AU FIL DES HOMELIES

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JE VOUS AIME CHACUN COMME SI VOUS ÉTIEZ SEUL AU MONDE

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (26 avril 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 
Frères et sœurs, je vous fais la confidence que cette page d'évangile est, de toutes, celle qui m'émeut et me touche le plus. C'est d'ailleurs une page d'une richesse extraordinaire, nous pourrions parler de ses disciples qui ne reconnaissent pas Jésus, nous pourrions parler de cette délicatesse avec la­quelle Jésus reprend le geste de la pêche miraculeuse par lequel Il avait appelé ses disciples au tout début de sa vie publique, nous pourrions parler de ce pardon donné par Jésus à Pierre pour son triple reniement de la fondation de sa primauté sur ce pardon, mais, au milieu de tant de richesses, je voudrais m'en tenir aujourd'hui à ce repas, ce repas sur le bord du lac, entre Jésus et ses disciples.

Vous l'avez certainement remarqué à travers toute la Bible, l'Ancien Testament déjà et plus encore le Nouveau, l'image du repas est une des images pri­vilégiées pour nous parler de la Béatitude, de ce temps de paix et de joie infinies que Dieu a préparé pour nous, pour lequel Il nous a créés et auquel Il nous invite. Déjà le prophète Isaïe, au chapitre vingt-cinquième de sa prophétie disait que le Seigneur avait préparé pour tous les peuples sur une montagne un festin de viandes grasses et de vin clarifié, et qu'Il détruirait sur cette montagne le voile de deuil qui voilait tous les peuples. Et à travers déjà tout l'Ancien Testament et plus encore le Nouveau, c'est cette image du festin, du repas de joie, du repas de fête qui est le symbole privilégié de cette éternelle rencontre avec le Seigneur. Il suffit d'évoquer d'un mot les pa­rabole du Royaume où Jésus dit : "Le Royaume des cieux est semblable à un festin de noces que le roi a préparé pour son Fils" (Matthieu 22-2) ou encore ces pages de l'Apocalypse, notamment celle que nous répétons au moment de la communion eucharistique : "Heureux les invités au festin des noces de l'Agneau". (Apocalypse19, 9). Car ce repas de fête déjà évoqué dans l'Ancien Testament est devenu dans le Nouveau un festin de noces puisque la raison de la fête, ce sont les épousailles de Dieu avec l'humanité, du Christ avec l'Église. Repas de fête, repas de noces, festin qui rassemble tous les peuples de toute langue, de toute race, de toute nation, telle est l'image première de la béatitude.

Avec la dernière Cène, nous avons fait un pas de plus dans cette symbolique du repas, puisque ce repas n'est pas seulement un festin de noces et de fête, mais c'est le repas où Jésus Lui-même se donne en nourriture, où le pain que l'on mange est un corps, où le vin que l'on boit est son sang, et non seulement le corps du Christ, mais son corps livré, livré en sacri­fice, offert, son corps déchiré sur la croix, son sang versé pour le pardon des péchés. Un repas qui ras­semble l'univers, un repas dans lequel Dieu Lui-même se fait notre nourriture. Voici que le texte que nous venons de lire aujourd'hui va apporter une touche nouvelle, une caractéristique nouvelle à ce repas. Et cette caractéristique, c'est celle de l'intimité.

Ce repas au bord du lac, ce n'est pas simple­ment un repas où Jésus se donne en nourriture (cela n'est pas exclu, mais n'est pas dit non plus), mais c'est très précisément le repas que le Christ a Lui-même préparé. Rendez-vous compte : les disciples sont en train de pêcher dans la barque, Jésus est seul sur le rivage, et quand ils descendent voici qu'il y a un feu de braises avec du poisson dessus. Jésus a Lui-même préparé ce feu, Jésus a Lui-même péché ce poisson, Jésus Lui-même a mis ce poisson à cuire et Il partage le pain. Et Il invite les disciples : "Venez déjeuner", et non seulement Il les invite à partager ce repas qu'Il a préparé, mais encore c'est Lui-même qui les sert. Il va de l'un à l'autre, prenant Lui-même le pain et le leur donnant. Vous vous souvenez peut-être qu'à la multi­plication des pains, quand Jésus avait voulu nourrir les foules, Il avait chargé les disciples de distribuer le pain aux foules. Ici c'est Lui-même qui se fait le ser­viteur.

