AU FIL DES HOMELIES

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A LA FRONTIÈRE DES VIVANTS ET DES MORTS

Ac 3,13-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques - année B (7 mai 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Quelqu'un est revenu d'entre les morts. Les dis­ciples nous l'affirment, ils en sont témoins, ils l'ont vu. A ma connaissance, personne d'autre n'est revenu d'entre les morts, sauf cet homme : Jésus. Il n'y a sur Lui, à part les cicatrices ces marques dont je vais parler, aucune trace de la laideur de la mort, de la défiguration, de la destruction, de la pourriture de cette mort qui nous atteindra. En Jésus, aucune de ces traces-là ! On ne peut lire sur le corps et le visage du Christ la moindre trace qui aurait abîmé et de ce fait, aurait nécessité une sorte de transformation radicale. Il n'est pas un fantôme, ni un revenant, comme la lit­térature fantastique a essayé de décrire le monde "d'après", il n'y a eu ni cris, ni oubliettes, ni labyrin­thes. On est même fort peu au courant de ce qui se passe dans ce monde-là, et contrairement à cette litté­rature fantastique qui tente de fantasmer et d'imaginer ce que peut être le royaume des morts, le royaume des revenants, ce passage un peu trouble, la frontière entre les vivants et les morts, et les maisons hantées en sont le témoignage. Au contraire, Lui revient vers nous dans le monde des vivants tel que nous le connais­sons, mais sans trop nous dire ce qu'Il a vécu "de l'autre côté". Nous sommes donc en panne d'informa­tions et la seule chose que nous ayons à portée de mains, comme les apôtres, c'est Lui, un corps, des marques, des mains, des pieds, une bouche, du pois­son grillé, et avec les apôtres, une sorte d'expérience qui hésite.

Nous sommes loin de cette littérature qui dé­crit avec horreur l'effroi qui naît en nous lorsque nous tentons d'évoquer ce royaume des morts. L'évangile semble se situer comme ailleurs, loin de cette des­cription de la crainte, de l'effroi, de l'horreur, il balaie toute cette littérature-là avec ses fantômes et ses reve­nants et situe différemment la frontière entre la vie et la mort. Peut-être d'ailleurs que la frontière entre la vie et la mort n'est pas exactement là où nous l'imagi­nons. Lorsque quelqu'un part et que nous sommes présents à côté de son corps, quelques instants avant sa mort, son corps qui était chaud, vivant, devient, aussitôt le dernier souffle rendu, inerte et froid, tout en gardant pour un court moment l'apparence de notre corps, et il semblerait bien que nous atteignons la frontière, l'extrême limite entre la vie et la mort à cet instant précis. Mais peut-être que cette frontière appa­rente, qui est en fait la plus effrayante pour nous, n'est pas la vraie frontière entre la vie et la mort ?

Revenons aux apôtres qui hésitent devant ce "revenu du monde de Dieu" qui vient les visiter. Tous d'abord, Il leur montre ses mains et ses pieds, et je m'étonne en relisant l'évangile, que Jésus ne leur parle pas directement de son visage. Je suis désolé, mais je ne suis pas certain de vous reconnaître au Paradis à vos pieds ou à vos mains, aussi belles soient-elles, mais je préfère m'imaginer que nous allons nous re­connaître par le visage. Même peut-être que vos bles­sures ne nous sont pas suffisamment connues pour que nous les reconnaissions et vous à travers elles. Jésus impose à ses apôtres une expérience assez par­ticulière. En remontant par ses mains et ses pieds, cicatrices, non pas de la laideur de la mort, de l'ago­nie, du masque tel qu'on l'a imaginé sur des grands hommes dont on a voulu garder le masque mortuaire, (on n'a pas le masque mortuaire du Christ), et par son corps intact, les apôtres redécouvrent son identité telle qu'Il était auparavant, avec toutefois ce léger décalage qui fait qu'on a envie de le reconnaître comme tel et qu'en même temps, une partie de sa personne glisse, échappe, quelque chose de l'ordre des yeux, des mains, du sens, on a envie d'adhérer et pourtant nous hésitons, comme eux.

