AU FIL DES HOMELIES

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LE CHEMIN DU RETOUR 

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (6 avril 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, quel étrange itinéraire que celui de ces deux disciples, ce fameux Cléophas, et certains pensent même que l'autre disciple peut être cette Marie, mère de Cléophas, qui était au pied de la croix avec Marie et Marie de Magdala. Comme quoi, il peut y avoir des femmes témoins de la résurrection même sur le chemin d'Emmaüs, et que les premières à annoncer la nouvelle à en, être les témoins sont aussi des femmes (petite parenthèse sur le prétendu antiféminisme de l'Église).

Etrange itinéraire parce que vous avez remarqué comment Luc insiste sur le fait que ces deux disciples retournent chez eux. C'est vrai que pour les gens qui avaient suivi Jésus et qui étaient montés avec lui à Jérusalem, lors d'un grand pèlerinage comme la Pâque, il devait se passer quelque chose. Vraisemblablement pas ce qu'ils attendaient parce qu'ils disent eux-mêmes : "Nous, nous attendions, nous espérions qu'il serait le sauveur, le Messie d'Israël". C'est peut-être pour cela qu'ils étaient montés avec lui pour la Pâque jusqu'à Jérusalem, parce que cette Pâque aurait pu être le moment même du déclenchement de ce retournement de la situation d'Israël qu'ils appelaient de tous leurs vœux. Comme cela ne s'était pas passé, ils avaient décidé, ce qui est parfaitement logique, de retourner à la maison.

Le chemin d'Emmaüs c'est le chemin du retour. C'est le chemin de la déception, et c'est pour cela que cette notation du visage qui est si rare dans les textes anciens, et là on dit : "le visage morne", c'est-à-dire le visage incolore, sans réaction, le visage de celui qui pense que tout est fini, qu'il n'y a plus rien à attendre. Ils reprennent ce chemin et vont à la maison. La parenthèse est terminée, les espérances sont mortes, ils ont peut-être vécu un beau rêve pendant quelques temps mais maintenant, ils doivent bien se rendre à l'évidence. Ils ont été plus astucieux et plus rapides que les onze, qui restent dans le Cénacle parce qu'ils ne savent pas où aller. Eux, disent-ils, après l'annonce qu'un ange est apparu qui le déclare vivant, comme on ne l'a pas vu, il faut tirer la conclusion. Ce sont des gens réalistes ces deux disciples. Ils savent qu'il ne faut plus rien attendre.

Ils se trouvent à ce moment-là, sur ce chemin de désespoir, sur ce chemin du "tout est fini", ils rencontrent quelqu'un qu'ils ne peuvent pas identifier : "leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître". Cette personne, et c'est assez étrange, ne fait absolument rien dans un premier temps pour leur changer leur manière de voir les événements : "De quoi parliez-vous en chemin ?" Cet inconnu qui se joint à eux (nous comme lecteurs nous savons qui il est), qui est vraiment inconnu pour eux, les laisse continuer à la fois leur chemin vers la maison, et le chemin de leurs pensées. Les chemins de leurs pensées, quel est-il ? Ils se racontent l'échec de toute l'aventure dans laquelle ils s'étaient engagés. Autrement dit, autant au plan de l'itinéraire géographique : retourner à Emmaüs, qu'au plan de l'itinéraire de pensée, c'est l'itinéraire du deuil, de la fin et de l'effacement total de tout ce qui s'était passé. Apparemment dans un premier temps, Jésus les laisse interpréter comme cela. Il leur fait raconter l'histoire. Je n'ose pas faire le parallèle avec le divan du psychanalyste, mais il y a quelque chose de cela : dites-moi ce que vous avez sur le cœur. Ces hommes relisent l'histoire à leur manière en disant simplement : voilà ce qui s'est passé. Ils sont d'une précision historique absolument impeccable ; on y était allé, on l'avait suivi, on avait cru en lui, nos grands-prêtres l'ont condamné, c'est fini. On raconte des histoires à son sujet mais il n'y a aucune vérification possible.

