AU FIL DES HOMELIES

Photos

JÉSUS-CHRIST RESSUSCITE L'HOMME À LA MESURE DE DIEU

Ac 3,13-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques - année B (17 avril 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Jérusalem : Le Cénacle 
"Jésus se tint au milieu des disciples et leur dit : "La paix soit avec vous". Puis Il leur montra ses mains et ses pieds en leur disant : "Voyez, c'est bien moi !" S'il est des pages d'évangile qui ont éveillé le soupçon depuis à peu près un siècle, ce sont bien les pages concernant les apparitions de Jésus ressuscité.

Qu'il y ait eu, au début de notre ère, un prophète en Galilée, même un thaumaturge, un guérisseur dont l'enseignement était extraordinaire, qu'Il ait eu le courage d'annoncer jusqu'au bout l'exigence du Royaume dans une parfaite fidélité au Dieu d'Israël, qu'Il ait souffert le jugement, la Passion, la mort, tout cela est reconnu par pratiquement tous les historiens. Les difficultés critiques commencent au sujet des témoignages de la Résurrection. Car la plupart du temps, on s'aperçoit que ces témoignages sont extrêmement embrouillés. Nous avons l'habitude de les écouter passage par passage, mais si on essaye de mettre en semble les différents témoignages de l'évangile, on s'aperçoit que, même chez saint Luc, les apparitions du Christ ressuscité sont bloquées en vingt quatre heures dans son évangile et en quarante jours dans les Actes des apôtres, cela fait tout de même un petit problème cette apparente condensation du temps ! Par ailleurs chez Marc, il n'y a qu'une apparition du Christ, décrite furtivement, aux femmes, et puis plus rien. Ou encore il est question, dans plusieurs récits des apparitions du Christ ressuscité, d'une autre apparition de Jésus à Pierre seul, or nous n'en avons pas le récit.

       Compliquée toute cette affaire ! Témoignages embrouillés, saccadés, heurtés. Et puis en même temps, témoignages difficiles à croire parce que cet homme qui surgissait impromptu entre Emmaüs et Jérusalem sans se faire reconnaître, nous donne l'impression qu'Il mettait son voile de prière très bas sur les yeux pour ne pas être reconnu. Ou encore ce surgissement tout à coup au milieu du Cénacle, tel que nous venons d'en lire le récit. Ou encore cet inconnu sur le rivage de Galilée. Les questions fusent : où est-Il apparu ? plutôt en Galilée, plutôt à Jérusalem ? Les énigmes policières, dans l'affaire de Jésus ressuscité, sont insolubles.

       Et puis une autre chose encore qui nous gêne davantage : c'est le côté un peu démonstratif. Qu'avait-Il besoin d'aller manger du poisson grillé pour nous prouver qu'Il avait un corps ? qu'est devenu ce pauvre poisson grillé qui faisait partie de ce monde lorsqu'Il est passé dans l'autre monde dans le corps du Christ ressuscité ? Dans tous ces épisodes n'y a-t-il pas d'ostentation de la part du Christ  : un désir un peu suspect de vouloir prouver quelque chose ? Et puis vous connaissez la critique moderne, on se dit après tout, c'est peut-être les disciples eux-mêmes qui ont forcé la note et qui nous ont affirmé que "ça s'était passé comme ça". Bref, quand on a collectionné toutes ces difficultés, on se dit au fond que signifient ces apparitions du Christ ressuscité ? Est-ce que finalement on ne se serait pas contenté d'un récit plus clair, plus simple ? Par exemple les disciples proclament : "Il est ressuscité". Point final. Tout s'arrête là ! L'évangile aurait eu un finish absolument propre et impeccable, incontestable. Nous aurions connaissance de la foi des témoins et non pas le témoignage troublant de l'histoire qui devient "des histoires", nous aurions quelque chose de franc, de net, une affirmation de foi.

       En réalité, ces apparitions du Christ ressuscité ont une énorme importance pour la foi. Encore s'agit-il de bien les lire. Les apparitions du Christ ressuscité ne sont pas le stratagème final par lequel serait prouvé qu'effectivement Il était bien le Fils de Dieu. Jésus n'a pas réservé une sorte de happy end pour nous expliquer : "vous voyez, jusqu'à maintenant, j'ai eu affaire aux méchants indiens, et maintenant moi, je suis le meilleur". Les récits des apparitions du Ressuscité ne constituent pas à proprement parler une preuve. Ils sont bien plus qu'une preuve. Quoi donc ?

       Ils sont l'affirmation radicale que nous sommes faits en vérité pour le Royaume. Je m'explique : quand Jésus est venu sur terre, quand Il est né, quand Il a épousé notre condition humaine, nous avons su par l'Incarnation, par la présence de Dieu parmi les hommes que Dieu était capable de se faire tout à nous. L'Incarnation est le mystère de la familiarité de Dieu avec les hommes, Dieu s'appelle Emmanuel, "Dieu avec nous". C'est le fait que Dieu se "proportionne" à l'humanité. Et chaque fois que nous évoquons tous les grands faits et gestes de la vie du Christ, nous sommes toujours dans l'admiration de cette merveilleuse imagination et attention de Dieu, de ce merveilleux amour inventif et créateur qui fait que, dans toutes les situations, Il sait, au plus grand sens du terme, "s'adapter", s'articuler à la situation du monde et des hommes.

