AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST RESSUSCITÉ SE LAISSE RECONNAÎTRE DANS LA SIMPLICITÉ : C'EST LE CHEMIN DE LA FOI

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (24 avril 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, je vous fais une petite confidence, cette page d'évangile est celle que je préfère par-dessus toutes et qui me touche le plus profondément. Je ne sais pas si je saurai vous en parler comme il faut, car ce n'est pas toujours facile de parler des choses que l'on aime le plus.

C'est donc l'apparition de Jésus à ses disciples au bord du lac de Tibériade. Saint Jean est le seul à nous rapporter cette apparition. Je voudrais d'abord vous faire remarquer un premier trait tout à fait caractéristique : c'est l'apparition de Jésus qui surgit comme le matin. On a traduit, vous l'avez entendu  "Au lever du jour". En réalité, le texte grec est un peu différent, il dit : "Voici le matin est né : Jésus se tient sur le rivage". Evidemment, nous pouvons prendre cela au sens relativement banal d'une datation  "quand se lève le jour, Jésus parut sur le rivage", c'est la traduction proposée et que je viens de vous lire. Mais les Pères de l'Église ont compris les choses d'une manière un peu différente : "Voici le jour, le matin qui naît. Ce matin, c'est le Christ qui est sur le rivage". Ce n'est pas une manière de dater l'apparition du Christ, c'est identifier Jésus au matin véritable qui vient transfigurer le monde et qui est sa Résurrection. Oui, le Christ ressuscité surgit comme l'aurore, comme le matin du monde, c'est une création nouvelle, c'est la recréation du monde. C'est l'irruption au cœur de notre pauvre monde qui va vers sa déchéance et sa mort, l'irruption de ce jaillissement perpétuel, permanent, inextinguible, de la vie de Dieu, ce jaillissement par lequel le Père donne au Fils tout ce qu'Il est, et ceci sans cesse, dans un acte unique qui n'a pas besoin d'être renouvelé car il est éternel, c'est-à-dire qu'il est co-extensif à tout ce que nous appelons l'Histoire. Toute notre histoire avec tous ses événements bons ou mauvais, et en particulier cet événement de la Résurrection du Christ qui vient renouveler toute chose, toute notre Histoire n'est que la répercussion de ce jaillissement éternel de la vie qui surgit du Père et qui est le Fils et qui du Fils se communique à toute la création.

Nous sommes donc en face d'un renouvellement radical, c'est présenter la Résurrection de Jésus comme étant la nouveauté. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle (deuxième caractéristique), les disciples ne reconnaissent pas Jésus. "Il y eut un matin, Jésus se tint sur le rivage, mais les disciples ne parvenaient pas à voir que c'était Lui". Là aussi, on peut prendre ce texte au ras des pâquerettes, on peut le prendre au sens le plus banal. Ils ne s'attendaient pas à ce que Jésus ressuscite, ils l'avaient vu mort sur la croix, enseveli dans le tombeau et pour eux, comme le disaient les disciples d'Emmaüs : "nous avions espéré mais voilà trois jours et c'est fini" (Luc 24, 21). Alors, devant cet inattendu de la Résurrection, les disciples n'arrivent pas à mettre leurs idées en place, à comprendre ce dont il s'agit. On peut prendre les choses de cette manière-là.

Là encore, le texte nous invite à aller plus loin. D'abord remarquons que le fait que les disciples ne reconnaissent pas Jésus n'est pas propre à cette apparition au bord du lac. A plusieurs reprises, le même phénomène se produit. Souvenez-vous de Marie-Madeleine, elle est près du tombeau, elle n'arrive pas à quitter cet endroit où devrait reposer le corps de celui qu'elle a tellement aimé, elle reste là à pleurer. Voici que des anges lui apparaissent, elle leur dit : "Dites-moi où vous avez mis le corps du Seigneur?" Elle se retourne et voit le Christ lui-même mais elle ne le reconnaît pas. Même phénomène que dans l'évangile d'aujourd'hui, elle le prend pour le jardinier. Jésus alors l'appelle "Marie" et au son de sa voix, à son nom qu'Il prononce, elle le reconnaît (Jn 20, 11-16).

