AU FIL DES HOMELIES

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QUELLE PLACE POUR JÉSUS DANS NOTRE VIE ?

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (25 avril 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Au soir de cette Pâque, quelle place y avait-il pour Jésus dans le cœur des disciples ? Les disciples d'Emmaüs semblaient quand même connaître le Christ et leur attitude peut nous paraître surprenante. Ils devaient le connaître puisqu'ils ont dû le suivre au moins depuis le début de son ministère. Ils auraient très bien pu voir les différents miracles et les différents signes posés par Jésus pou exprimer qu'Il était le Fils de Dieu. D'ailleurs ils se souviennent bien. C'était un prophète puissant en actes qu'ils avaient, c'est fort probable, pourquoi pas, participé aussi à l'institution de l'eucharistie ou en tout cas les apôtres avaient dû la leur raconter puisqu'ils vont reconnaître Jésus à la fraction du pain. Ils auraient très bien pu comprendre, grâce au témoignage des saintes femmes, tout ce que Jésus avait voulu dire. Même ils semblent être proches des disciples puisqu'ils les connaissent et qu'ils vont aller les retrouver à la fin de cet épisode d'Emmaüs, ensemble ils auraient dû aller plus loin dans la foi. Tout cela finalement est quand même un peu renversant, que des hommes aussi pro­ches mettent tant de temps à croire, que des hommes aussi familiers de la présence du Christ mettent tant de temps à le reconnaître, que des hommes finalement amis de Jésus soient si éloignés de ce qui Lui arrive.

On a l'impression, si je peux me permettre une comparaison, que les disciples d'Emmaüs ont joué au jeu de l'oie. Vous savez ce que c'est que le jeu de l'oie. Dans votre enfance, vous avez certainement joué comme moi. On part au début bien guilleret, on fait toutes les cases. Et quand on arrive sur la case "mort", on retourne au départ. Là les disciples d'Em­maüs sont vraiment tombés sur la case "mort" et ils reviennent en arrière, ils reviennent dans leur petit hameau d'Emmaüs, ils font véritablement le retour vers le passé. C'est, je crois, un peu désespérant. Or pour qu'ils aient la victoire, il faut qu'ils passent victo­rieusement sur cette case "mort", celle de la Résur­rection. Il faut qu'ils comprennent que la mort s'inscrit en effet dans la vie du Fils de l'Homme comme elle s'inscrira dans leur propre vie, pour comprendre quelle est la réalité qui commence à naître au cœur de leur vie, c'est-à-dire le principe même de la Résurrec­tion. Alors ils s'en vont tout tristes, ils s'en vont tout déçus, eux qui ont non seulement les dés mais le jeu pour essayer de gagner avec Jésus.

Ils vont le reconnaître. Et c'est là où c'est très surprenant, c'est qu'ils vont le reconnaître dans ce qu'ils sont en train de vivre, au cœur même de leur retour et de leur tristesse. Ils vont le reconnaître sur leur route. Leur cœur n'est-il pas tout brûlant ? Il y a une personne qui est près d'eux, c'est Jésus, un Jésus si familier qu'on n'arrive même plus à se rendre compte qu'Il est là, un Jésus qui va leur révéler eux-mêmes leurs propres paroles, car qu'est-ce qu'ils vont faire ? Ils vont simplement raconter ce qui s'est passé. Mais en écoutant pour eux-mêmes, en se remémorant, en faisant mémoire de ce qui s'est passé, alors ils font mémoire du Christ. Et ils découvriront dans leurs propres paroles le sens même de leur vie et de celle de Dieu. Jésus ne s'impose pas, Il fait semblant d'aller plus loin. Il fait semblant d'aller plus loin et puis on Lui dit : "mais reste avec nous".

Seulement là aussi les disciples d'Emmaüs vont être surpris, ils vont découvrir qu'Il va rester encore plus avec eux qu'ils ne l'avaient imaginé. Car le Christ présent puis reconnu dans la parole et pré­sent puis reconnu comme étant leur chemin, ils le reconnaissent dans cette fraction du pain. Finalement les espèces du pain vont révéler cette présence encore plus grande et si proche du Christ, autant si ce n'est plus que lorsqu'ils l'avaient même vu face à face avant sa Résurrection. Car ils découvrent aussi une chose plus importante, c'est que cette présence du Christ, c'est sous les espèces de leur vie humaine qu'elle se révèle. Cette présence du Christ se révèle sous les espèces de la route, du chemin qu'ils ont pris, sous les espèces de leurs propres paroles qui font mémoire, sous les espèces de leur vie quotidienne.

