AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA OÙ EST L'AMOUR, LÀ EST UN REGARD

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (3 mai 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L'apparition de Jésus Ressuscité aux rives du lac de Tibériade, ne ressemble pas à celles dont nous lisons les récits depuis la nuit pas­cale. Il n'y a pas ici de réflexion très pointue, au sens théologique, comme celle de Jésus à Marie-Made­leine : "Ne Me touche pas, Je vais vers mon Père et votre Père", ni la leçon d'Écriture sainte de Jésus aux deux disciples sur la route d'Emmaüs. Jésus n'emploie pas cette façon de s'imposer et de se dire : "C'est bien Moi, voyez ma chair, voyez mes os, voyez mes blessu­res, Je ne suis pas un fantôme". Il n'y a pas non plus la lente approche de Thomas : "Je ne croirai pas, je croirai peut-être, nous verrons" ni l'exhortation apos­tolique officielle : "Allez, enseignez, baptisez, faites des disciples". L'apparition de Jésus au bord du lac, loin de Jérusalem, ce qui déjà est une caractéristique à un autre message, non pas opposé à ceux que je viens de rappeler, mais nécessaire pour les lier tous ensem­ble. Car en définitive s'il y a un côté officiel et néces­saire de la Résurrection de Jésus aux yeux et pour la foi de ses disciples, s'il y a l'envoi officiel pour la mission, et c'est bien nécessaire, j'allais dire, à la li­mite, ceci ne suffirait pas, car le monde officiel n'est pas suffisant pour vivre, c'est aussi vrai de l'Église.

Pour aller plus loin, je crois que cette appari­tion de Jésus au bord du lac a une tonalité très parti­culière que j'appellerai celle de la familiarité, une familiarité très fortement teintée d'affection et de dou­ceur, mais qui ne tombe jamais dans la sentimentalité ou dans l'exhibitionnisme qui sont si contraires à la véritable intimité. Regardez la façon dont Jésus se tient sur le rivage, Il ne s'impose pas, il ne se propose même pas, Il est là présent dans la brume du petit matin. Remarquez cette délicatesse du langage : "Pe­tits enfants, les enfants, avez-vous du poisson ?" alors que ceux-ci sont des hommes fatigués d'une nuit d'échec et de peine. Remarquez le geste d'attention du petit déjeuner déjà préparé. Le poisson est cuit et les croissants aussi. Tout est apporté, et ce carton d'invi­tation si fort dans sa sobriété, sans citation de l'Écri­ture ou de je ne sais quelle mystique : "Venez déjeu­ner". Considérez cette façon géniale qu'a Jésus de faire reposer sur les épaules fragiles de Pierre la charge apostolique, sans autre raison que celle du cœur. Ainsi, cette scène de la rencontre au bord du lac est bien empreinte d'une familiarité, d'une intimité, d'une présence où les protagonistes se cherchent en­core dans une sorte de timide tendresse, timide mais vraiment réelle, à se situer les uns par rapport aux autres, à se rencontrer, à lier ensemble quelque chose qui ne se dit pas d'une autre façon que par ces gestes et ces paroles extrêmement simples parce que le salut se dit toujours dans la simplicité.

Après cette approche plutôt descriptive, allons au-delà et cherchons le sens de ces éléments, de ces gestes, de cette qualité de présence si proche du si­lence, et donc si chargée de sens vrai. Pour réfléchir et méditer à cela quelques instants avec vous, je m'inspi­rerai simplement d'une très belle réflexion de saint Thomas d'Aquin : "Là où est l'amour, là aussi est un regard". Jésus, c'est l'amour de Dieu pour les hommes parce qu'Il est Fils de Dieu. Jésus, c'est l'amour des hommes pour Dieu parce qu'Il est Fils de l'homme. A cause de cet amour, c'est un regard sur Dieu et sur les hommes, et je crois que ce regard d'amour est la clef du sens, de l'explication, du message de cette ren­contre au bord de la mer de Tibériade. Pour reprendre une expression de l'évangile, je dirais "voici com­ment".

