AU FIL DES HOMELIES

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LE MINISTÈRE DE PIERRE : UN MINISTÈRE D’UNITÉ ET DE MISÉRICORE 

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (18 avril 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Les Bassots : Saint Pierre aux clés

 

Le nombre important de réactions favorables que j’ai reçues à propos de cette homélie confirme mon pressentiment : dans cette crise grave que traverse l’Église, on ne peut pas traiter l’affaire uniquement sur le mode du scandale, du sensationnel ou du silence embarrassé. Personnellement, je suis déçu (mais à peine surpris) de voir que la presse dite catholique ne se différencie de celle qui ne l’est pas, que par une réserve gênée, soucieuse ne de ne pas mettre d’huile sur le feu : « c’est déjà ça », mais si ce n’est que ça …  Or, on ne peut s’empêcher de réfléchir sur la signification de la présence d’un mal aussi abominable au cœur même de la structure ministérielle de la vie ecclésiale catholique ; et si on envisage ce niveau-là, on s’aperçoit qu’il faut aller au-delà des simples problèmes de déclarations officielles, des redressements disciplinaires et des rappels de la morale classique (toutes choses que le magistère ne manque pas de faire dès qu’un fléau moral menace la société civile, mais ce qui a fini par donner trop souvent l’impression qu’elle est toujours hors de cause …). Dans le cas présent, ce n’est plus possible, car c’est la structure ministérielle de l’Église qui est touchée : et si le ministère de Pierre n’est pas repensé dans la foi à sa racine à propos d’un événement aussi grave, il risque de devenir incompréhensible et absurde.

Ces temps-ci on parle beaucoup du pape. Un peu trop à mon avis, et de façon souvent peu pertinente, mais on ne choisit pas. Les médias en parlent, et il suffit d’ouvrir son ordinateur, son journal ou la télévision, pour  recevoir en pleine figure des messages et des scoops en cascade. Aujourd’hui même, dans cet évangile, on nous parle aussi du pape. Cependant, nous avons beaucoup de chance, nous, parce que l’évangile parle du pape de façon nettement plus intelligente que les médias, ce qui est une grande chance pour nous. Ce n’est pas surprenant, car le souffle d’inspiration de l’évangile c’est l’Esprit Saint, tandis que le souffle d’inspiration des médias, c’est l’air du temps et comme l’air du temps est rempli de poussières volcaniques, ce n’est pas étonnant que l’atmosphère soit devenue irrespirable ...

Donc, nous allons parler du pape mais à partir de l’Évangile selon saint Jean ! Et je voudrais vous en parler à partir de deux détails de ce récit qui, vous le verrez, sont très intéressants pour la question qui nous préoccupe. Le premier détail, en apparence purement anecdotique, est d’autant plus suggestif que la plupart du temps, en écoutant le récit, on n’y comprend goutte. Au moment où les disciples sont dans la barque et constatent que le filet est rempli de poissons, ils n’arrivent pas à le remonter dans la barque. Cet évangile est un remarquable cours d’halieutique (= l’art de la pêche) : tous les détails sont intentionnels. Le filet est plein de poissons, et Jean qui est très "futé", plus futé que Pierre (il y a, dans l’histoire du monde, beaucoup de gens plus futés que les papes), Jean donc, dit à Pierre : "C’est le Seigneur !" À cette étape du récit, on traduit : "Pierre remit son vêtement car il était nu" et on nous le montre plongeant dans l’eau pour rejoindre Jésus sur le rivage. C’est vraiment incohérent, car on n’a jamais vu, au moment d’une situation de danger ou de sauvetage, quelqu’un remettre son pardessus pour se jeter à l’eau et secourir le noyé. Or le mot grec ne doit pas se traduire par “remettre son vêtement”, mais par “serrer la ceinture”1. En effet, pour le travail, les pêcheurs avaient un vêtement qui serait l’équivalent aujourd’hui d’un bleu de travail, mais certainement plus sommaire, et qu’ils portaient à même la peau (d’où la mention de la nudité) : pour certains efforts, ils étaient obligés d’en desserrer la ceinture. Comme Pierre veut absolument rejoindre le Christ à la nage, il resserre la ceinture de son vêtement. C’est un geste de pudeur et de respect, car s’il plongeait à l’eau avec le vêtement non serré à la ceinture, il serait certain de le perdre. Il s’efforce donc de réajuster la position. Il plonge et rejoint Jésus, et le récit ne dit rien de ce qui se passe au moment de de ce face-à-face. Pierre est le premier arrivé sur le rivage, le premier aux pieds de Jésus, mais on ne sait rien de cet échange.

