AU FIL DES HOMELIES

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SUR LA ROUTE QUI S'ELOIGNE DE JÉRUSALEM

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (29 avril 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Dimanche consacré à nos frères et sœurs ma­lades et âgés. Nous marchons sur un chemin qui nous éloigne de Jérusalem, nous partons de Jérusalem Car nous sommes déçus. Nous sommes déçus parce que la maladie ou la vieillesse nous a atteints et que nous nous sentons trahis. Le premier sentiment que nous avons lorsque la maladie nous a touchés, est que la vie qui nous avait été donnée sem­ble aujourd'hui s'écouler hors de nous. Notre corps, ce frère âne, comme disait saint François, résiste et bute sur le chemin, il se cogne, les escaliers sont plus durs à monter, le geste qui, auparavant nous semblait si facile, demande toute notre énergie, nous sommes trahis. C'est pourquoi nous ne pouvons pas rester au même endroit et il nous faut quitter le lieu de la vie ou de l'espérance ancienne qui ne suffit plus, qui ne nous comble plus. Et nous partons loin de cette Jérusalem à laquelle nous avions accordé tant et tant d'adoration, nous la quittons parce qu'elle dépend apparemment trop de notre bonne santé. Et nous échangeons en marchant nos peines et nos misères.

C'est alors qu'on est malade, que l'on constate le plus nettement combien notre corps fait un avec notre âme, à quel point la vie est une, solidaire en toutes ses parties. Notre âme n'est pas lointaine, elle ne s'évade pas. Lorsque le corps nous rappelle à des exigences de la vie, à un rythme élémentaire de la vie, combien notre âme y participe, combien se lever, manger peut devenir aussi un effort spirituel. Il est vrai que notre vie passera ou est déjà passée ou com­mence à passer par cette expérience fondamentale que nous sommes fondamentalement des existants liés à un corps, à une chair et à une chair fragile, précaire, et que le moindre désaccord, la moindre disharmonie dans ce corps fait chavirer l'ensemble de notre être, rien n'y échappe. Plus encore, au bout il y a la mort et si nous la dessinons en rapport avec la maladie, elle nous paraît effrayante, à l'image de cette mort qui peu à peu rétrécit sournoisement notre vie. Alors nous marchons, nous marchons et nous nous éloignons, à cause de cette trahison fondamentale et qui est vraie, du lieu où nous avions mis toute notre espérance, en cet homme vigoureux, en cet homme souverain, en cet homme plein de santé qui était Jésus de Nazareth, qui habitait, qui venait d'un pays qui s'appelait la Ga­lilée et qui, à Jérusalem, avait accompli des miracles auprès des malades. Et tout cela s'effondre, car la mort a frappé de nouveau, et ce Fils de Nazareth, ce Jésus est passé par la croix, il est mort, Lui aussi. Même la mort l'a touché, la souffrance encore plus. Alors nous quittons ce lieu.

Et nous sommes un peu comme les disciples d'Emmaüs lorsque nous tombons ou lorsque la vieil­lesse nous touche intimement, profondément, presque violemment. Nous devisons doucement, à pas lents, nous éloignant de cette fausse Jérusalem qui avait peut-être guidé notre espérance auparavant. Pourtant Jésus, en personne, est là, Il s'approche, Il discute avec eux et avec nous, mais leurs yeux ne peuvent le reconnaître. Et nos yeux ne le reconnaissent pas en­core. Alors apparemment dans cet éloignement, quel­qu'un vient, quelqu'un vient parler, quelqu'un vient non pas guérir, non pas redonner la santé d'avant, mais vient se mettre au même niveau que nous, au même niveau que cette vie élémentaire à laquelle nous avons été rabaissés si violemment, nous y som­mes humiliés, lorsque nous nous sommes rendus compte que ceux qui nous entourent ne nous regar­dent pas dans les yeux, mais regardent notre corps pour pouvoir le soigner et qu'il est comme ballotté, il ne nous appartient plus. Nous avons tous fait un jour ou l'autre cette expérience à l'hôpital, quelque peu crucifiante de voir son corps comme devenu étranger à soi-même ? On ne demande même plus qui l'on est. Parfois ce n'est pas du tort des médecins ou des infir­mières, mais il y a des malades, il faut faire vite, être efficace. Et nous sentons que nous sommes trahis, humiliés. Notre vie intime est devenue publique. Nous sommes trahis.

