AU FIL DES HOMELIES

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LES APPARITIONS DU CHRIST RESSUSCITÉ

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (13 avril 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Jésus se manifesta pour la troisième fois à ses disciples, sur les bords du lac de Tibériade. Voici comment". Nous célébrons le dimanche des apparitions ou des manifestations du Christ ressuscité. Et je voudrais, quelques instants avec vous ce matin, essayer de méditer sur le sens de ces apparitions. En effet dans l’Écriture nous voyons nettement deux choses : la première, c’est que l’on affirme que le Christ est ressuscité. De cela aucune personne n’a été témoin, c’est le secret entre le Christ et son Père. L’acte même de la Résurrection, c’est l’accomplissement de la prière de Jésus à son Père : "Père glorifie ton Fils".

Ensuite, et d’une manière assez différente, les évangélistes témoignent des apparitions de Jésus res­suscité. Depuis un certain temps sévit dans certains milieux chrétiens, surtout catholique, une certaine peur de voir ces apparitions se dissoudre dans leur réalité historique. On a peur que l’on réduise ces ap­paritions à des prises de conscience qui se seraient passées dans la tête des disciples. Et du coup, comme par réaction, on insiste fortement sur l’aspect histori­que, concret, réel, de ces apparitions. On veut croire à tous les détails, on veut souligner l’importance matérielle de chacune des notations des évangélistes. Mais à vouloir ainsi envisager les récits des apparitions de Jésus ressuscité comme de simples notices historiques dans lesquelles les apôtres, jour après jour, auraient noté sur un simple calepin les différentes circonstances de ces apparitions, il faut se demander si on ne risque pas purement et simplement de les banaliser, d’en faire de petits souvenirs person­nels des disciples qui finalement, auraient que l’intérêt de l'anecdote : "je me souviens, un jour, sur les bords du lac de Galilée", dirait Pierre ou , "je me souviens", dirait Jean "nous étions encore au Cénacle et n’avions pas eu le temps de redescendre en Galilée après la mort du Seigneur", etc... etc... Certes les ap­paritions du Seigneur ressuscité à ses disciples sont des événements de l’histoire des hommes, ont une réalité authentiquement historique. Mais si l’on veut simplement défendre l’anecdote, je crois, et il faut le dire, qu’on en manque la signification profonde. En effet, les apôtres et les premiers témoins n’avaient pas besoin de nous raconter les apparitions du Ressuscité pour donner une conclusion positive, encourageante au récit de la mort, de la Passion et de la mise au tom­beau du Christ.

A travers ces apparitions du Ressuscité, il s’agit du cœur de notre foi. Et ce que les témoins veulent nous dire, c’est comment est fondée notre foi, en quel Seigneur nous croyons et qui est ce Seigneur ressuscité. Et ils sont les mieux à même de nous le dire puisqu’ils sont les témoins de sa Résurrection. Alors pourquoi le Christ s’est-Il manifesté dans sa Résurrection à ses disciples ? Et pourquoi avons-nous ces récits des apparitions du Christ ressuscité à ses disciples ?