Or, on  retrouve un écho de geste dans la deuxième partie du récit, parce que cet ensemble est fort bien construit. Nous venons de voir le moment où Pierre serre lui-même sa ceinture ; et à la fin du repas, – au moment de la sieste où il devrait la desserrer pour dormir –, le Christ lui dit cette phase décisive : « Maintenant, un autre te ceindra ta ceinture ». Vous sentez la construction du texte : Jésus a bien repéré le geste que faisait Pierre avant de sauter de la barque. Il a bien vu qu’il avait resserré sa ceinture. Au moment où le Christ va lui donner sa mission unique et définitive, il lui dit : « Jusqu’à maintenant, c’est toi qui as serré ta ceinture, mais désromais, un autre va te serrer la ceinture ». Tout le monde sait aujourd’hui ce que cela veut dire en réalité : tenir sa ceinture, ou maîtriser le réglage de sa ceinture c’est être maître de sa vie, c’est savoir si l’on va s’engager dans un effort ou pas, si on va se mettre en marche ou pas. Précisément, Jésus lui dit : "Maintenant, tu feras ce qu’on te dit !" Intéressant de constater que, s’adressant à celui qui sera la figure par excellence de "l’autorité" dans l’Église, Jésus dise : "Maintenant, tu feras ce que je te dis". On a tout inventé pour camoufler la brutalité de ce programme, on a parlé du Pontife suprême, du souverain Pontife, du Vicaire du Christ, etc … Jésus ne lui a jamais rien dit de tel, il lui a dit : "tu feras ce que je te dis, c’est moi qui te serrerai la ceinture", ce qui, en réalité, voulait tout simplement dire : "tu mourras martyr".

Première manière de retirer à la figure de Pape ses  éléments mythiques : on montre crûment que l’exercice de la responsabilité et du pouvoir du pape n’est pas d’abord essentiellement fondé sur le pouvoir, mais sur cette mystèrieuses prophétie : "un autre te ceindra !". En clair, ce que tu auras à faire, ce n’est plus toi qui l’auras décidé, mais ce sera ou ton Seigneur, ou peut-être – et c’est généralement plus dur à accepter – les événements. Voilà qui rejoint l’actualité présente et je crois que personne d’entre nous n’avait imaginé, il y a cinq ans, que ce bon vieux théologien bavarois devenu Benoît XVI, serait affronté à la crise d’aujourd’hui. C’est cela le métier de pape : un autre lui a serré la ceinture, c’est la crise actuelle qui touche assez profondément le clergé de certaines nations, et il doit faire face. Ce n’est pas lui qui l’a voulu, il n’est pas du tout à l’origine de cette crise, mais c’est sur lui que ça retombe. Voilà qui peut faire réfléchir, et au lieu d’essayer de voir ce qu’il peut ou doit faire dans ces circonstances, c’est d’abord la parole évangélique qui résonne avec clarté : "Un autre te ceindra". Lorsqu’il demande une démarche de pénitence dans l’Église, il a raison. Une affaire comme celle-là ne se traite pas uniquement par des décrets disciplinaires, il n’y a que quelques sbires du Vatican qui le croient encore !2 C’est une première chose.

La deuxième chose que nous apprend aussi cet évangile (et qu’ignorent les médias), c’est le sens du dialogue qui a lieu entre Pierre et Jésus, à la fin du repas. Après que Pierre a dirigé la manœuvre pour ramener le bateau à terre, et mangé le poisson préparé par Jésus –  on peut se demander pourquoi il avaient ramené tous ces poissons dans leur filet, car ils n’ont pas fait cuire ceux-là, le repas étant déjà prêt … – c’est à ce moment-là donc que Pierre est interpelé par Jésus. Jésus lui pose une question que je n’ose pas dire "vicieuse", car ce serait irrévérencieux, mais une question quand même assez redoutable : "Simon-Pierre, m’aimes-tu ?" Et Jésus pose la question trois fois. Généralement, dans les déclarations d’amour on se contente d’une réponse. Messieurs, essayez de fouiller dans vos propres souvenirs : si elle vous a demandé trois fois : « est-ce que tu m’aimes ? » ce n’était pas vraiment bon signe, cela voulait dire qu’elle en doutait … Et la troisième fois, Jésus pousse la démarche un peu plus loin : "M’aimes-tu plus que ceux-ci ?" Évidemment, vous n’imaginez pas que les disciples se seraient interviewés les uns les autres pour essayer de connaître le degré d’amour que chacun avait pour le Christ après qu’ils aient tous fui comme des lapins ! Je pense que leur manière d’approcher le problème était sans doute beaucoup plus pudique et réservée : ils avaient tout intérêt à rester dans le "non-dit". À coup sûr, Pierre ne s’était absolument jamais posé la question de savoir s’il aimait Jésus plus que les autres.

