AU FIL DES HOMELIES

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LE TOUCHER DIVIN DU RESSUSCITÉ SUR NOTRE CONDITION HUMAINE

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (9 avril 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Simon Pierre dit : "Je pars à la pêche". Et le visionnaire de l'Apocalypse écrit : "J'entends monter l'acclamation de toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer". Quel contraste étonnant entre ces deux réali­tés Pierre, quelque temps après les évènements de Jérusalem, est reparti en Galilée et a tout l'air de re­lancer l'entreprise de pêche qu'il avait abandonnée pendant quelques années : il invite ses compagnons à se recycler dans ce domaine comme si l'aventure avec Jésus paraissait sans lendemain. Et de l'autre côté, cette louange cosmique de toutes les créatures qui sont sur la terre, sous la terre, dans le ciel et sur la mer. Pourtant il s'agit exactement de la même réalité. Quand Pierre part à la pêche et quand toutes les puissances de la création se mettent à louer Dieu, c'est du même mystère qu'il s'agit. Et c'est ce que je voudrais méditer quelques instants avec vous ce matin.

En effet un des aspects qui me semblent frap­pants dans tous les récits de Résurrection, est le sui­vant : qu'il s'agisse des femmes qui s'en vont au tom­beau pour oindre le corps avec des parfums, qu'il s'agisse des apparitions où les apôtres, par peur, sont terrés dans le cénacle, qu'il s'agisse encore des appa­ritions sur le bord du lac de Tibériade ou encore sur la montagne d'où Jésus envoie les douze annoncer l'évangile, dans tous les cas il est tout à fait étonnant de constater la familiarité et la proximité de Jésus par rapport à la vie que mènent ses disciples. Tout se passe comme si le principal souci du Christ ressuscité était pour ainsi dire de se glisser, de se couler dans leur vie la plus ordinaire et la plus quotidienne : "Je pars à la pêche". Ainsi le mystère de la Résurrection n'est pas arrivé à la connaissance de ces hommes-là comme une réalité, comme une nouvelle qui les aurait foudroyés. Non, Jésus a été infiniment proche d'eux, dans la plus grande simplicité. Vous l'avez remarqué, dans le récit que nous venons d'entendre tout à l'heure, Jésus se manifeste sur le bord du rivage : "Avez-vous quelque chose à manger, les enfants ?" Et ensuite quand ils commencent à le reconnaître, Il a déjà préparé le repas comme Il pouvait déjà le faire avant sa mort. Et puis devant la gêne, devant le si­lence, personne n'ose le questionner, et c'est Jésus qui tout simplement dénoue la tension de l'atmosphère en posant la triple question à Pierre : "Est-ce que tu M'aimes ?" Les disciples savaient bien ce que ça voulait dire : "Toi qui M'as renié trois fois, Je vais confirmer en toi mon amour par trois fois". Ainsi donc, ce qui est sur prenant c'est la capacité qu'a la puissance de Jésus ressuscité de se couler dans ce moment de la vie des apôtres déçus, lassés et qui se sont remis à vivre comme tout le monde en Galilée. Le mystère de la Résurrection de Jésus est un mystère de proximité. Et pourtant en même temps, nous est donné le témoignage d'un Agneau immolé : "Celui qui est au-dessus de toute la création", qui la récapi­tule par sa mort et à qui toute la louange cosmique s'adresse. "Tout être sur la terre, dans le ciel, sur la mer, sous la terre", c'est-à-dire la totalité même du cosmos tel qu'on le concevait à cette époque-là, le monde visible et invisible rend gloire à Dieu.