D'abord, un regard qui est posé sur les choses du monde et qui va les faire déborder de leur réalité immédiate. C'est le petit matin. Le jour déborde de la nuit. Jésus est sur le rivage. La terre ferme déborde des flots toujours inquiétants, surtout la nuit. Le filet déborde de poissons, la fécondité déborde de l'échec, le pain et le poisson préparés débordent la faim de ces hommes fatigués. Ainsi, les choses même, la terre, le ciel, la mer et tout ce qu'ils contiennent saisis sous le regard de Jésus nous révèlent, nous enseignent une fécondité qui n'est pas d'abord de l'ordre matériel mais qui simplement signe cette présence de Dieu dans sa création, comme le disait saint Athanase "c'est Dieu qui vit dans les choses de ce monde". C'est le premier enseignement du regard de Jésus que les apôtres vont recevoir. Ils iront au-delà du petit matin pour com­prendre que Jésus est l'aurore de toute nuit, et que "il n'y a pas de nuit sans aurore" selon l'expression de Shakespeare, que Jésus est aussi la terre ferme, la "terre des vivants" comme le chante souvent le psal­miste, le rivage, Si vous voulez déjà l'autre rive de cette vie où seront partagé le festin des noces pasca­les, nous aussi, nous sommes encore sur les flots par­fois ténébreux et improductif de notre vie humaine, trop humaine parfois. Jésus est aussi, dans cet ordre des choses, le sens même de cette fécondité toujours nouvelle, toujours attendue quand elle est bien espé­rée, celle de la nourriture pour notre corps, ce pain, ce poisson, symbolique de sa miséricorde, de sa ten­dresse, de sa proximité. Dieu connaît nos faims sur­tout au terme de nos nuits. Ainsi, à la limite, rien n'est bouleversé ici, tout reste en place. Jésus ne passe pas à travers les murs, la pierre est roulée. J'allais dire, c'est plus simple, rien n'est bouleversé des choses de ce monde, mais déjà, tout est transfiguré : un com­mencement de sens, un commencement de fécondité à l'intérieur même de la matérialité. Un regard d'amour est un regard qui transfigure même les choses de ce monde.

Ce regard d'amour du Christ, puisqu'il est l'amour, se porte également sur ses disciples. Et là, nous entrons dans ce monde qui est complètement transfiguré et bouleversé quand Dieu, délicatement, du bout de son doigt, le touche. C'est d'abord la conviction de Jean qui va déborder en proclamation de la Foi : "C'est le Seigneur". Cette confession de Foi déborde son cœur, déborde ses lèvres parce qu'il sait déjà, comme l'exprimera un jour saint Paul aux Romains que "ceux qui croient dans leur cœur et confessent sur leurs lèvres que Jésus est Seigneur, sont sauvés" (Rom. 10, 9). Voilà le salut déborde de la nuit et de l'échec, de cette pêche sans fruits. C'est l'émerveillement qui déborde l'intime conviction. Et encore cette tocade de Pierre, qui déborde de sa fatigue et de sa peine qui, s'il avait été sur le rivage, se serait jeté au cou du Seigneur. C'est pourtant pas son genre. Il se jette à l'eau et, ainsi, au-delà de toute peur, veut rejoindre celui dont il entend dire par Jean "c'est le Seigneur". Il y a ce regard également sur ceux que le Christ invite à déjeuner, ce regard qui transforme leur connaissance en amour. L'amour déborde la connaissance : ils n'osaient pas lui demander : "Qui es-tu ?" parce qu'ils savaient, ils savaient bien que c'était le Seigneur. Puis enfin ce dialogue unique, extraordinaire entre Jésus et Pierre, ce dialogue qui fonde l'Église comme je le disais à l'instant, non pas sur des raisons, mais sur le cœur, sur les raisons du cœur. Et là encore, l'amour de Pierre pour son Seigneur déborde le dégoût de son reniement, déborde l'amertume de ses pleurs, déborde les craintes de ses peurs quand il disait à Jésus : "Non, tu n'iras pas jusqu'à la mort".

