AU FIL DES HOMELIES

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LE BONHEUR EST CACHÉ AU CŒUR DE NOS VIES

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (14 avril 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Qu'est-ce donc que le bonheur ? On n'aura ja­mais fini de poser la question fondamentale de notre bonheur à chacun et à tous. Le bonheur est-il uniquement un accomplissement de nos désirs ? Partir en vacances, réussir ses vacances, revenir les yeux remplis de beaux paysages, de moments mer­veilleux, et puis prendre un stylo et rayer ce pays de la carte touristique, en se disant, l'année prochaine, on tourne la mappemonde et l'on cherche un autre pays à visiter, espérant qu'un jour nous aurons visité toute la planète. Le bonheur, c'est peut-être aussi uniquement prendre un bon roman, puis s'allonger sous un olivier en Provence, quand il fait bien chaud. Peut-être aussi que le bonheur, c'est de rester sous sa couette quand il fait très froid dehors, en rêvant, en laissant passer le temps. Seulement, on le sait tous, pour l'avoir trop souvent expérimenté, nous ne sommes jamais heureux parce que nous n'atteignons jamais ce que nous vou­lons vivre, ce que nous espérons. Nous y travaillons très fortement, avec beaucoup de sueur, pour mettre de l'argent de côté, cet argent qui va me permettre de me changer les idées, de partir à la découverte d'un autre monde. Ensuite, il suffit de pas grand-chose, d'un engrenage qui bloque, et adieu les bonnes vacan­ces, ou peut-être de nouvelles vacances différentes.

Et malgré tout frères et sœurs, quand nous atteignons ce que nous croyons être notre bonheur nous ne sommes pas très heureux. C'est comme les enfants qui veulent une glace, quand on leur donne, vous pouvez être sûrs que ce qu'ils voudront à l'instant même, c'est une pizza ! Plus sérieusement pour nous, adultes, la difficulté dans un choix de vie, de ce que l'on partage avec un homme, une femme, dans une communauté. Combien de fois, nous nous disons que si nous allions ailleurs, en changeant de mari, de femme, de communauté, de famille, nous aurions enfin ce que nous espérons. Nous savons qu'il est à notre portée, il suffirait de changer, de partir, de laisser, et tout irait mieux ! Un psychiatre, Boris, avait noté sur un petit papier la phrase qu'il entendait le plus souvent lors des rencontres avec ses patients : "J'ai souvent connu le bonheur, mais cela ne m'a pas rendu heureux". C'est une chose terrible que d'avoir pressenti que nous avions vécu des moments de bon­heur et que nous n'avions pas su les vivre jusqu'au bout, qu'ils étaient partis entre nos doigts, et comme on ne remonte pas le temps, si ce n'est dans les films, nous n'avons plus que des regrets. Oui, "j'ai souvent connu le bonheur, mais cela ne m'a pas rendu heu­reux". Et pourtant, ce qui est incroyable, frères et sœurs, c'est que dans ce temps pascal que nous vi­vons, après la Résurrection du Christ, c'est que ce bonheur qui nous est proposé par le Christ n'est pas le dévoilement d'un monde futur, car rien ne nous est dit sur la Résurrection. Si peu de choses sont dites sur le Paradis, alors que nous aimerions tellement savoir comment cela se passera plus tard. C'est cela qui nous intéresse. Et que vient dire le Christ dans ses appari­tions, dans ses rencontres après sa Résurrection? Il ne vient pas dire : je vous emmène dans un lieu formida­ble, où vous aurez à manger, il fera toujours beau, il y aura des fontaines chocolat, de glaces, tout le monde sera heureux, tout le monde aura ce qu'il veut. En fait, le Christ prend et reprend inlassablement la même histoire, cette qui nous épuise, celle que l'on croit connaître, toujours l'histoire du Salut, l'histoire de la rencontre entre l'homme et Dieu. Cette histoire que l'on croit tellement connaître que l'on pense que notre bonheur ne peut pas être dans cette vieille histoire, mais ailleurs.

