'il annonce la Résurrection : "Jésus-Christ, vous l'avez fait mourir et Il est ressuscité, Il est vivant". Et il a cette phrase importante, il dit :  il n'était pas possible que la mort puisse le retenir en son pouvoir". Jésus-Christ, il n'était pas possible qu'Il puisse être tenu par les griffes de la mort, que la mort puisse avoir un pouvoir sur Lui, que la mort puisse définitivement le saisir et le garder pour toujours.

       Pourtant Jésus a bien affronté la mort, même s'Il a dû, pour l'affronter, passer par une angoisse certaine, une détresse qui a certainement noué ses entrailles, car il a connu, avant la mort, la souffrance. Il a été jusqu'au bout d'un enchaînement qui semble implacable qui est en somme celui de tout homme, c'est un jour d'affronter la mort, d'être pris dans le tourbillon de cette mort. On le sait bien, la mort même, c'est bien la réalité à laquelle personne ne peut échapper. Il y a des gens qui arrivent à échapper à tout, du service militaire au service, tout court, à rendre. Mais il y a une réalité à laquelle on sera, de toute façon, obligé, tous, de faire face, c'est bien la mort. Seulement nous, les chrétiens, il semblerait que nous ayons de la chance puisque nous croyons, et c'est le centre même de notre foi, que le Christ est ressuscité, qu'Il est vivant et que donc après notre mort, nous serons avec Lui, ressuscités, du moins je pense que ça devrait être notre espérance comme notre foi, sinon il n'y a aucune différence avec les religions qui croient en un Dieu plus ou moins de vie mais dont le cœur de cette foi n'est pas du tout le fait que nous soyons appelés à ressusciter dans notre corps, avec notre chair, ce que nous sommes personnellement avec notre histoire, notre cœur, dans la vie même de Dieu.

       Oui, frères et sœurs, il n'était pas possible que le Christ puisse être retenu par la mort. Et je crois que si le Christ savait qu'Il devait affronter la mort, il sait aussi qu'Il est le Dieu de la Vie. Cela dit, ça n'a pas empêché Dieu depuis longtemps de se battre contre la mort. S'il fallait faire comme les disciples d'Emmaüs, écouter le Christ qui, en chemin, nous explique les Écritures, reprenant Moïse et les prophètes, Il leur explique que dans toutes les Écritures ce qui le concernait notamment que le Fils de l'Homme devait souffrir et que le troisième jour, Il ressusciterait. Et c'est vrai que Dieu passe son temps à faire une chose à laquelle nous ne sommes peut-être pas assez sensibles, c'est que Dieu passe son temps à arracher l'homme à la mort parce qu'en somme dès le début, après ce que l'on appelle le péché originel, après qu'on ait cueilli de ce fruit qui, comme l'avait dit Dieu : "le jour où tu en mangeras, tu mourras", ce n'est pas une punition, c'est une conséquence des actes que nous posons, car il y a des actes que nous posons et qui nous conduisent à la mort. Ce qui se passe à ce moment-là, et Dieu Lui-même est le premier touché, c'est qu'Il ne veut pas qu'Adam reste dans la mort, et lorsque les hommes affrontent la mort, qu'ils l'affrontent par exemple comme lorsque le déluge tombe sur eux et que tous les êtres vivants meurent, Dieu encore arrache une part, une portion de cette humanité, un homme, sa famille et un couple de chaque animal pour que cette portion-là, cette part-là ne sombre pas complètement dans la mort.

       C'est vrai aussi de la Pâque des Hébreux. Les Hébreux sont pris dans l'étau de la mort, les Égyptiens qui les poursuivent n'ont pas de bons sentiments à leur égard, ils ne vont pas leur faire des cadeaux, et lorsque les Hébreux arrivent devant la mer rouge, c'est bien la mort qu'ils affrontent aussi parce qu'ils ont peur des grandes masses d'eau et ils ne peuvent pas en soi la traverser, ils sont pris par-devant, par derrière, dans cet étau de la mort. Et Dieu les en arrache. Et combien de prophètes, devant la Parole de Dieu, ont préféré se dire : "mais je maudis le jour de ma naissance, je le maudis, je préférerais être mort plutôt que d'avoir à annoncer cette Parole de Dieu que les hommes ne veulent plus entendre, dans le contexte si dur d'un monde qui préfère la Parole de mort à celle de la vie". Aussi l'expérience de Job, dans les Livres de la Sagesse, c'est une expérience de mort : mort à sa condition sociale, mort à son mariage, à ses enfants, mort à tout ce qui a fait et tissé sa vie. Et lui aussi s'affronte ainsi à ce qui semble avoir le plus de pouvoir, la mort. "Il n'était pas possible que le Fils de Dieu soit retenu par le pouvoir de la mort".

       Frères et sœurs, il me semble, pour les disciples d'Emmaüs, que c'est ce qui se passe. Oh ! ils ont vu le Christ, ils l'ont entendu et ils l'ont vu mourir: "Comment ? Tu ne sais pas ce qui s'est passé à Jérusalem ? Mais il y a eu un mort, et cet homme nous espérions en Lui, nous avions des désirs, nos désirs sont morts, nous avions une espérance qui nous portait, cette espérance est morte, nous avions confiance en cet homme, notre confiance, notre foi est morte". Et l'Écriture le dit elle-même : "ils s'en vont tristes, le visage morne, le visage mort".

