AU FIL DES HOMELIES

Photos

SOYEZ DONC INTELLIGENTS

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (3 mai 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Esprits sans intelligence", ce n'est pas à moi de savoir si cette réflexion de Jésus s'applique à chacun d'entre vous, je ne me le permettrais pas, en tout cas en ce qui concerne l'intelligence hu­maine Cependant c'est sur cette exhortation, cette remarque du Christ que je voudrais réfléchir aujour­d'hui car, en préparant cet évangile, je me suis décou­vert être aussi un esprit sans intelligence, lent à croire. On note très souvent dans les évangiles, et ceci dès le début que l'annonce du salut a provoqué chez ceux qui la recevaient une question, ils ne comprenaient pas. Même la vierge Marie cherchait à comprendre ce que signifiait, ce que voulait dire cette fameuse salu­tation de l'ange : "salut, pleine de grâce." Elle voulait comprendre avec intelligence ce qui lui arrivait. Jésus devra continuellement reprendre avec ses disciples l'explication de ce qu'Il faisait ou disait pour l'ensem­ble de ses auditeurs. Il reprendra avec eux la parabole du semeur et de la semence, car ils lui demandèrent : "Explique-nous la parabole, nous ne comprenons pas ce que Tu veux dire". Il reprendra avec eux et de fa­çon très développée le miracle de la multiplication des pains, dans le très beau discours sur le pain de vie au chapitre sixième de saint Jean. Aujourd'hui encore, dans l'évangile, Jésus va passer un long moment pour ouvrir l'intelligence de ces fameux disciples à ce que veut dire l'Écriture. Ainsi Jésus a pris la peine de s'adresser à l'intelligence de l'homme pour l'ouvrir au mystère du salut.

Dans la Bible, il est souvent question des in­sensés et des sots, voire des fous, des stupides même. Qui sont tous ces gens méritant un tel qualificatif ? Ce sont ceux qui sont sans intelligence. Or pour la Bible, qu'est-ce que ça veut dire "être sans intelligence ?" Non pas être incapable de passer des diplômes ou de faire des études brillantes, ni être complètement idiot et de ne rien comprendre à rien quand il s'agit de mettre en route toutes les capacités de son intellect, de sa raison, de sa capacité d'analyse ou de synthèse. Lorsque la Bible dit que quelqu'un n'est pas intelli­gent, elle veut tout simplement dire que ce quelqu'un ne connaît pas Dieu. On raconte cette histoire : Dide­rot le philosophe encyclopédiste du dix-huitième siè­cle, invité par l'impératrice Catherine II à se rendre en Russie, visitait, proche de Moscou, le monastère de la Trinité saint Serge à Zagorsk. Il se promenait dans les chapelles, dans les églises, regardant toutes les icônes. A un moment il laissa échapper cette réflexion : "mais enfin il n'y a pas de Dieu", alors une voix se fit enten­dre venant d'un vieux moine en prière, il cita le psaume 14 : "Mais l'insensé a dit en son cœur Dieu n'existe pas". Voilà que ce vieux moine traitait Dide­rot d'insensé et de sot. Et, bien sûr, vous avez compris qui avait raison. L'intelligence dans la Bible désigne la connaissance de Dieu, et non pas d'abord la raison ou ses capacités intellectuelles de comprendre les choses, mais l'adhésion de tout l'être à la vérité de Dieu, à sa présence, au sens qu'Il vient nous donner en se révélant Lui-même. C'est pour cela que je ne me permettrais pas de vous dire : "esprits sans intelli­gence", parce que je sais et je crois et j'espère que vous êtes, dans la foi, très intelligents, et c'est cela qui est le plus important. Jésus a voulu ouvrir le cœur, l'esprit de tous ses disciples, depuis la vierge Marie jusqu'aux disciples d'Emmaüs, pour qu'ils puissent recueillir la totalité de ce mystère du salut annoncé dans les Écritures, révélé et accompli en sa propre chair, par l'Incarnation, sa mort et sa Résurrection. L'intelligent c'est celui qui cherche à connaître Dieu. Car la caractéristique de l'intelligence pour la Bible ne consiste pas en une sorte de savoir universel qui va tout emmagasiner et compiler, un style "Pic de la Mi­randole" en matière religieuse, mais dans le désir de connaître ainsi l'intelligence biblique n'est jamais satisfaite de ce qu'elle sait, elle va vouloir toujours chercher profondément à connaître non pas un concept ou une théorie, mais quelqu'un. Et ce quel­qu'un c'est Dieu, en son existence et en sa présence auprès de l'homme, même quand l'homme ne le sait pas ou qu'il le nie. Car lorsque Diderot disait "il n'y a pas de Dieu", le vieux moine qui était là, lui, savait ce que ce philosophe ne savait pas.