La frontière est peut-être là d'ailleurs. Elle n'est sans doute pas là au moment où nous prenons conscience que ce corps, cette enveloppe qui était la nôtre, si précieuse pour nous est "déshabitée", comme "désanimée", ce qui pour nous est une rupture insup­portable, et nous ne nous y ferons jamais. Mais peut-être que la vraie frontière entre cette vie et la vie d'après ne se situe pas tellement au moment de cette rupture dans l'enveloppe, que dans quelque chose qui serait déjà là mais que mes yeux seraient empêchés de reconnaître, que mes oreilles seraient empêchées d'entendre, que mes mains ne seraient pas assez auda­cieuses pour le toucher.

Si Jésus revient sans rien nous dire du Royaume de Dieu, sans nous décrire ni les prairies, ni les passerelles, ni les petits jardins, ni les anges, ni les fêtes permanentes qu'on pourra y célébrer, je n'en sais rien, c'est sans doute pour nous éviter d'imaginer avec le peu d'informations qu'il nous donne. Peut-être pense-t-il que nous ne pouvions peut-être pas encore recevoir cette image de ce monde à venir, comme pour contrer notre projection habituelle qui est d'ima­giner ce monde d'après. C'est lui qui vient dans le monde d'avant, tout à fait à l'aise, encore bien plus à l'aise qu'avant, puisqu'Il est à la fois totalement esprit (Il traverse les portes et les murs), totalement corps, Il mange, partage, touche. Il est totalement affranchi du monde dans lequel nous sommes, mais plus encore, il témoigne de la liberté que notre vie humaine devrait avoir mais qu'elle n'a pas encore, mais qu'elle pourrait goûter dans le monde d'ici-bas. Notre corps et notre esprit, liés comme ils le sont dans notre vie humaine, et liés de nouveau quand nous serons appelés à la résurrection, vivent ici-bas non pas un avant-goût de ce que nous vivrons après, mais une réalité qui nous échappe pour le moment. Nous dirons : mais je l'avais vu sur terre, mais je ne l'avais pas reconnu, ah c'était cela ? Finalement, le Royaume de Dieu passe à côté de nos yeux, de nos mains, de nos oreilles et nous n'y prêtons pas vraiment attention, nous ne reconnaissons pas les signes du monde à venir, et nous l'éprouvons comme quelque chose qui fait partie des meubles de la vie quotidienne. Il y a des signes avant-coureurs : quand je vois par exemple Céréna qui va être baptisée dans l'Esprit de Dieu, je la vois comme une enfant bien entourée dans la protection maternelle et pater­nelle, et qui vit des aventures qui nous échappent ab­solument dans l'exploration passionnante du canard jaune, avec la bouche, avec les doigts, elle vit actuel­lement une aventure hors mesure pour elle, entourée de cette sécurité qui est sa famille, l'amour de ses parents, elle ose envoyer sa bouche, ses mains, ses pieds vers un objet étranger, inouï, incroyable, un petit canard jaune. Comme vous avez perdu de l'inté­rêt pour le petit canard jaune de votre enfance et que notre intérêt à nous est cette vie, entendrez le symbole que je mets derrière cela, nous avons perdu cette au­dace aventureuse qui est l'apanage de Céréna du haut de ses onze mois, qui est d'aller voir quelque chose qui semble étrange, ailleurs et qui cependant est déjà inscrit sur cette terre. La seule manière de le vivre, c'est la liturgie, peut-être le théâtre, la littérature, où se laisse pressentir ce quelque chose d'étrange, de familier et de lointain en même temps.