Le repas que nous prenons avec le Christ, c'est un repas où Jésus se met à nos pieds comme à la dernière cène quand Il a voulu laver les pieds des disciples. C'est Lui qui va et qui, dans chacun des plats, dépose la portion de chacun de ses frères. Repas donc dans une grande intimité, dans une grande déli­catesse, dans une manière qui n'appartient qu'à Dieu seul de se mettre à notre service, Lui qui est pourtant le Seigneur et le Maître, car Il l'a dit : "être le Sei­gneur et le Maître c'est se faire le Serviteur de tous. Qui est le plus grand ? est-ce celui qui est à table ou celui qui sert ? n'est-ce pas celui qui est à table ? eh bien Moi, je suis parmi vous comme celui qui sert."(Luc 22,27). Jésus est donc Celui qui nous sert, Celui qui nous invite.

Et je ne crois pas outrepasser le sens de ce texte en disant que ce repas, même s'il y est question de poisson en plus de pain, est un repas eucharistique. Vous le savez, à l'origine de l'Église l'Eucharistie n'était pas un repas purement social, comme nous le célébrons aujourd'hui où seuls le pain et le vin nous sont donnés, mais l'eucharistie faisait partie d'un repas normal, comme à la dernière cène. Le repas pascal où l'on mangeait l'agneau, les herbes amères, et non pas seulement le pain et le vin. Je ne crois donc pas exa­gérer en disant que ce repas au bord du lac est lui aussi un repas eucharistique. Mais Il insiste sur cet aspect de l'eucharistie auquel nous pensons moins souvent que c'est Jésus Lui-même qui est l'auteur de ce repas, que c'est Jésus qui, en quelque sorte, a fait la cuisine, et c'est Jésus qui vient nous donner à manger, qui vient nous partager ce pain, ce vin, cette nourri­ture qui sont pour notre vie.

Car en effet un repas, ce n'est pas seulement un endroit où l'on s'alimente. Certes on vient à table pour se nourrir et quand nous venons à l'eucharistie, c'est pour nous nourrir de ce pain qui est la Chair du Christ, mais on vient aussi au repas pour partager avec les autres et pour qu'à travers le pain, le vin et les autres nourritures partagées, nous partagions le plus profond de nous-mêmes, le plus profond de notre cœur. Prendre un repas avec quelqu'un, c'est lui décla­rer notre intimité, notre amour et c'est, à travers le symbole de ce que nous partageons partager le plus profond, le plus vrai de ce qu'il y a en nous. Et c'est bien ce qui se passe ici, sur ce bord du lac, dans ce petit repas qui est très loin d'un festin de noces, qui n'est pas un repas de fête solennelle, qui est un repas tout simple sur la plage.

C'est bien sur l'aspect de l'intimité que l'ac­cent est mis, comme d'ailleurs dans cet autre repas du Christ ressuscité évoquer dans un passage de l'Évan­gile de Luc, celui avec les deux disciples d'Emmaüs où Jésus seul avec eux se fait reconnaître à la fraction du pain, (Luc 24,30-31 et 35) ou encore ce repas qu'évoque le Livre de l'Apocalypse : "Voici que Je me tiens à la porte et Je frappe, et si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte J'entrerai chez lui pour souper, Moi près de Lui et lui près de Moi". (Apocalypse 3,20).

Car l'eucharistie à laquelle nous sommes conviés aujourd'hui, le festin des noces éternelles que cette Eucharistie prépare et signifie et qui en sera l'épanouissement, ce repas (et c'est tout un, de l'eucha­ristie jusqu'à la fin des temps, c'est un unique repas), est tout à la fois le banquet de fête où toutes les na­tions sont présentes et ce repas en tête à tête où nous sommes seuls avec Jésus. Les deux choses, au plan de l'image, nous semblent contradictoires, et pourtant je crois qu'elles nous introduisent à un aspect tout à fait essentiel du mystère de Dieu et donc aussi du mystère auquel nous sommes appelés. Pour nous, êtres hu­mains limités, nous sommes capables ou bien d'une vaste philanthropie dans laquelle nous essayons d'em­brasser le nombre le plus grand possible de nos frères, essayant de donner quelque chose de nous-mêmes à tous ceux que nous rencontrons, tous ceux que nous côtoyons (et c'est cela la charité fraternelle qui a vo­cation d'universalité), ou bien nous avons un amour unique, privilégié, nous "aimons d'amour", comme on dit, et cela nous ne sommes capables de le faire qu'avec une ou peut-être exceptionnellement quelques personnes, si outre notre conjoint nous avons dans notre vie des amis dont la profondeur du lien atteint la racine de nous-mêmes. De toute façon, c'est une expé­rience extrêmement limitée.