Dans l'évangile d'Emmaüs, celui qui est sans intelligence a le visage morne et triste, il rentre chez lui accablé et déçu de tout ce qui s'est passé. Il en est resté simplement à une connaissance événementielle, superficielle. Ces évènements ne l'ont pas ouvert à la présence, au mystère de Dieu. On pourrait dire : "Il n'a pas trouvé Dieu dans les évènements", mais c'est assez normal, car ce à quoi ces deux hommes n'étaient pas ouverts, c'était à la présence de Dieu comme évè­nement fondamental de leur vie. Ces disciples te­naient leur cœur enfermé dans les ténèbres de leur désillusion, de leur déception : "Nous croyions nous qu'Il allait restaurer Israël", ces disciples s'enfoncent dans ce que la Bible appelle être insensé, impie et stupide, avoir perdu la lumière, le sens de sa vie et donc retourner chez soi. L'homme sans Dieu, l'homme qui ne connaît pas Dieu et ne cherche pas Dieu est un homme au visage triste parce qu'il a perdu la connais­sance de sa fin ultime car sa destinée est la rencontre du Dieu vivant. Or que fait le Christ ? Il vient Lui-même chercher celui qui est insensé et stupide, Il vient entrer dans ses ténèbres et s'infiltrer dans l'in­compréhension de ces cœurs inintelligents. Il n'y a que Dieu par sa Parole, son Verbe fait chair, qui peut donner à l'humanité d'être intelligente. Ainsi le dit l'Écriture au psaume 53 : "Dieu se penche du haut du ciel vers les fils d'Adam, pour voir s'il en est un de sensé, un qui cherche Dieu". Dieu se penche, Dieu vient sur votre chemin, sur le chemin de votre vie pour chercher un cœur intelligent, c'est-à-dire un cœur ouvert à sa Parole, qui va accepter de changer com­plètement le sens de sa vie à cause de cette présence de Dieu. C'est ce que feront les disciples lorsqu'ils auront découvert la présence de Dieu dans l'eucharis­tie du Christ, ils vont changer de sens pas simplement au plan géographique, mais au plan de leur être tout entier, ils vont retourner à Jérusalem qui est le lieu de la première manifestation de l'Église des apôtres, car la recherche de Dieu si elle est personnelle ne se fait jamais tout seul dans son coin, mais au cœur de l'Église.