En réalité, ce n’est pas l’auto-analyse psychologique des disciples qui importe, mais la question du Christ. Il ne faut surtout pas la comprendre comme si Jésus disait : je vais confier les plus  hautes responsabilités à celui qui, par ses propres forces est capable de m’aimer davantage. Car nous avons dans la bouche même de Jésus un strict parallèle à cette question, c’est la parabole des deux débiteurs que Jésus formule à propos de la femme pécheresse  (Luc 7, 40-43) : un homme devait cinq cents deniers et un autre cinquante, le maître remet à chacun sa dette ; lequel des deux l’en aimera le plus ? C’est celui à qui il a le plus remis, répond le pharisien qui accueille Jésus à la maison. Cela crève les yeux …3

La question que Jésus pose à Pierre ce jour-là n’est pas simplement la question des performances olympiques de l’amour pour Dieu ! On est sur un tout autre registre, comme si Jésus disait clairement à Pierre : "C’est  toi qui me dois cinq cents deniers, c’est toi qui m’as trahi publiquement par trois fois. Tu ne me dois pas cinquante deniers, comme les autres qui se sont contentés de fuir. Mais tu me dois cinq cents deniers et je te les ai déjà remis". Ce que Jésus veut faire comprendre à Pierre c’est que, dans l’horreur de son péché, il a été plus grâcié que les autres. Là encore, vous le voyez, la figure du pape comme exemple de vertu, c’est peut-être flatteur pour le prestige moral, mais ce n’est pas l’idée que se fait Jésus de son premier "pape". Il veut lui faire découvrir qu’à travers la haute trahison, qu’il a commise après les déclarations fanfaronnes et prétentieuses – "moi, je te suivrai jusqu’au bout, je suis le meilleur de tous" - , Pierre était débiteur de cinq cents deniers, qu’il était donc redevable plus que les autres.  C’est pour cela que Jésus peut lui dire : "Parce que tu es plus endetté, parce que je t’ai remis davantage, Il est évident aux yeux de tous que tu ne peux que m’aimer plus, à partir de l’expérience même du pardon et de la miséricorde".

Le fondement de la mission de Pierre et de sa primauté c’est le pardon et la miséricorde reçus du Christ ressuscité. Le ministère de Pierre, quoiqu’on dise, est d’abord un ministère de miséricorde. Si l’on y pense, Jésus l’avait déjà plus ou moins pressenti lorsqu’il lui avait dit : "Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux" (Matthieu 16, 19). Ce n’est pas, comme le croyaient Boniface VIII et d’autres papes un peu mégalomanes comme Grégoire VII, qu’on allait pouvoir lier et délier les pouvoirs temporels, dérive assez regrettable dont certaines conséquences se font parfois sentir encore de nos jours. Mais c’est le fait que les papes sont les ministres de la miséricorde pour le peuple de Dieu parce qu’ils sont les premiers conscients de leur péché et de la dette qui leur a été remise. C’est pour cela que Jésus peut dire après : "Pais mes agneaux, pais mes brebis". Si Jésus se basait uniquement sur les capacités que Pierre aurait eues de nous rallier à son panache blanc, soit parce qu’il aurait fait l’ENA, soit parce qu’il serait un bon administrateur, je crois qu’il y aurait souvent de la déception dans l’air. Ce qui fait que Pierre peut paître le troupeau, c’est son statut privilégié de ministre de la miséricorde : il doit être le serviteur de la miséricorde dont chacun a besoin. Par conséquent, la communion de tous par le ministère de Pierre, ce n’est pas une communion dans laquelle on a chacun sa carte du parti correctement mise à jour. Le ministère de l’unité c’est fondamentalement un ministère de miséricorde.