Quand le Christ ressuscite, Il vient. Le mys­tère profond de la Résurrection le voici : au moment même où le Christ meurt sur la croix, Il vient sur les nuées du ciel comme Il l'a prophétisé chez le grand prêtre. La Résurrection est d’abord un problème de venue. Apparemment aux yeux du monde, le Christ s’en va, Il quitte ce monde, Il n’est plus parmi nous. Mais en réalité, à partir du moment de sa mort, dans le mystère de sa Résurrection, Il investit le monde de sa présence d’une façon infiniment plus réelle que nous ne pouvons le soupçonner. Je dirais presque même si c’est un peu paradoxal, que le Christ ressus­cité est encore plus présent au monde après sa Résur­rection qu’Il ne l’était lorsqu’Il se promenait sur les chemins de Galilée, car non seulement Il est réelle­ment présent de cette présence d’humanité qu’Il a reçue de la vierge Marie, mais en plus Il est présent de cette présence physique totalement transfigurée par la gloire, par laquelle désormais, Il est réellement le Seigneur de tous. Il est maintenant réellement présent au monde, non pas dans ce petit secteur de la Galilée ou de Jérusalem dans lequel Il vivait. Mais Il est maintenant réellement présent au cœur du monde, partout. Et par conséquent, le mystère de la Résurrec­tion, c’est le mystère par lequel Jésus a investi de toute sa présence réelle le monde entier. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles nous pou­vons célébrer l’eucharistie, c’est parce que le Christ nous a dit que, dans certains moments, là où l’Église serait rassemblée en mémoire de Lui, Il serait présent sacramentellement dans son corps et dans son sang. Cela repose sur le fait que le Christ ressuscité a in­vesti le monde de sa présence d’une façon nouvelle, infiniment radicale. C’est aussi pourquoi, c’est la même chose de dire que "le Christ est ressuscité" et de dire "qu'Il est Seigneur", car dire qu’Il est Sei­gneur, c’est proclamer et confesser que désormais toutes choses, mêmes celles qui n’y pensent pas ou celles qui le refusent, Lui appartiennent, et Lui appar­tiennent dans la présence nouvelle par laquelle dé­sormais Il s’impose à toute créature : "Tout lui est soumis".

Le Christ vient c'est-à-dire, Il investit le monde entier, de façon nouvelle, de la plénitude de sa gloire et de sa Résurrection. Et si nous ne le voyons pas encore, s’il n’est pas encore totalement manifesté, si ce n’est pas encore l’accomplissement définitif du jugement, c’est en grande partie à cause de la résis­tance que ce monde oppose à cette présence, à cause du peu de foi des disciples, à cause du fait que nous ne le laissons pas venir dans toute sa plénitude. Or précisément il y a eu quelques cas privilégiés, après la mort du Christ, où Il est venu au milieu des siens. Et ce sont précisément les manifestations de Jésus res­suscité. Aujourd’hui notre langue française ne nous permet pas toujours de traduire les subtilités, soit de l’hébreu, soit du grec, qui désignent le processus dans lequel Jésus Ressuscité s’est manifesté. Nous nous disons par exemple : "les apôtres ont vu le Seigneur Jésus". Dans l’Église primitive, on disait : "Le Sei­gneur s’est laissé voir à ses apôtres", montrant par là que Dieu avait ouvert le Royaume des cieux pour que les apôtres aient le regard et le cœur ouverts sur le mystère même de ce Royaume, ce n’était pas tout à coup le regard curieux des apôtres qui se promenait à travers le monde et qui, par surprise ou par hasard tombait sur le Christ ressuscité. Non, c’était très réel­lement le cœur même du Royaume avec le Christ ressuscité qui en est la pierre de fondation qui, à cer­tains moments, s’ouvrait aux disciples. Ce n’était donc pas eux qui cherchaient à voir, c’était le Christ qui était donné à voir par la grâce du Père. C’est pour cela que dans le récit que nous entendons aujourd’hui, les disciples ne Le reconnaissent pas, c’est Lui qui se donne à voir. Et c’est Jean qui, tout à coup, à cause du signe, la pêche miraculeuse, dit : "C’est le Seigneur".

Tel est le mystère de la Résurrection : c’est le Royaume de Dieu, c’est la présence brûlante du Christ glorifié dans son humanité qui, à ses disciples, en certaines circonstances précises voulues par le Père, s’est donné à voir, à saisir. Et ils ont vraiment vu quelque chose du Royaume de Dieu en la personne de Jésus, leur Seigneur. D’une certaine manière on peut dire que, par grâce, les apôtres, à ce moment-là ont perçu, de par Dieu, quelque chose du but vers lequel ils étaient conduits et dans lequel Jésus était déjà entré. Mais c’était pure grâce.