Et vous comprenez alors le rapport entre les deux. C'est précisément parce que dans les apparitions de Jésus ressuscité, Il a été capable de rejoindre les apôtres au plus simple, au plus élémentaire de leur existence que nous avons ainsi reçu le signe que Jésus mort et ressuscité était capable de rejoindre tout homme, toute la création, tout le cosmos dans leur réalité la plus intime. Je voudrais illustrer cela par une image. Vous connaissez sans doute la célèbre fresque de la création peinte par Michel-Ange où l'homme tend la main vers son Dieu qui l'a créé. Cette fresque a quelque chose de dramatique au sens où les deux mains ne se touchent pas, elles sont là dans une sorte d'imperceptible mouvement de distance et de tension. Et ce qui fait la beauté de ce tableau de Michel-Ange dit en même temps ce qui constitue le caractère provisoire du projet créateur. Dans la création, nous sommes en tension vers Dieu, toutes choses ont été créées bonnes pour chercher Dieu, mais précisément chercher ce n'est pas encore tenir. Je pense que Michel-Ange a voulu évoquer ce mystère d'une création où l'homme dans son autonomie est en train de tendre la main vers le Dieu qui l'a créé, mais la jonction n'est pas encore faite. Or, dans le mystère de la mort et de la Résurrection du Christ, qu'est-ce qui se passe ? C'est que la main de Dieu, la main crucifiée de Dieu vient toucher la main de l'homme. Certes ce n'est pas encore la totale prise de possession de nous-mêmes, telle qu'elle se fera dans le Royaume, mais désormais la Résurrection est comme le toucher divin du Christ ressuscité sur toutes les réalités de la création. Désormais la création n'est plus simplement en quête de Dieu, elle est effleurée, elle est touchée du plus intime d'elle-même, comme le geste d'une main qui simplement nous touche peut signifier la profondeur de l'attachement, de l'affection, ici, dans le mystère de la Résurrection, c'est le Christ qui vient comme toucher, comme effleurer, mais non pas pour nous lâcher, mais pour nous conduire à la plénitude de son Royaume.

Et nous chrétiens, nous sommes dans toute cette histoire un peu comme Pierre au moment où le toucher de Dieu, de cette main créatrice de Dieu vient maintenant toucher son œuvre restaurée. En même temps, de ce contact jaillit la question : "M'aimes-tu ?" Au fond, toute notre existence est simplement le déploiement de cette question : "Simon, M'aimes-tu ?" Et les chrétiens et l'Église sont ceux-là mêmes qui, se sachant touchés par le mystère même de la présence du Christ ressuscité, par sa main ressuscitée, ont à cœur de vivre le plus simplement, le plus fidèlement possible, et même en y incluant leur faiblesse et leur péché, de méditer ces paroles que le contact de la main de Jésus mort et ressuscité fait jaillir dans notre cœur, chacun d'entre nous est ainsi interrogé : "M'ai­mes-tu ?". Et notre réponse, c'est la réponse de notre foi et de notre baptême, c'est la réponse de nos as­semblées eucharistiques et de notre communion au corps du Christ. Tous ces gestes que nous accomplis­sons, c'est Dieu qui les inscrit en nous. Et c'est à ce moment-là, dans ces gestes mêmes que nous pouvons dire : "Oui, Seigneur, Tu sais tout, tu sais bien que je T'aime".

Tâche redoutable et merveilleuse que celle de l'existence chrétienne tendue entre le sens d'une inti­mité de la présence de Dieu "qui a posé sa main sur nous" comme le dit le psaume, et la splendeur à la­quelle nous sommes appelés parce que Celui qui est mort et ressuscité est le point de rassemblement, le point de jonction, vers lequel toute la création marche et s'en va, même sans le savoir.

Qu'aujourd'hui nous soit donné de mieux ap­profondir ce mystère du Christ Ressuscité. Ce n'est pas simplement l'espérance de notre survie, même si c'est tout à fait valable et important. Mais c'est beau­coup plus radicalement la réorientation de toute l'hu­manité, de tout le cosmos vers une vie nouvelle, vers le mystère même de la présence de Dieu qui mainte­nant nous touche de sa main pour nous ressusciter.

 

AMEN

 

 

 
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