Je crois qu'il y a là un grand enseignement pour chacun d'entre nous, mais aussi pour l'Église. Car dans notre monde la présence de Dieu est ainsi, c'est que Jésus faisant toujours semblant d'aller plus loin est en fait bien plus proche que ce que l'on per­çoit. Et on pourrait aussi se poser la question : "Mais quelle place l'Église accorde-t-elle au Christ dans sa vie ? Est-elle comme ces disciples d'Emmaüs hélas trop souvent peut-être, qui s'en vont tristes et déçus comme si rien ne s'était passé ?" Il suffit finalement de se demander : l'Église qui a connu le Christ, qui l'a annoncé pendant deux mille ans, bien souvent aux portes de la modernité semble triste et s'en aller sur un chemin dont on se demande bien où il la conduit. D'ailleurs elle semble tellement perturbée cette Église qu'elle essaie par tous les moyens de bien de revenir en arrière, mais les retours en arrière dans l'Église sont trop souvent des régressions. Ou au contraire on veut se fondre dans le monde pour que, sous prétexte de ne pas faire de triomphalisme, on finisse par trans­former l'Église en simple évènement ou réalité sociale à but humanitaire pouvant aider plus ou moins les hommes. Est-ce vraiment cela, au bout de deux mille ans de christianisme, la seule façon pour l'Église de comprendre sa mission et d'annoncer la présence du Christ au cœur de ce monde ?

On pourrait avoir l'impression que l'Église, elle aussi, est tombée sur la case "mort" et qu'au bout de deux mille ans, c'est finalement un échec. Or nous ne sommes pas sur la case "mort", nous sommes sur celle de la victoire, de la Résurrection. Et l'Église doit se présenter, non comme celle qui doit faire collusion avec le pouvoir pour montrer de quoi elle est capable, et combien l'Église est présente à ce monde, ce n'est pas son rôle, ni en disparaissant derrière des réalités sociales, mais son rôle c'est de manifester à ce monde la présence du Christ ressuscité. Finalement c'est de découvrir quelle est la route des hommes, quelle est la vie quotidienne des hommes, quel est leur pain quoti­dien qui va révéler cette présence du Christ. Voilà finalement ce que, aujourd'hui, l'Église est appelée à faire.

Mais là je parle trop généralement parce que c'est de nous qu'il faudrait parler. Nous sommes, nous aussi, ces disciples d'Emmaüs, car nous avons connu le Christ, nous en vivons, nous venons régulièrement à la messe, nous inscrivons nos enfants en catéchèse, nous essayons de leur faire découvrir des réalités im­portantes, dans le meilleur des cas on essaie de leur transmettre des valeurs auxquelles parfois on a du mal à croire soi-même et auxquelles on se raccroche plus ou moins. Mais, frères et sœurs, ce n'est pas cela le christianisme.

Si notre christianisme consiste simplement à cantonner un peu Jésus dans une partie de notre vie, nous avons tout raté. Si simplement le christianisme consiste à faire ses Pâques et à aller une fois par se­maine à la messe, nous avons tout raté. Nous sommes sur la case "mort", nous sommes pour notre vie reli­gieuse et au plan spirituel sur la case "échec" et non pas sur la victoire du Ressuscité. Car si nous nous arrêtons là, nous ne découvrirons pas que la présence du Christ ressuscité est sur notre chemin, que cette présence du Christ ressuscité englobe toutes les par­ties de notre vie, toutes les réalités de ce que nous vivons. Car Jésus ne se contente pas du minimum de ce que nous voulons Lui donner. De toute façon, même si nous ne réservons qu'un minimum dans notre vie pour Jésus, Jésus prendra tout. S'Il ne le prend pas maintenant dans notre vie, Il le prendra à notre mort, Il veut tout de nous parce qu'Il s'est donné entière­ment, parce qu'Il a vécu pour nous, parce qu'Il est mort pour nous, parce qu'Il nous a aimés jusqu'au bout, Il nous veut tout entiers. Il ne veut pas de ra­massis de miettes de notre vie, Il veut la plénitude de notre vie pour constituer une Pâque c'est-à-dire une véritable mort et à nous-mêmes et à ce monde pour entrer dans la vie du Ressuscité, pour que notre vie soit le chemin de l'espérance des hommes, pour que ce que nous considérons comme banal dans notre vie quotidienne soit présence même de Dieu, en somme pour que nous soyons l'eucharistie de Dieu, pour que notre propre vie, notre propre chair soit cette présence du Seigneur.

Je vous cite une belle prière de saint Patrick écrite au cinquième siècle : "J'avance sur ma route avec la force de Dieu comme appui, Christ devant moi, derrière moi, Christ sous moi, sur moi, Christ en moi, à mes côtés, Christ autour et alentour, Christ à ma gauche, Christ à ma droite, Christ avec moi le matin et avec moi le soir, Christ dans chaque cœur qui pensera à moi, Christ sur chaque lèvre qui par­lera de moi, Christ dans chaque regard qui se posera sur moi, Christ dans chaque oreille qui m'écoutera".

Voilà un message d'espérance pour le monde : sa présence à toute notre vie. Frères et sœurs, sur le chemin d'Emmaüs, j'ai reconnu les disciples : c'était nous.

 

 

AMEN

 

 
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