Jésus les laisse aller jusqu'au bout de leur interprétation. Les deux disciples font état de la situation, il n'y a plus rien à attendre. Je n'ose pas dire que ce sont des historiens au sens étroit et positiviste du terme, mais leur constat est sans appel : c'est fini. Le tout premier mais très discret mouvement par lequel Jésus essaie d'engager l'histoire d'une autre façon, c'est quand il parle, pas exactement de lui, mais des Écritures. Jésus aurait pu faire avec ces disciples comme il avait fait avec la Samaritaine : Je le suis moi qui te parle, Je suis le Messie, vous croyez que je suis mort, amis je suis là, bien vivant. Pas du tout ! Jésus ne les renvoie pas à lui ce qui est assez extraordinaire, il avait le pain et le couteau pour leur dire : vous vous trompez, c'est moi qui vous parle. Il est obligé de leur faire faire un détour pas par lui, pas par ce qu'il a vécu, il ne raconte pas sa Passion. Il ne leur dit pas : vous savez, cela a été beaucoup plus difficile que vous ne le croyez, et quand ils m'ont planté les clous, ce n'était pas drôle … Rien de tout cela. Aucune notation personnelle de Jésus sur ce qui s'est passé. Il les laisse dans leur interprétation, il n'y a pas d'autres choses qui laissent entrevoir une piste différente, les Écritures, vous connaissez ? Ils devaient connaître bien sûr, et donc il leur parle de Moïse, des prophètes et des Psaumes, mais il ne leur parle pas de lui, il ne se donne pas à voir. Et pendant ce temps-là il les laisse aller jusqu'au bout de leur destination qui est de rentrer à la maison. Car contrairement à ce qu'on dit et qui fait si joli dans les tableaux du Caravage ou de Rembrandt, ils ne s'arrêtent pas à l'auberge, mais puisque ce sont des disciples d'Emmaüs, ils s'arrêtent à Emmaüs. Ils sont rentrés chez eux. Ils sont vraiment là, retournés dans le quotidien et le familier, dans lequel définitivement la porte va se fermer sur le passé récent. Désormais, ce sera comme si rien de tout cela n'avait existé. C'est d'ailleurs pour cela que lui qui sait qu'il s'est passé quelque chose, lui veut aller plus loin. Il n'a pas de raison, lui Jésus, de s'arrêter à Emmaüs, il faut qu'il poursuive sa route : "Je vais vers mon Père et votre Père". Les disciples alors lui disent,: on a marché ensemble, on a sympathisé, l'hospitalité courante au Proche-Orient veut qu'ils l'invitent à rester. Jésus accepte et d'une certaine manière, il scelle définitivement la compréhension que les deux disciples ont des événements, et il va chez eux, il entre dans la maison. Il cautionne jusqu'au bout le doute et le deuil des disciples. "Vous pensez que tout est fini, vous reprenez la vie courante ? je vais avec vous ! "

Cet itinéraire d'Emmaüs, vous le sentez, frères et sœurs, c'est une pédagogie assez extraordinaire. Au moins dans les autres cas, avec Marie-Madeleine, il y a un échange de questions, il y a un dialogue, il y a du suspens. Avec les apôtres au bord du lac, il leur donne une signature dans la pêche miraculeuse, mais ici, rien du tout, nous rentrons tous dans la vie courante. C'est au moment même où ils vont faire le geste du retour à la maison, c'est-à-dire comme quand on rentre d'un long voyage et qu'on va vite chercher dans le frigo de quoi de faire une omelette avant de se coucher parce qu'on est fatigué du long voyage en avion, là, au moment même où ils vont sceller par un repas commun le fait que l'affaire est terminée, c'est là que Jésus prend le pain et le partage.