Frères et sœurs, cette intelligence de la foi ne repose pas dans la partie supérieure de notre corps, ici sous la boîte crânienne, elle vit dans notre cœur. Et le cœur, pour la Bible, représente cette capacité de l'être tout entier de connaître, d'adhérer et de vivre, et pas simplement de comprendre avec la tête. Le cœur tout entier dans la Bible est intelligent, le cœur comprend, le cœur saisit, il est l'organe de la croissance intelli­gente du sens de la vie d'un homme. Pour la Bible, l'homme intelligent est l'homme de cœur, non d'abord un homme capable de beaux sentiments ou de grands discours, mais un homme qui cherche Dieu en ou­vrant tout son être à cette présence de Dieu d'abord donnée dans la Parole : "Ecoute, Israël, ton Dieu est le seul Seigneur", c'est la disposition fondamentale de la foi chrétienne. Ecoute, ouvre ton cœur, tes oreilles, tout ton être à la présence de Dieu qui, elle seule, sur le chemin de ta vie peut faire que cette vie ne s'en­fonce pas dans les ténèbres du non-sens ou de l'an­goisse, de la déception, mais "qu'elle s'avance vers la clarté du visage du Christ ressuscité". Ce cœur intel­ligent, nous avons le devoir de le cultiver pour lui permettre d'ordonner toutes ses capacités vers la connaissance de Dieu et l'adhésion à sa présence. Quand on baptise un enfant ou un adulte, le premier geste marque du signe de la croix. Le prêtre ne mar­que pas seulement son front du signe de la croix pour dire : "Il faut que tu sois intelligent avec ta tête", mais il marque son front en disant : "Que toutes tes pensées soient imprégnées des pensées de Dieu". Puis il mar­que ses oreilles du signe de la croix pour qu'elles s'ouvrent à la Parole de Dieu, puis ses yeux du signe de la croix pour qu'ils s'ouvrent à la lumière de Dieu et le reconnaissent, puis il marque du signe de la croix ses narines pour qu'elles respirent la bonne odeur de la présence de Dieu, puis il marque du signe de la croix ses lèvres pour qu'elles chantent la louange de Dieu, puis ses mains pour qu'elles travaillent aux œu­vres de Dieu puis ses pieds pour qu'ils le conduisent vers le Royaume de Dieu. C'est cela la connaissance et l'intelligence dans la foi chrétienne, cette participa­tion de tout notre être marqué par la Pâque du Christ qui vient ouvrir en nous tout ce que nous sommes, et pas simplement notre intellect au mystère de la pré­sence de Dieu. Pourquoi ? pour que nous puissions parvenir à le reconnaître, à le voir, à le contempler lorsque sa Parole se fait chair, personne vivante, appa­rition du visage de Dieu dans l'eucharistie du Christ. "Esprits sans intelligence et lents à croire".

Frères et sœurs, au fond le Christ ne vous fait qu'un souhait qui est une exigence :soyez donc intel­ligents, devenez intelligents, de cette intelligence qui est ouverture, adhésion, joie, rayonnement, brûlure de tout l'être qui sent et pressent, cherche et adhère à la présence de Dieu auprès de lui. Alors il devient capa­ble de discerner ce qui est juste, ce qui est faux, ce qui est vrai, ce qui n'est pas vrai, ce qui est bien, ce qui est mal. Les disciples d'Emmaüs ne savaient plus, enfoncés dans leurs ténèbres, ce qui était bien ou pas. A partir du moment où ils sentent dans leur cœur, c'est-à-dire au plus profond de leur capacité de com­prendre et d'adhérer, la présence de Dieu, ils entrent dans un chemin de lumière qui leur indique ce qu'il faut demander au Christ : "Reste avec nous, car sans Toi je ne peux pas vivre et je perds le sens de mon chemin et de ma destinée". Quand le Christ est donné dans l'eucharistie, c'est dans la présence ecclésiale que les disciples peuvent crier avec les apôtres : "Il est vraiment ressuscité".

Frères et sœurs, la recherche de Dieu est, je crois, une des caractéristiques de la foi chrétienne. Il y a beaucoup d'hommes en notre temps qui sont croyants en un Dieu. Mais ce qui est caractéristique de la foi chrétienne, c'est de chercher Dieu, de vouloir connaître Dieu, de mettre toutes les énergies intellec­tuelles, cordiales, affectives de tout son être à la ren­contre de Dieu. Il n'est pas besoin d'aller le chercher loin, Il est là dans votre vie, marchant à côté de vous, mais esprits sans intelligence et lents à croire, vous ne le reconnaissez pas. Eh bien, maintenant, en venant dans cette église, ce matin, vous venez dire à Jésus : "Reste avec nous, car le soir tombe". Vous allez le reconnaître maintenant à la fraction du pain. Si vous le reconnaissez maintenant de tout votre cœur en ce geste eucharistique, alors vous réalisez l'expression la plus belle de l'intelligence telle que Dieu la donner à l'homme contempler dans cette sagesse croyante, la présence de Dieu qui se donne pour que nous puis­sions, nous aussi, nous donner à Lui. C'est pour cela que Dieu nous a créés intelligents.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public