AU FIL DES HOMELIES

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C'EST COMME BLANCHE-NEIGE ! … ENFIN, PRESQUE !

Ac 3,13-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques - année B (4 mai 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Puisque ce dimanche est, comme nous le disons habituellement, un dimanche des familles, c'est-à-dire qu'il rassemble, autant que faire se peut dans un week-end du premier mai les parents des enfants qui sont catéchisés sur la paroisse, vous me permettrez de commencer cette homélie par ce que j'appellerai "une brève de famille", ou une "brève de cuisine". En effet, je ne sais pas pourquoi les comptoirs des bistrots ont l'honneur d'avoir une titulature spéciale pour les histoires drôles ou les bons mots qui s'y échangent, mais j'ai déjà remarqué que les familles, ou les cuisines, sont aussi des endroits où l'on récolte des mots d'enfants, et parfois aussi des mots d'adultes, qui sont assez drôles et qui, à mon avis, mériteraient tout autant une grande réputation que les brèves de comptoirs.

La brève des famille que je vais vous raconter, la voici. Elle a eu lieu, il y a quinze jours très exactement, c'était le matin de Pâques. La maman essaie d'expliquer à son aîné, trois ans et demi (je dois dire qu'elle s'est aventurée sur un terrain assez dangereux), qu'aujourd'hui, c'était un grand jour de fête puisque c'était la Résurrection. Evidemment, à trois ans et demi, la Résurrection, ce n'est quand même pas très très clair ! Donc, il faut passer à la description. Alors, elle commence à expliquer : "tu vois, Jésus nous aimait beaucoup, mais, il y a des gens qui ne l'aimaient pas, on l'a fait mourir, il a beaucoup souffert pour nous, il est mort sur une croix". Jusque-là, cela rentrait à peu près dans les catégories du gamin. Et puis, elle continue et dit : "après on l'a mis dans une petite chambre, il était sur une sorte de petit lit de pierre, et il était très tranquille, il était tout à fait au repos. Et trois jours plus tard, il s'est réveillé, il s'est levé, il est ressuscité." A ce moment-là, dans la tête du gamin, cela a fonctionné comme un ordinateur, avec un pentium 4, 3k Ghz de vitesse d'horloge, le regard a flambé, c'était extraordinaire, il s'est retourné vers sa mère et il lui a dit : "maman, c'est comme Blanche-Neige !" Il avait tout compris ! Je suis sûr qu'il terminera théologien, parce que effectivement il avait vraiment maîtrisé la question, il avait tout dominé : "maman, c'est comme Blanche-Neige !"

Contrairement à ce qu'on pense, ce petit mot d'enfant peut nous introduire de façon extrêmement juste dans l'intelligence et la compréhension du récit que nous avons entendu tout à l'heure proclamé dans l'évangile, à condition toutefois, d'y ajouter quelques considérants.