Or, ce que nous célébrons aujourd'hui, ce sont deux hommes qui peuvent dire cette phrase incroya­ble : "leur cœur était tout brûlant quand Jésus leur expliquait les Écritures". Il faut bien faire attention à cette phrase. Elle nous semble très belle, un brin ro­mantique, remplie d'amour, de tranquillité, de bon­heur : "notre cœur n'était-il pas tout brûlant quand Il nous expliquait les Écritures ?" Qu'est-ce que Jésus explique dans ces Écritures qui soit susceptible d'en­flammer leur cœur ? Il ne s'agit plus des moments de gloire de la conquête de Josué, ou du passage de la Mer Rouge. Il ne s'agit plus d'Abraham qui meurt en paix, laissant une grande fortune à sa famille, il ne s'agit plus du prophète adulé par la population parce qu'il est capable de dire que l'armée de son peuple va remporter la victoire. Il ne s'agit pas du sage dont le secret serait de vivre caché, tranquille, à l'abri du mal et de la souffrance. Il s'agit bien, certes d'Abraham, heureux, comblé à sa mort, mais qui est passé par ce moment terrible d'offrir son fils à Dieu, de faire mou­rir son propre fils, de rendre son fils à son créateur. Il ne s'agit pas uniquement de la gloire que nous chan­tions à la Vigile pascale en tapant dans des tambou­rins, du cantique de Myriam, mais il s'agit du peuple d'Israël qui traîne la patte dans le désert qui râle de­vant Moïse qui essaie de faire ce qu'il peut. Il ne s'agit pas non plus d'être adulé comme prophète, de celui qui sait tout, il s'agit plutôt de Jérémie qui est chargé d'annoncer des catastrophes terribles et se voit rejeté par son peuple, qui frôle la mort. Le bonheur, ce n'est pas non plus la sagesse : que font les méchants devant le sage ? Ils le font souffrir en le poussant à bout pour voir si oui ou non, il va renier ce Dieu, garder sa paix et son air serein.

Et c'est extraordinaire de constater que ces hommes ont un cœur tout brûlant alors que Jésus est en train de leur dérouler le film d'une histoire com­plètement opposée et très différente de celle qu'ils espéraient. Ces hommes espéraient enfin un libéra­teur, ces hommes pensaient que le bonheur serait de vivre dans le pays sans les romains, et puis, tout s'écroule, cet homme meurt, tout est fichu, et en défi­nitive, ils découvrent au plus profond de l'Ecriture, au plus profond de la souffrance et du mal, le bonheur. Chose étrange et déconcertante que de découvrir que le bonheur n'est pas toujours là où nous croyons. En fait, peut-être que le bonheur, comme je le disais au début, ce n'est pas de cocher des cases, en disant : enfin j'ai réussi ! J'ai réussi à devenir ce que je voulais être, ou ce que je croyais devoir être. Très rapidement, on se rend bien compte que cela ne suffit pas. On essaie alors d'aller plus loin. Le bonheur que le Christ propose, ce n'est pas d'aller exprès chercher la souf­france, il ne s'agit pas d'être masochiste. Mais il s'agit de faire cet exercice que le Christ ressuscité fait au­près de ses disciples, de tout reprendre, même certai­nes choses que nous laissons dans l'ombre parce que nous ne les aimons pas. Les reprendre et y découvrir un sens. C'est ce que disait saint Pierre dans sa lettre : le but, le sens de notre vie n'est pas dans l'or ni dans l'argent. Peut-être avons-nous tendance à penser que le bonheur est un état statique que nous pouvons maîtriser ? Que dès qu'on a mis la main dessus, il ne nous quitte plus, nous pouvons l'entretenir comme on entretient un feu dans une cheminée, comme le faisaient les vestales à Rome, les gardiennes du feu.

En fait, le Christ vient nous dire que ce bon­heur se cache dans le sens que nous donnons aux évé­nements de notre vie. Mais cela ne suffit pas encore ? Car ces hommes certes, sont affamés, et ils désirent continuer à parler avec cet homme : arrête-toi, viens avec nous à l'auberge, il se fait tard, le jour se couche. Ils ont des pistes peut-être comme beaucoup de nos contemporains pour qui l'histoire prend sens, on l'ap­pelle le hasard, le progrès, les idéologies, on l'appelle comme on veut, mais on ne le nomme pas encore. Et c'est par un geste précis que le Christ se révèle : c'est la fraction du pain. On aurait pu penser qu'après toute cette démonstration brillante, ces deux disciples au­raient reconnu le Christ en se disant qu'il n'y avait qu'un seul homme capable de parler de cette manière et de révéler le sens de toute cette histoire. Et non, on y arrive, mais on n'y est pas encore tout à fait. C'est à la fraction du pain, ce geste bien étrange, car pour nous, quand il est question d'unité, de communion, comment imaginons-nous cette communion ? Par le fait que nous sommes regroupés, que nous sommes tous ensemble. Et ici, ce geste est exactement à l'in­verse : cette communion est donnée à partir d'une fraction du pain qui est coupé en morceaux et qui est donné. Là aussi, grand paradoxe et grande leçon de Dieu qui nous montre qu'à travers la division qui nous paraît si éloignée de la communion, Dieu est là. De ce geste qui peut sembler mortel, la fraction, comme parfois dans nos vies, la vie de Dieu est présente.

Alors, frères et sœurs, dans ce grand élan de la Vigile pascale un autre élément est aussi signe de mort et de vie : c'est l'eau dans laquelle vont être plongés ces enfants, dans quelques minutes. Com­ment cet élément qui peut être terrible, qui peut ame­ner la mort, la noyade, la destruction de régions entiè­res, Dieu y insuffle sa vie, son souffle, cet Esprit, afin que nous soyons véritablement enfants de Dieu et que nous comprenions que le bonheur n'est pas tant un état mais la découverte de Dieu dans nos vies.

 

 

AMEN

 

 
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