       L'Incarnation, c'est le mystère par lequel Dieu se fait à nous, pour nous. Il se fait tellement à nous, pour nous qu'Il accepte même de passer par la mort. Il n'y a pas de manière plus grande et plus généreuse d'être que de donner sa vie pour ses amis, c'est Lui-même qui l'a dit. L'incarnation va jusqu'à la mort, au sens où Dieu se fait vraiment tout pour l'homme. Il se fait tout pour l'homme et tout à l'homme, Il devient un Dieu "sur mesure" humaine. Mais si tout s'était arrêté là, d'une certaine manière, Dieu se serait contenté de se laisser approprier par nous, nous l'aurions intégré dans notre vie, dans notre paysage et dans notre manière d'être. Dieu se livrant aux hommes, Dieu se faisant tout à l'homme, serait devenu un élément du cadre de notre vie, car nous avons toujours la tentation de faire de la religion un cadre habituel de notre existence. Mais est-ce vraiment là ce que Dieu voulait ?

       Non, ce que Dieu voulait, c'était se faire tout à nous pour nous faire tout à Lui. Et c'est précisément ce que manifestent la Résurrection et les récits des apparitions du Christ ressuscité. Ce sont les moments très rares (quelques apparitions) par lesquels Dieu, en son Fils, nous a révélé que nous étions faits pour Lui. Non seulement Il est fait pour nous, mais réciproquement nous devons être faits pour Lui. Ce n'est pas simplement Dieu qui s'adapte à la terre, c'est la terre et les hommes qui désormais sont invités à s'adapter au Royaume.

       Il y va, vous le sentez, du sens de notre existence chrétienne, de cet autre versant de notre existence chrétienne qui est ainsi déterminé, orienté par les apparitions du Christ ressuscité. Le Christ Lui-même ressuscité veut apparaître à ses disciples pour leur dire : "Désormais le pôle de votre existence et de votre vie sur terre, c'est moi, c'est le Royaume, l'au-delà de nous-mêmes". Jésus se manifeste comme Royaume pour qu'effectivement nous soyons à Lui. Je dirais qu'alors, le Christ ressuscité commence à faire du Royaume, de Lui-même, de sa personne, le pôle d'un aimant qui va rassembler toute l'humanité progressivement autour de Lui, comme l'aimant est capable de concentrer des masses de limaille de fer, de les orienter vers Lui et pour Lui. Et les apparitions du Christ ressuscité sont précisément les moments où l'humanité, en la personne des disciples, commence à entrer réellement et efficacement dans "le champ magnétique" de Dieu.

       Or je trouve ici quelque chose d'étonnant que je suggère à votre méditation et à votre réflexion : on aurait pu imaginer que, pour nous adapter au Royaume, Jésus ressuscité nous fasse, permettez-moi l'expression, "un grand cinéma", des mises en scène absolument extraordinaires, qu'Il s'impose, comme on le voit à certains moments dans un opéra, par des phénomènes d'apparitions éblouissantes, avec du feu, du tonnerre, des éclairs, etc... Or rien de tout cela.

       Quand le Christ veut montrer à quel point nous sommes faits pour le Royaume, Il reprend les gestes mêmes qu'Il faisait auparavant. Avant Il mangeait avec ses disciples, maintenant Il mange avec ses disciples. Auparavant Il avait souffert sur la croix, maintenant Il se manifeste avec les blessures de sa croix. Auparavant Il leur expliquait les Écritures, maintenant Il leur explique comment les Écritures se sont accomplies en Lui. Auparavant Il leur manifestait cette présence aimante et attentionnée, maintenant Il les appelle : "petits enfants". Avant Il allait à la pêche, (c'était là-même qu'Il les avait trouvés) maintenant Il retourne à la pêche.  Voyez-vous le Royaume n'est pas quelque chose qui plane à des kilomètres au-dessus de la stratosphère. Le Royaume, c'est le Christ ressuscité, qui se livre dans les gestes les plus humbles, les plus simples de notre vie. C'est la présence même du Ressuscité infiniment transcendant, capable d'être présent à tout, à tout instant, mais qui se manifeste précisément par les gestes les plus simples et les plus ordinaires.

       Voilà pourquoi nous sommes témoins du Christ ressuscité : parce que, d'une manière ou d'une autre, nous avons fait, à notre tour, infiniment plus réduite et moins décisive sans doute, mais très importante aussi pour notre expérience personnelle, la même expérience du Ressuscité : nous aussi, nous avons rencontré le Christ ressuscité. Les gestes tout simples qui ont scandé notre vie, les sacrements, le baptême, le partage du pain dans la communion, les dons de l'Esprit dans la confirmation, la grâce de supporter la maladie dans l'onction des malades, tous ces gestes nous disent la présence familière du Ressuscité, et nous disent surtout que nous sommes faits pour le Royaume. Et les moindres gestes de charité, de service, nous croyons que ces gestes-là sont aussi des manifestations du Christ ressuscité et qu'ils nous adaptent au Royaume à venir. Aimer désormais devient une affaire divine, une affaire du Royaume. Notre vie tout entière devient une affaire du Royaume, dans la familiarité, dans la simplicité même de ce qu'il nous est donné de vivre tous les jours.

       Tout cela est simple, mais tellement essentiel, tellement important : savoir que dans tous les gestes, qu'ils soient sacramentels, qu'ils soient les gestes de la charité, qu'ils soient les gestes par lesquels nous ouvrons notre cœur dans la prière au mystère de Dieu, dans tous les gestes se réalise et s'accomplit cette ouverture de notre être au mystère de Dieu, au mystère de la Résurrection. C'est pourquoi les apparitions du Christ ressuscité sont des gestes si simples et si familiers. Le Christ est vraiment là, sur un autre mode certes, mais avec les mêmes gestes, avec la même simplicité, la même tendresse et le même amour. Et s'Il nous avait montré avant sa mort qu'Il voulait se faire tout pour nous, maintenant Il nous appelle à être tout pour Lui.

       AMEN


 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public