Ainsi, frères et sœurs, dans la familiarité et la douceur d'une rencontre matinale sur les bords d'un lac, dans cette intimité extrêmement exigeante, ferme et forte et à la fois si fine et si délicate, si profonde, où tout est dit, à la limite sans se dire, où tout est compris sans explications ni de la part de Jésus qui répondrait aux questions des disciples, ils n'osent pas en poser, jaillit le message de cette rencontre au bord des eaux baptismales de la mer de Galilée. Tout à l'heure, je disais que cette apparition ne ressemblait pas aux autres plus officielles, vous sentez combien elle a une importance majeure pour que ces apparitions ne soient pas celles d'une religion officielle, mais celles d'un cœur à cœur entre chaque apôtre et son Seigneur.

Alors, la conclusion, la voici : dans la liturgie pascale, nous chantons beaucoup le triomphe de Jé­sus, son cortège triomphal comme dit l'apôtre. Nous chantons beaucoup sa gloire, sa victoire, mais tout ce vocabulaire n'est pas triomphaliste n'est-ce pas, il est simplement celui qui exprime le triomphe intérieur de l'amour de Dieu qui, lorsqu'Il regarde la terre et les hommes, les transfigure et met en eux la puissance de la résurrection du Seigneur. L'Église n'a pas à parer de triomphalisme, l'Église n'a pas à jouer les vainqueurs, l'Église n'a pas à s'imposer à ce monde, l'Église n'a pas à vouloir gouverner le monde, ni à vouloir impo­ser sa loi au monde. Ceci n'est pas dans la logique de la résurrection. L'Église, ce sont ces familiers du mystère de la présence de Jésus ressuscité qui en se­ront tellement bouleversés que cette familiarité dé­bordera comme je le suggérais tout à l'heure, les hommes d'aujourd'hui pourront reconnaître le Christ sous d'autres traits que ceux de sa propre résurrection, sur les traits d'hommes et de femmes d'aujourd'hui eux-mêmes ressuscités, eux-mêmes ressuscitant, non pas de façon extérieure ou médiatique, mais ressusci­tant dans cette rencontre, dans ce cœur à cœur, dans ce silence intérieur. "Venez déjeuner". Voilà, je crois, quel est le message de cette rencontre si simple et si importante de Jésus dans la familiarité avec ses disci­ples.

Pour terminer, je voudrais simplement citer ce témoignage que je trouve très bouleversant, donné par Dominique Lapierre dans un de ses derniers livres qui raconte l'extraordinaire épopée de la charité, de la délicatesse, de l'amour qui se fait regard sur le visage des malades du Sida. Il raconte comment l'archevêque Cardinal de New York fonde dans sa ville le premier hôpital pour les accueillir, l'un des premiers malades à être soigné, est un archéologue juif. Devant toute la délicatesse et l'affection qui lui sera signifiée au long de ces mois de maladie et de déchéance, délicatesse et affections débordant du regard des sœurs de Mère Teresa, des soins des médecins, des visites du Cardi­nal de New York, au moment de partir sur l'autre rive, de se jeter à l'eau à l'appel de son Seigneur, il rassem­ble autour de son lit tous ceux qui l'ont aimé, tous ceux qui l'ont soigné, tous ceux qui l'ont aidé. Voilà la dernière phrase du livre qui est en même temps la dernière phrase de la vie de cet homme et est la pre­mière phrase du commencement du monde nouveau : "Joseph Stein les regarda longuement l'un après l'autre, cherchant à exprimer en silence à chacun sa gratitude. Il souriait. Il aspira un peu d'air, avec diffi­culté et lâcha dans un souffle : "Vous êtes tous encore plus grands que l'amour"".

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public