C’est pourquoi aujourd’hui encore, cette affaire lui “retombe dessus”, car ce qu’il doit exercer c’est un ministère de miséricorde. Mais comprenez-moi bien : la miséricorde n’a rien à voir avec l’amnistie, et ne doit avoir aucune complicité avec le mal, comme s’il s’agissait de dire que ce n’est pas grave. La miséricorde c’est, comme dit le proverbe : "qui aime bien, châtie bien". La miséricorde est le seul moyen d’être impitotyable avec le mal, mais elle est aussi le seul moyen de ne pas désespérer le pécheur et de porter la peine des victimes. Il faut être exigeant et poser les exigences fondamentales de la justice et de la pénitence pour que le pardon soit donné. Et c’est ce qu’il a commecé à faire, je le pense, mais si ce n’est pas fondé sur la miséricorde de Dieu, cela n’a aucun sens.

C’est parce qu’on est tous sous la miséricorde de Dieu que le ministère de Pierre est un ministère d’unité. Ce n’est pas parce qu’on doit tous obéir au chef, l’obéissance n’est pas le problème numéro un de la vie de l’Église4. Mais le problème est que Pierre est un pécheur chargé du ministère de l’unité de tous les pécheurs auxquels il doit rappeler sans cesse la miséricorde dont il a été lui-même le premier bénéficiaire. Toute forme de primauté qui escamoterait cet aspect premier n’est qu’un déguisement de la volonté de puissance spirituelle … C’est là l’ambiguïté et le malentendu fondamental auquel nous sommes affrontés aujourd’hui : on l’air de dire que l’Église a voulu nous “dorer la pilule” avec une image de vertu rigoureuse et sûre d’elle dans la vie des pasteurs. Non, hélas ! Humainement, tout  ce qui se révèle inacceptable et relève de la justice humaine. Mais cela ne retire en rien l’autre exigence plus terrible encore : c’est à Pierre qu’il revient de remettre l’Église devant son péché, parce qu’il est le témoin privilégié de la miséricorde de Dieu aussi bien pour lui que pour ses frères.

Il a fallu vingt siècles pour l’accepter, mais lorsque Jean-Paul II au premier dimanche de carême de l’an 2000 a demandé à ses cardinaux qu’au nom de toute l’Église, ils demandent pardon pour un certain nombre de péchés qui avaient été commis (plutôt par le personnel de l’Église que par sa personne, pour reprendre un mot célèbre de Jacques Maritain), c’était déjà le début de cette immense affaire. Si nous nous concevons comme un peuple de justes, comme si, baptisés, nous n’avions plus besoin de la miséricorde de Dieu pour nous-mêmes d’abord, nous nous trompons et sur le ministère de Pierre, et sur notre place et notre responsabilité dans l’Église. Au contraire, si nous reconnaissons que la miséricorde de Dieu s’adresse à tout homme et dans toute l’Église, à travers chacun d’entre nous ; si nous reconnaissons que cette miséricorde est accordée par des serviteurs pécheurs et de façon privilégiée par le ministère de Pierre, peut-être aurons-nous là une attitude fondamentale de réflexion et de jugement meilleure que celle que nous suggèrent les médias et l’air du temps.

Frères et sœurs, relisons ce texte, car il vaut la peine d’être relu : il nous montre à la fois la place de Pierre, et je dirais aussi, notre propre place.

[1] Périezôsen en grec signifie : serrer autour de la ceinture

[2] On pense à la déclaration consternante de sottise du Cardinal Tarcisio Bertone, le 12 avril dernier. On pense aussi à la complicité inacceptable et indigne du Cardinal Dario Castrillòn Hoyos sur ce grave problème, telle que la révèle sa lettre du 8 septembre 2001 à Monseigneur Pican (voir La Croix du 18 avril 2010).

[3] Je dois ce rapprochement des deux textes d’évangile à l’excellente analyse du Père Xavier Léon-Dufour, volume IV de son commentaire de l’Évangile de saint Jean.

[4] Je crois qu’on peut dire que sur ce chapitre-là, dans l’Église romaine, on a déjà donné ! Et ça n’a pas toujours été très convaincant …

AMEN?

 

 

 

 
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