Quand Jésus est mort, pour les disciples, et je crois pour tout le monde, "l'affaire" est classée. C'est vraiment le retour à la vie quotidienne. Comme dit saint Pierre dans un autre récit : "Je retourne à la pêche". Cela veut tout dire. Il y a eu un très bon moment, avec un homme exceptionnel, un prophète, mais … c'est fini. "Nous, nous croyions qu'il viendrait accomplir les promesses en Israël, mais voilà trois jours que cela s'est passé", et donc, quasiment, le dossier est clos. On a posé les scellés, le tombeau, c'est fini, la mort c'est fini, l'acte de décès c'est fini, on n'en parle plus. Donc, les disciples ont vraiment conscience de retomber dans le monde du réel, le monde tel qu'il va. Ils avaient eu des projets, ils avaient pensé que Jésus pouvait être le point de fixation de ces projets, mais … c'est fini ! Autrement dit, au moment des apparitions du Ressuscité, il n'y a guère de choix. Si on est un homme normalement constitué et qu'on vit dans le monde réel, s'il arrive quelque chose qui n'est pas intégrable dans le monde de la réalité quotidienne, alors, c'est Blanche-Neige. Notre monde est divisé en deux parties, et de ce point de vue-là, les apôtres sont étonnement modernes : ou bien, ce sont des choses que l'on voit, des choses familières, des choses de ce monde, des choses qu'on touche, qu'on vérifie, et dans ce cas-là, elles obéissent à la logique du savoir, de la science, de la pratique, du savoir-faire. Dans ce cas-là, il n'y a pas de problèmes. Mais si l'événement ne rentre pas dans ces catégories, alors, c'est au choix : du cinéma, du virtuel, les contes de Grimm, Blanche-Neige, les rêves ou le délire. Le monde est coupé en deux. Pour un homme normal, pour vous et moi (j'espère qu'on l'est tous de ce point de vue-là), il y a deux univers. Il y a le monde de la réalité, l'univers tel qu'il va, et s'il arrive des choses extraordinaires, cela ne rentre pas dans les catégories, donc, il est normal que, comme le petit garçon du matin de Pâques, quand les apôtres sont les premiers témoins (ils n'avaient pas lu les contes de Grimm ce qui est une grande lacune dans leur culture), je crois que vraiment pour eux, au point de départ, c'est Blanche-Neige. C'est inévitable qu'il en soit ainsi. Et notez-le bien, c'est la réaction de la plupart des gens aujourd'hui. Pour eux, ce que nous croyons (ils nous laissent tranquille et ne veulent plus nous ennuyer avec cela), peut nous faire prendre pour des doux-dingues : "Il est ressuscité ! Alleluia !" Alleluia mais alors, on croit à Blanche-Neige.

Ce qui est intéressant, c'est que contrairement à ce que l'on pense, les récits de la Résurrection ne sont pas faits pour nous faire croire à Blanche-Neige. On pourrait dans un premier moment se dire : oui, voilà, la première communauté a élaboré son monde virtuel de l'au-delà avec quelqu'un qui est ressuscité. Donc, on est invité à croire à des choses incroyables mais possibles dans le rêve ou dans l'imaginaire, s'il y en a qui ont besoin de cela, qu'ils se le prennent, mais pour la vie courante du monde on n'en a pas besoin. Cela ne rentre pas dans l'économie normale du monde, et c'est là que se situe le doute des disciples, c'est que ce en présence de quoi ils sont mis au moment où ils sont les premiers témoins d'une expérience unique, cette expérience, par définition, dans leur tête à eux, n'est pas intégrable dans l'expérience courante. Malheur à ceux qui veulent faire des apparitions du Ressuscité des choses intégrées dans l'expérience courante. Malheur à ceux qui veulent faire de Jésus un revenant. C'est bien pour cela que Jésus leur dit : je ne rentre pas dans le cadre des expériences spirites, la résurrection un soir de Pâques à Jérusalem, ce n'est pas faire tourner les tables ! Ce n'est pas du para-psychologique.

Mais alors, de quoi s'agit-il ? Je pense que c'est tout simple. Ces récits de la Résurrection nous montrent que Jésus, précisément, comprend leurs doutes. Il comprend qu'Il est en train à leurs yeux d'entrer dans le monde des contes de Grimm et de Blanche-Neige et des sept nains. Mais Il ne veut pas rentrer dans cette logique. Il dit aux disciples : "vous croyez que je suis de "l'autre monde" ? Non, j'ai prise sur ce monde-ci, voyez mes mains et mes pieds. C'est bien moi. Donnez-moi quelque chose à manger". Il leur dit : "ce que vous voyez, attention, vous n'êtes pas devant votre écran en train de jouer à des jeux informatiques. Vous êtes devant le réel qui est encore plus réel que le réel dont vous avez l'habitude." Jésus retourne complètement la situation. Il leur dit : "vous mesurez le réel à partir de votre expérience personnelle, libre à vous. Mais moi, je viens vous dire qu'il y a un niveau de réalité qui et encore plus réel que celui auquel vous croyez et qui est là vraiment, et qui a prise sur vous actuellement". Là, évidemment, ce n'est plus tout à fait Blanche-Neige ! C'est tout autre chose. C'est le fait qu'à un moment donné Jésus leur dit : "Parce que je suis mort, et que vous n'avez pas pu comprendre ou aborder l'expérience de ma mort et de ma disparition, quand je me manifeste à vous, vous êtes obligés de me projeter dans une sorte de monde de rêve, de désir, de délire. Mais, ce n'est pas comme cela. Je suis là, et moi, j'ai prise sur vous". C'est pour cette raison que c'est toujours Lui qui apparaît, ce ne sont pas les disciples qui vont le chercher. C'est toujours Lui qui se fait reconnaître, ce n'est pas eux qui le reconnaissent. C'est toujours Lui qui prend l'initiative de dire : voyez, touchez, approchez. C'est l'irruption d'un monde nouveau dans "ce" monde.