Même chose pour les disciples d'Emmaüs. Ils retournent découragés, déçus, vers leur village. Quelqu'un d'autre, un inconnu suit la même route qu'eux et il se joint à eux et leur dit : "Pourquoi avez-vous le visage triste ? – Comment, tu ne sais pas ce qui s'est passé ? Tu n'es pas au courant des derniers événements de Jérusalem ? " Et ils lui racontent la mort de Jésus. "Nous croyions, nous, que c'était un grand prophète, Il avait fait des choses admirables, et nous espérions qu'Il sauverait Israël. Voilà trois jours que cela s'est passé". Jésus leur explique toutes les Écritures : comment il fallait que le Messie souffre et meure, pour pouvoir ressusciter. Et même quand Il leur explique cela, leurs yeux sont empêchés de le reconnaître. Il a beau leur expliquer par le détail comment il fallait que le Messie souffre, meure et ressuscite, ils ne comprennent pas. Il faut qu'ils s'arrêtent au village et que Jésus refasse le geste de l'eucharistie, de la fraction du pain pour que leurs yeux s'ouvrent enfin et qu'ils le reconnaissent (Lc 24, 13-32).

Donc, c'est une constante : lorsque Jésus apparaît après sa Résurrection, il n'est pas reconnaissable. Nous pourrions nous dire tout simplement que Jésus ressuscité est glorifié, Il rayonne d'une lumière mystérieuse et inconnaissable et c'est pour cela que, comme éblouis, les disciples n'arrivent pas à reconnaître l'homme avec qui ils ont vécu pendant plusieurs années et qui est maintenant rayonnant. Pas du tout ! Remarquez qu'aucun de ces textes ne nous dit que Jésus n'est pas reconnaissable à cause d'un surcroît de gloire. Marie-Madeleine le prend pour le jardinier, elle ne le prend pas du tout pour un ange, pour un être céleste, elle n'est pas émerveillée. Elle le prend pour quelqu'un de tout à fait ordinaire. Les disciples d'Emmaüs sur le chemin, le prennent pour un inconnu, qui fait route comme eux et qui n'est pas particulièrement remarquable.

Dans l'apparition d'aujourd'hui d'une certaine manière, nous allons encore un peu plus loin, et c'est sur cela que je voudrais attirer votre attention. Non seulement les disciples ne le reconnaissent pas et il faut que Jésus réitère le miracle de la pêche miraculeuse par lequel il s'était fait connaître au tout début de sa rencontre avec les futurs apôtres. Il faut qu'Il fasse appel à la mémoire de leur cœur pour que Jean, le disciple bien-aimé puisse tout d'un coup avoir les yeux qui s'ouvrent : "C'est le Seigneur". Pierre se jette à l'eau ! Même après cette reconnaissance, même après les cent cinquante-trois poissons qui se trouvent dans le filet qui ne se rompt pas, même quand ils se trouvent à terre, les disciples sont encore dans le doute. Vous avez peut-être remarqué cette petite phrase : "Aucun des disciples n'osait lui demander : qui es-tu ? parce qu'ils savaient bien que c'était le Seigneur" (Jn 21, 12). Cette phrase nous montre la situation dans laquelle se trouvent les disciples. D'une part, ils ont envie de lui demander : "Qui es-tu ?" Cela prouve que ce n'est pas très clair, qu'ils ne le reconnaissent pas tout à fait, il y a quelque chose d'autre en lui, et cependant, ils n'osent pas le lui demander parce qu'ils savent bien que c'est Lui. A la fois, ils sont persuadés que c'est le Christ, et en même temps, il y a en Lui quelque chose qu'ils ne reconnaissent pas.