       Le Christ a déjà affronté la mort et Il affronte une mort encore plus terrible : c'est celle des vivants ou des soi-disant vivants. Les disciples d'Emmaüs, il faut leur redire l'Écriture, il faut leur rompre le pain pour qu'ils se disent : "mais oui, notre cœur n'était-il pas tout brûlant". C'est vrai notre cœur est tellement mort que quand Il nous a parlé, d'un seul coup il s'est remis à battre. Et nous l'avons reconnu à la fraction du pain, la nourriture de la Vie, nous qui n'avions plus aucun goût à la vie, rien ne pouvait plus trouver grâce à nos yeux. Et là nous l'avons reconnu, et notre cœur a frémi. Il n'était pas possible que le Fils de l'Homme, le Fils de Dieu puisse être retenu par le pouvoir de la mort. La mort a voulu avoir Adam, elle a voulu avoir Noé, elle a voulu avoir Moïse et le Peuple, elle a voulu avoir tous les hommes, la mort veut avoir tous les hommes. Et pourtant la foi chrétienne, c'est de dire : "ce n'est pas seulement le Christ, c'est nous tous qui ne serons pas retenus par ce pouvoir-là. Dieu a passé son temps à arracher l'homme aux griffes de la mort, et la Résurrection, c'est justement de ne pas laisser la mort faire son œuvre".

       Frères et sœurs, nous le croyons, nous croyons en la Résurrection, nous savons que nous ressusciterons, nous savons que nous vivrons, alors on commence à réfléchir : "est-ce que ce seront nos cellules ? Comment Dieu fera pour retrouver mon corps, mais en fait est-ce que je ne vais pas me fondre dans Dieu ? La Résurrection n'est-elle pas une sorte de magma spirituel ?" Mais, frères et sœurs, ce n'est pas ça d'abord le propos de la Résurrection, parce que la Résurrection, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui. Et donc être arraché au pouvoir de la mort, ce n'est pas quand nous serons morts, car c'est en ce moment que nous sommes sous le pouvoir de la mort, et nous devons être arrachés aux griffes de la mort aujourd'hui. Il faut que se passe pour nous ce qui se passe pour les disciples d'Emmaüs, mais notre cœur trop souvent est déjà mort, notre visage déjà morne, notre espérance est aussi morte, notre foi, la foi chrétienne ne soulève que trop peu de montagnes. Et le plus dur pour Dieu, ce n'est pas de nous ressusciter, c'est de nous arracher à cette mort d'aujourd'hui, à celle qui assombrit notre cœur, à celle qui pose un voile sur notre visage. Et si les disciples d'Emmaüs font cette expérience d'avoir un cœur tout brûlant, c'est parce qu'ils viennent de passer de la mort à la vie, ils viennent de vivre la Pâque, ils viennent de se rendre compte que c'est sur leur chemin quotidien, la route qu'ils connaissent très bien, celle qui va de Jérusalem à Emmaüs, c'est à travers une nourriture toute simple, celle de leur pain quotidien, c'est à travers une conversation avec un homme qui les accompagne qu'ils font l'expérience de la Pâque et de la Résurrection. Et c'est là qu'ils sont ressuscité parce que arrachés à la mort. Ne reportons pas nos angoisses sur le fait de savoir comment nous allons ressusciter. Mais nous devrions plutôt nous poser la question : "comment je suis ressuscité aujourd'hui ? comment je suis vivant ? comment je transmets la Vie ? comment je donne et apporte de la vie ?" Sinon, frères et sœurs, la mort a raison, elle nous tient en son pouvoir et nous ne sommes pas ressuscités si nous ne sommes pas arrachés à ce pouvoir-là.

       Oui, frères et sœurs, la Pâque, la Résurrection, c'est dans notre vie, dans notre quotidien, sur notre chemin, dans nos lieux de vie où va se hisser cette rencontre avec le Christ. Et ça va être pour nous l'expérience pascale parce que chaque jour, et c'est cela le sens du baptême, lorsque l'eau de la Vie va couler tout à l'heure dans le cœur, dans le corps et dans l'esprit d'Emma, ça veut dire qu'au fur et à mesure, tout au long de sa vie, quand elle va grandir, chaque jour, elle va devoir laisser derrière elle ce qui est de l'ordre du péché pour entrer dans la grâce, elle va laisser derrière elle ce qui est de l'ordre de la souffrance, du déclin pour entrer dans la Résurrection, dans l'éternité. Ce n'est pas réservé à la petite Emma, c'est à chacun de nous que cela est donné.

       Oui, pour que le Christ soit ressuscité, pour que, nous, nous puissions reconnaître à la fraction du Pain le Seigneur Jésus vivant, il faut que notre vie soit arrachée au pouvoir de la mort. Le lieu de notre vie soit, comme pour les disciples d'Emmaüs, le lieu de la rencontre avec le Christ, avec la Vie et parce que Dieu a passé son temps à nous arracher au pouvoir de la mort ne soient pas complice de cette mort. S'il n'était pas possible, parce qu'II est le Dieu de Vie, que la mort puisse le retenir en son pouvoir, ce serait dommage qu'aujourd'hui nous démentions aux yeux de Dieu ce qu'Il a passé son temps à faire pour chacun d'entre nous.

       AMEN

 

 
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