Dans le pain et dans le vin que nous allons consacrer tout à l'heure, si familiers, si proches, va s'introduire cette étrange substance du Corps et du Sang du Christ, si lointaine, qui vient nous rejoindre au cœur même du pain, dans notre bouche, dans notre vie. L'écart que nous célébrons ici dans la liturgie entre l'eau, le pain, le vin, la lumière, et ce qu'ils si­gnifient, cet écart que nous sommes obligés de fran­chir par la foi, par l'attente, par l'espérance, c'est exactement ce que les apôtres ont vécu quand ils ont revu Jésus-Christ "revenu". L'écart était réduit au maximum, il n'y avait qu'une feuille de cigarette entre le monde d'ici et le monde d'après, tandis que pour nous, il y a l'écart symbolique ce qui nous oblige à sauter comme les athlètes de la foi dont nous faisons preuve en disant "Amen", c'est le sportif habituel du dimanche matin, quand vous dites "Amen", vous fai­tes ce saut que vous apprenez à faire de mieux en mieux pour reconnaître dans le pain et le vin que nous proposons le Corps et le Sang du Christ. Les apôtres ont vécu ce saut lorsque Jésus est revenu ressuscité, mais il était réduit au minimum, on voyait presqu'à travers tous les symboles. On voyait presqu'à travers tout ce qu'avant pouvait signifier et qui le signifiait presque immédiatement, il suffisait d'un iota, mais il restait ce petit quelque chose qui ne serait franchi que lorsque eux-mêmes mourraient et recevraient de Dieu la pleine vision, la pleine écoute, le plein toucher.

Et si nous sommes là liturgiquement, c'est pour nous apprendre à goûter ce qu'est cette valeur de décalage symbolique qu'il y a entre ce que nous vou­lons signifier. Jésus, quand Il vous regarde, voit d'emblée l'homme ancien qui est en train de mourir en vous à l'instant même et collé à cet homme ancien et comme ressuscitant à l'intérieur comme une greffe, l'homme nouveau de demain.

C'est cela que les apôtres ont vu quand ils ont vu Jésus ressuscité : ils ont vu à la fois l'ancien arbre avec ses cicatrices, avec ses nœuds, aux mains et aux pieds, et la greffe nouvelle qui a pris et dominé l'homme ancien du Christ, l'homme nouveau, ressus­cité. Et Jésus quand Il nous regarde, touche, fait gran­dir sans écart pour Lui ce que nous étions et ce que nous serons. Céréna, ce qu'elle était, ce qu'elle va devenir par le baptême, ce qu'elle va devenir par elle-même en confirmant son baptême, va progressive­ment réduire l'écart qu'il y a entre l'homme ancien et l'homme nouveau de demain. C'est là qu'est cette frontière si ténue : ce n'est pas au moment où le corps est déshabité, nous laissant cette enveloppe terne et silencieuse et tragique, la frontière entre le royaume de demain et le royaume d'aujourd'hui, ou entre le Royaume de Dieu et le royaume des hommes, elle est sans arrêt dessinée comme en pointillé, à travers toute notre vie, plus précisément ici, mais aussi partout, juste derrière, juste à portée de foi.

Ce qui nous manque, ce sont les oreilles de demain, les yeux de demain, le cœur de demain, les mains de demain. Il nous faut nous placer dans cette hésitation, cette expérience des apôtres qui, le recon­naissant sans le reconnaître, en sont sûrs mais n'osent pas le dire, ont peur et pourtant s'avancent, sont nus et se rhabillent et puis finalement s'assoient simplement pour partager le poisson au bord d'un lac. Les dis­cours s'évanouissent, les craintes s'estompent, quelque chose d'autre intervient qui est : "Il est là". Et c'est cette certitude "Il est là" près de moi qui est la ré­ponse à toutes les questions que nous nous posons, les plus tragiques, les plus révoltées, les questions que nous portons en nous, qui nous désespèrent, nous font reculer, mais qui dans cette valse-hésitation est notre façon d'approcher de plus en plus près Celui qui se tient là, comme à la porte, et qui simplement partage dans nos gestes quotidiens sa future présence déjà offerte.

Que le Christ nous détourne de ce visage hor­rible de la mort qu'Il a définitivement vaincu. Ce n'est plus là que se situent la frontière et le passage, mais c'est déjà ici. Nous l'expérimentons comme des fron­taliers du Royaume de Dieu, à attendre, à craindre, à imaginer, puis en même temps à sentir que le passage se fait, commence, s'inaugure, que la Pâque com­mence à vivre en nous.

 

 

AMEN

 

 
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