Là, nous sommes confrontés, comme les disciples, confrontés à notre expérience de la foi. Cela est extrêmement important pour nous. Souvent des chrétiens, quand ils se confessent ou quand ils discutent avec un prêtre, se plaignent de n'avoir pas tout à fait la foi, ils ont l'impression de ne pas croire vraiment, ils ont l'impression que des points d'interrogation, des doutes se mêlent à leur foi. Cela les inquiète, cela leur semble sinon un péché, du moins une imperfection. Certes, c'est une imperfection, mais cela fait partie du chemin de la foi. Le chemin de la foi n'est pas celui d'une évidence, il n'y a pas de démonstration de la divinité de Jésus, il n'y a pas de démonstration de sa résurrection. Tout cela, ce sont des vérités mystérieuses qui nous sont proposées et sur lesquelles nous ne pouvons pas avoir ce genre de satisfaction que nous pourrions avoir devant une démonstration mathématique si tant est que cela nous comble. C'est d'un autre ordre. La foi, c'est l'approche d'une réalité insaisissable. La réalité de la présence de Dieu, de sa miséricorde, de la vie jaillissante du Christ ressuscité qui déborde sur nous, sont des réalités insaisissables. Nous ne pouvons pas les traiter comme des expériences quotidiennes, ou encore comme des démonstrations scientifiques. Ce n'est pas de cet ordre-là. Il s'agit de quelque chose de beaucoup plus profond, qui touche à la fois l'intime de notre cœur, nous en avons la certitude, et en même temps, nous sommes appelés à un ailleurs tellement différent de ce que nous concevons spontanément, que nous sommes comme ahuris devant cette foi qui nous est proposée, elle nous paraît presque inaccessible. Nous sommes comme les disciples, nous avons envie de demander à Dieu : est-ce que c'est vrai, tu m'en donnes la certitude ? Et en même temps, nous sentons bien que cela comble notre cœur et que rien d'autre ne pourrait donner sens à notre vie.

Nous sommes dans la même situation que les disciples, et remarquez bien que là encore, la manière dont le mystère s'approche de nous, ce n'est pas une manière éclatante, rayonnante, pas plus que Marie-Madeleine n'a été éblouie à la vue de Jésus : elle l'a pris pour un jardinier; pas plus que les disciples d'Emmaüs n'ont été transfigurés pas les paroles que Jésus leur a dites : ils l'ont pris pour un inconnu qui faisait route avec eux. De la même manière dans l'apparition que nous lisons aujourd'hui, Jésus apparaît de la façon la plus ordinaire, la plus simple. Avez-vous remarqué, et je trouve cela tellement merveilleux dans cette apparition, comment Jésus se manifeste aux disciples : Il a préparé lui-même un feu de braise, Il a mis lui-même le poisson à cuire sur ces braises, Il a lui-même préparé le pain, Il les invite à déjeuner, et Il les sert. La gloire de Jésus ce n'est pas une sorte de rayonnement éblouissant, la gloire de Jésus, elle est dans le quotidien le plus humble, le plus ordinaire, le plus simple. Jésus se manifeste aux disciples comme leur serviteur. C'est ce qu'Il avait fait quelques jours auparavant en leur lavant les pieds, en se mettant à genoux devant eux pour laver leurs pieds et les embrasser (Jn 13, 3-5). C'est ce qu'Il a fait tout au long de l'enseignement qu'il leur a donné, quand Il leur a dit : "dans le monde, les gens qui veulent dominer écrasent les autres, il n'en sera pas ainsi pour vous. Celui qui veut être le plus grand se fera le plus petit". (Lc 22, 25-26) Et Il ajoute ceci qui est tout à fait incommensurable : "Qui est le plus grand ? celui qui est à table ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? (c'est l'évidence, le serviteur n'est là que pour passer les plats). Et bien moi, je suis parmi vous comme celui qui sert" (Lc 24, 27). La grandeur du Christ, la grandeur de l'évangile, la grandeur de Dieu, n'ont rien à voir avec les émerveillements de notre pauvre monde et les gens qui gouvernent les nations. Cela n'a rien à voir avec les gens qui font sentir le poids de leur autorité. Le Christ, Dieu qui se révèle à nous, se révèle comme celui qui se fait notre serviteur, celui qui a préparé le repas et qui nous invite : "venez déjeuner".

Frères et sœurs, ce déjeuner, c'est ce qui nous est proposé dans l'eucharistie. Cette révélation du mystère de Dieu, c'est un petit morceau de pain, c'est quelques gouttes de vin. Cette révélation de Dieu, c'est un Dieu qui se fait nourriture, boisson, qui se laisse manger. C'est un Dieu qui ne nous écrase pas mais qui au contraire se laisse écraser par nous, d'une certaine manière. Comme les disciples au bord du lac de Tibériade, sachons reconnaître la gloire de Jésus ressuscité, qui est notre gloire, dans cette humilité du Seigneur qui se fait serviteur.

 

 

AMEN

 

 

 
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