La différence, je crois, la plus formelle, la plus profonde entre nous et Dieu, c'est que précisément l'infini de Dieu, avant d'être un infini de toute-puissance, avant d'être un infini d'ubiquité, un infini de liberté, de connaissance, de capacité créa­trice, de puissance et de tout ce que vous voudrez, l'infini de Dieu est d'abord un infini d'amour en ce sens très précis que Dieu (et Il est le seul à pouvoir le faire, est capable d'aimer chacun d'entre nous comme s'il était seul au monde. Ce que nous ne pouvons faire que pour un, peut-être deux ou trois êtres privilégiés dans notre vie, Dieu le fait pour chacun d'entre nous. Oui, Il vous aime, vous personnellement comme si vous étiez seul au monde. Et Il aime aussi celui ou celle qui est assis à côté de vous comme s'il était seul au monde. Et chacun de nous est aimé de cette façon unique, absolue, totale, et tous ceux qui ne le savent même pas et qui sont dans la rue aujourd'hui et qui ignorent ce rassemblement de la messe dominicale, tous ceux-là sont, chacun, aimés d'une façon unique, absolue, totale. Pour Dieu, chaque être que nous sommes est unique au monde, et Il nous donne un amour qui est la totalité de son amour, sans que pour autant cet amour qu'Il nous donne soit enlevé à l'autre, car il reste chaque fois totalement donné et suscepti­ble de l'être encore. Je crois que c'est cela (que nous arrivons à peine à concevoir ou à imaginer), qui est le secret de la toute-puissance de Dieu, de l'infini de Dieu. L'infini de Dieu, c'est cette capacité d'aimer chaque être comme unique au monde, et de donner la totalité de ce que Lui, Dieu, est à cet être, sans en priver pour autant aucun autre de ceux qui vont par le monde.

Et c'est probablement cela que signifie, enfin je me plais à le penser, ce surnom que Jean lui-même se donne : "le disciple que Jésus aimait", non point que Jésus n'ait point aimé ces autres disciples. Bien entendu Jésus aimait aussi Matthieu, Pierre et Paul, mais Jean a été en quelque sorte celui qui a expéri­menté à une telle profondeur l'unicité de l'amour de Jésus pour lui qu'il a été le témoin vivant de cet amour vécu qu'il avait reçu de Jésus, et il a dit à toutes les générations que nous sommes : "chacun de nous, comme moi-même je l'ai vécu, nous sommes le bien-aimé, l'unique de Dieu". Etre aimé, en vérité, c'est toujours être aimé plus ou être aimé mieux. Et ceci n'empêche pas que l'autre soit aussi aimé plus. C'est là le mystère de l'amour, en tout cas de l'amour de Dieu.

Et d'une certaine manière Dieu nous invite à partager aussi ce privilège qui est le sien, cela nous dépasse de toutes parts, et nous ne pouvons même pas l'imaginer, et encore moins y prétendre et pourtant c'est cela que Dieu nous promet, et c'est cela que Dieu dit déjà à Pierre. Je ne sais pas si vous l'avez remar­qué dans ce passage, Jésus dit à Pierre : "M'aimes-tu plus que ceux-ci ?" Quelle prétention, quel privilège extraordinaire, Pierre aimerait Jésus plus que Jean, Pierre aimerait Jésus plus que Paul ! Non point, pas plus que Jean n'est aimé plus que les autres, mais est le témoin que quand on est aimé, on est toujours aimé plus. De la même manière Pierre est le témoin que quand on aime vraiment, on aime toujours plus. Pierre est celui qui témoigne que, si nous aimons comme lui a aimé, et Dieu sait que cet amour est passé par beau­coup de faiblesses, beaucoup de péchés et beaucoup de reniements, si nous aimons comme Pierre a aimé, nous aimons le Christ plus que les autres, ce qui n'empêche pas chacun des autres de L'aimer aussi plus, car aimer, c'est toujours aimer plus, de même qu'être aimé, c'est toujours être aimé plus.

Et c'est ainsi, je crois, que dans ce symbole du repas, tout à la fois nous sommes uniques avec le Christ, seuls avec Lui, face-à-face : "Je m'assiérai, Moi près de lui et lui près de Moi", dans une intimité inviolable de laquelle personne ne peut s'approcher, et en même temps ce repas est un festin de noces où toutes les nations, toutes les races de la terre sont conviées, où tous les hommes sont, comme nous, présents, chacun seul avec le Christ et en même temps tous ensemble dans cette fête des noces éternelles.

Frères et sœurs, que ces quelques mots de méditation sur le repas au bord du lac nous introdui­sent dans ce mystère infini, indicible de l'amour que nous pouvons seulement effleurer ici-bas, aussi bien dans nos amours humaines que dans notre tentative d'aimer Dieu, en tout cas de nous laisser aimer par Lui, que ce mystère de l'amour que nous effleurons ici-bas polarise notre regard, notre désir, notre vie et nous entraîne vers sa réalisation plénière quand Dieu sera tout en tous et seul en chacun.

 

 

AMEN

 
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