Mais quelqu'un est là, au même niveau que nous, au même niveau, pas plus haut, ni plus bas, quelqu'un qui parle avec nous sur ce chemin qui semble nous éloigner de Jérusalem, de l'ancienne espérance, quel­qu'un qui devise paisiblement. Nous ne voyons pas encore qui il est. Alors Jésus dit : "Mais de quoi par­lez-vous ? qu'est-ce qui assombrit votre visage ?" Alors nous Lui expliquons. Notre première prière avec le Seigneur dans la maladie, c'est de dire au Sei­gneur : Mais pourquoi sur moi, pourquoi moi, aujour­d'hui ? En parlant, nous découvrons peu à peu que cette maladie, si elle est fondamentalement injuste et reste fondamentalement injuste, elle est le lieu où je réapprends à découvrir ce que j'aime, c'est un lieu d'apprentissage, je réapprends pourquoi j'aimais la vie et comment je l'aimais mal, j'apprends pourquoi, et j'apprends comme par paliers, j'apprends à aimer le temps, à aimer le soleil qui se lève ou le soleil qui se couche. Je réapprends à être vraiment plus simple, plus élémentaire, plus proche du monde et de ses sai­sons, peut-être du message secret de Dieu qui est der­rière toute chose. Je reprends le goût des choses qui m'ont toujours attiré, qui ont aiguisé en moi le goût de la vie, et je regrette de ne plus pouvoir les goûter, je regrette même que, dans l'époque de santé, je sois passé par-dessus si facilement en oubliant à quel point ils m'étaient si importants et si déterminants.

Il faudra du temps pour que nous reconnais­sions à travers Celui qui nous parle à intérieur de nous ou à travers d'autres amis ou visiteurs qui nous ren­contrent qu'il y a quelqu'un de très puissant. Il faudra encore descendre les différents escaliers pour qu'au fond de nous-mêmes, peut-être au bord de ce grand lac si paisible qu'est notre vie, s'il nous semblait qu'elle avait été touchée ou torturée par la maladie, en fait elle n'est pas fondamentalement atteinte, quelque chose en nous n'a pas été touché par la maladie ou par la vieillesse, quelque chose est plus fort que ça, il nous faut en retrouver le chemin à l'intérieur, il nous faut aller au fond de nous-mêmes pour retrouver le rendez-vous que nous avions si souvent manqué. Et nous trouverons là quelque chose d'incroyablement résistant, et plus que résistant, quelqu'un qui nous attend, quelqu'un qui nous parle. Et nous commen­çons à découvrir, non pas qu'il est Jésus de Nazareth, mais qu'il est puissant et que sa puissance, elle est la paix, elle est l'espérance mais non pas celle que j'avais connue avant, mais celle qui s'inscrit au plus profond des misères, à l'intérieur même des misères, qui fera de moi un homme participant à cette vie et, à travers cette vie, à l'autre vie. Alors à ce moment-là nous ne disons pas : "c'est Jésus, c'est bien", non nous réali­sons que mon cœur était brûlant, parce que mon cœur est touché, parce que mon cœur est enflammé par la vive flamme d'amour de Dieu. Nous ne raisonnons pas, nous ne prenons pas le temps de conceptualiser cette rencontre, mais nous savons que c'est le lieu où je devais me tenir. Et puis après lorsque cette ren­contre s'inscrira profondément en nous, nous l'appel­lerons Jésus. Et à notre tour nous irons voir d'autres malades, d'autres personnes, d'autres disciples en di­sant : "Il est vivant, je l'ai rencontré".

Alors, frères et sœurs, nous avons toujours à reprendre le chemin d'Emmaüs. Souvent nous nous éloignons de Jérusalem, même sur ce chemin quel­qu'un parlera, quelqu'un sera avec nous, quelqu'un marchera avec nous sur le chemin qui pourtant semble s'éloigner de la lumière. Et puis le Seigneur est si doux et si tendre près de nous qu'après avoir réchauffé notre cœur de sa paix et de son espérance, Il fera semblant d'aller plus loin. Rappelez-vous dans l'évan­gile, Jésus fait semblant d'aller plus loin pour que les disciples puissent dire : "Non, reste avec nous, car le soir tombe". Entendons par là "Seigneur, tant de pains ont nourri mon cœur, tant de rencontres l'ont ensemencé de cette éternité, ne me quitte pas mainte­nant, au soir de ma vie. Reste avec moi pour passer, pour te rejoindre vraiment Alors nous irons vers la Jérusalem tous les deux, Toi et moi". Et déjà en ce jour, à travers ce pain, à travers ce vin, Jésus ne s'est pas rendu absent, il nous redit de cette manière si intime et si profonde qu'il veut se rendre présent en chacun de nous par une nourriture qui coule dans notre corps, celui qui nous avait trahi, qui coule en nos veines par ce sang qui fait défaut, qui coule pour nous donner et pour, secrètement, mystérieusement, faire couler une autre vie dans la nôtre.

Frères et sœurs, avec nos misères, nos peines, notre "Emmaüs" nous sommes sur le chemin, quel­qu'un est avec nous, déjà maintenant par sa Parole, et nous allons nous mettre à table avec Lui, car nous l'avons reconnu : il est Jésus, il est Dieu, il est vivant.

 

AMEN

 

 

 
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