Et pourquoi cela ? Je crois qu’il s’agit d’une raison fort simple mais très nécessaire pour que l’Église existe. Si Jésus ne s’était pas manifesté res­suscité, les disciples qui connaissaient Jésus avant sa Mort, n’auraient jamais pu attester que c’était bien le même qui était mort et qui est ensuite ressuscité. Tel est le privilège incomparable des disciples : ce sont les seuls qui, à propos de la Résurrection du Christ, peuvent dire : "c’est bien le même, Celui que nous avons connu, touché, de nos mains, qui est mainte­nant ressuscité et qui s’est manifesté à nous". Cela suppose et c’est le grand mystère, cela suppose que les disciples ont eu cette intuition personnelle du mystère de Jésus à la foi avant sa mort et aussi après sa Résurrection. Ils sont les seuls à pouvoir affirmer que Jésus est vraiment le même qui, auparavant, avait été leur maître et leur Seigneur, leur avait découvert les secrets du Royaume et qui, maintenant, se mani­feste à eux, mystérieusement, de façon insaisissable car ils n’avaient plus de prise sur Lui, du cœur de la gloire de sa Résurrection, à partir de son Royaume qui n’est pas étranger à ce monde mais qui surgit à l’intime même de ce monde. Désormais s’ouvrait pour eux cette présence, la même qu’auparavant, mais infiniment plus forte et totalement manifestée par la puissance de la Résurrection.

Aujourd’hui notre foi repose sur ce témoi­gnage des apôtres. Nous-mêmes comme Église, nous faisons une réelle expérience du Christ ressuscité. C’est vrai, lorsque nous sommes rassemblés pour l’eucharistie, lorsque au nom du Seigneur, nous vi­vons d’une manière ou d’une autre la charité qu’Il a mise dans notre cœur par la puissance de l’Esprit, lorsque nous sommes baptisés, lorsque nous confes­sons la foi en vérité, lorsque nous vivons pour le Royaume qui vient dans l’espérance, par tout cela nous rencontrons réellement le Seigneur qui vient. Et nous le rencontrons vivant, personnellement présent en nous. Mais alors cette certitude de rencontrer le Seigneur vivant repose sur le fait que les apôtres et ceux qui ont été ensuite établis comme ministres, peuvent authentifier que notre propre expérience est bien celle de ce Jésus qui était mort et qui est ressus­cité.

Autrement dit, toute notre foi repose vraiment sur le témoignage apostolique. Qui sont les témoins ? Ceux-là seuls qui peuvent dire : "c’est bien le même qui auparavant était mort parmi nous, que nous avons vu, touché et entendu, et que nous avons vu ressus­cité". Pour nous nous vivons dans la foi au témoi­gnage même de ces apôtres et de ces disciples. Cela ne veut pas dire que comme croyants, nous répétons mécaniquement, ce que nous ont dit les apôtres. Car en réalité nous avons aussi une connaissance et une reconnaissance personnelles du Christ ressuscité, nous aussi nous connaissons Quelqu’un à qui nous avons voué notre vie dans la foi, dans l’espérance et dans la charité. Simplement, pour nous, la reconnaissance plénière et définitive ne s’accomplira qu’à l’heure de notre mort.

En ce jour où nous célébrons le mystère de la Résurrection de Jésus, le vivant, sachons reconnaître cette double exigence : premièrement il ne peut pas y avoir de foi véritable si elle n’est fondée sur le témoi­gnage apostolique, nous n’inventons pas la présence du Christ ressuscité à son Église, elle nous est donnée par le Seigneur ressuscité Lui-même, et la vérité même de cette connaissance et de cet amour que nous avons pour Lui est pour ainsi dire vérifiée, au jour le jour, par le témoignage apostolique. Deuxièmement, et c’est le plus important, il faut que nous sachions découvrir vraiment, à la lumière des apparitions du Christ ressuscité, cette présence secrète mais réelle absolument, du Christ, Seigneur de l’univers. Car si nous ne vivons pas ce face à face avec le Seigneur ressuscité, qui accomplit, bien entendu, dans l’obscurité de la foi, comment voulez-vous que ce monde accueille progressivement le Seigneur qui vient ? Si nous ne répondons pas à la grâce, le monde ne pourra jamais accueillir cette présence du Seigneur qui vient.

En vérité, avec les apôtres, avec tous les té­moins de la primitive Église, avec tous ceux qui de génération en génération, ont cru et confessé le Christ mort et ressuscité pour nous, en ce jour disons encore une fois cette prière : "Amen, oui viens Seigneur Jé­sus".

 

AMEN

 

 

 
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