Cela présente une conséquence énorme, c'est que Jésus leur dit, et Il leur redira encore au moment de l'Ascension : "Si vous voulez chercher le Ressuscité, ne le cherchez pas en levant les yeux vers le ciel. Si vous voulez chercher le religieux, ne le cherchez pas en sortant de votre expérience habituelle. Si vous voulez rencontrer le Ressuscité, vous le rencontrerez là où Il veut être, avec vous, pour vous." C'est cela les apparitions de la Résurrection. C'est le fait que le Christ n'est pas comme déporté, ni déjeté dans un monde imaginaire, onirique, fantastique, mais c'est le fait que le Christ se réinjecte dans ce monde de la réalité pour lui donner une autre dimension, une autre importance. Dès lors, on pourra chercher le Christ ressuscité, on pourra avoir un lien avec le Christ ressuscité, on pourra être témoin de la Résurrection. C'est tout le mystère même de notre existence. Nous-mêmes nous ne sommes pas des hallucinés d'un autre monde, nous ne sommes pas des hallucinés des contes de Grimm ou de Blanche-Neige, mais nous croyons que désormais le Christ mort, ressuscité, Seigneur en gloire a investi le monde de sa présence de la façon la plus intime, la plus radicale, et la plus absolue qui soit. Désormais, le monde est vivant, parce qu'à sa racine, il y a "le" Vivant. Désormais le monde appartient à Dieu, parce qu'il y a à sa racine Celui qui a été glorifié dans sa mort et sa Résurrection par le Père. Désormais le monde vit pour Dieu parce qu'il est porté par la vie du Ressuscité. D'une certaine manière, il ne faut pas se faire d'illusions, cela casser tous les schémas religieux. A plupart des schémas des religions ont toujours misé sur une sorte de dichotomie : ce monde-ci et l"autre monde. Or, la foi chrétienne, ce n'est pas ce monde-ci et l'autre monde, c'est ce monde-ci et ce même monde, mais autrement. Et cela change tout. A partir de ce moment-là, on ne vit plus sur des représentations du divin, on ne vit plus sur des chimères du divin, on ne vit plus sur la manière dont des hommes ont essayé de reconstruire le divin, on vit de la manière dont la personne même du Christ a voulu pénétrer ce monde dans la plus stricte intimité auprès de ses témoins, dans la vie de chaque homme, en se révélant comme le Seigneur, la source de la vie de ce monde.

C'est pour cela que ce n'est pas si facile d'être chrétien. Je dirais, au risque de paraître un peu prétentieux, ce qui fait l'originalité du christianisme, c'est qu'il n'est vraiment pas comme les autres religions. C'est cela la difficulté. C'est qu'il ne veut pas vivre sur le schéma d'un au-delà, de quelque chose d'extraordinaire là-bas derrière, du symbolique et du mythique substantialisé dans des rêves et des grandes épopées religieuses : cela ne marche pas ! Dès le début, dès les premiers balbutiements de la révélation chrétienne, Dieu a pris exactement le chemin inverse. Nous disons, nous, que Dieu a quitté le ciel, cela peut être difficile et recouvrir une certaine mort, cela peut être la destruction de tous nos rêves et de tous nos phantasmes ? Mais, on n'a plus le choix !

 

 

AMEN

 

 
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