Le paradoxe et la tension de ce récit, c'est le fait que la résurrection (et seul Luc écrit cela), la tension de l'annonce de la résurrection ne se fait pas par l'irruption de l'extraordinaire au sein de l'ordinaire, elle se fait par le fait que le Christ est le compagnon de route et le commensal le plus ordinaire et le plus simple qui soit. Il cautionne leur deuil, et au dernier moment, il prend le pain et il le partage. Alors, leurs yeux s'ouvrent parce que ce geste faisait sans doute partie des choses que les disciples ont pu connaître à certains moments quand Jésus partageait le repas avec des disciples et qu'il partageait le pain, et puis surtout parce qu'à ce moment-là sans doute, ce moment du partage du pain a été comme le déclic : il refait un geste comme il l'avait fait avant, donc c'est lui. Evidemment, à ce moment précis, il n'est plus là.

Pour nous aujourd'hui, c'est extraordinaire. Pourquoi ? parce que c'est un récit d'apparition, c'est un témoignage que Jésus est vraiment vivant, mais au lieu que ce soit un témoignage par la rupture, c'est le témoignage, c'est l'apparition par le fait que Dieu s'enfonce dans le rythme le plus courant et le plus simple de la vie de ses disciples, c'est-à-dire dans le moment même où ils pensent que c'est fini et qu'ils n'ont plus rien à attendre. Je trouve cela d'un grand encouragement pour nous aujourd'hui. Il est certain que nous vivons dans une époque où il y a une certaine lassitude religieuse. De point de vue-là, nous sommes tous d'une manière ou d'une autre en train de retourner à Emmaüs. Nous sommes tous à essayer de calculer finalement quelles sont les valeurs sûres sur lesquelles on peut compter : finalement, retournons à la maison. C'est un peu notre raisonnement et notre manière de penser et de sentir. Le côté prodigieux, extraordinaire de l'acte du salut, le côté foudroyant de la rencontre avec le Christ, c'est peut-être bien beau en théorie, en attendant, le seul problème c'est qu'il faut subsister, survivre jour après jour. On en prend son parti, et nous sommes tous en train de retourner à Emmaüs. Il y a bien entendu la prédication dominicale hebdomadaire, qui nous raconte les Écritures, mis après on rentre chez soi et finalement, on considère que c'est cela la valeur solide et fondamentale sur laquelle on peut s'appuyer.

Et pourtant, c'est là que Jésus pose le geste de la fraction du pain, c'est plus encore que de commenter l'Écriture, c'est de dire : non seulement je suis vivant, mais je suis vivant avec vous. C'est cela la résurrection, et c'est cela les récits de résurrection. Ces récits, c'est la capacité que le Christ a de devenir maintenant le proche et le compagnon de tout homme quelle que soit la situation dans laquelle il se trouve. Ici, ils sont dans la situation désespérée de ceux qui n'attendent plus rien, le Christ va aller là. Si je trouve ce récit si beau et si important pour nous, c'est parce qu'il nous oblige à repenser la manière dans laquelle le Christ ressuscité est présent dans nos propres vies. Il n'y est pas de l'extérieur, il n'y est pas d'en haut, il y est en entrant dans la maison et en partageant le pain. La présence du Christ ressuscité, c'est la plus grande proximité, et d'une certaine manière une sorte de proximité quasi anonyme, la plupart du temps indéchiffrable, il faut à un certain moment le signe fort du partage eucharistique pour nous rappeler qu'il est vraiment là et qu'il veut être ressuscité pour nous et avec nous.

Frères et sœurs, on va maintenant baptiser Joachim et Guillaume, ce geste comme celui que nous ferons tout à l'heure lorsque nous partagerons le pain et le vin, c'est le moment où dans la réalité la plus simple, la plus profonde et la plus belle de la naissance d'un enfant et du rassemblement d'une communauté, le Christ dit : "Je suis là avec vous, comme ressuscité".

 

 

AMEN

 
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