AU FIL DES HOMELIES

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NOUVELLE CLÉ DE LECTURE

Ac 2, 14+22-28 ; 1 P 1, 17-21 ; Lc 24, 13-35
Troisième dimanche de Pâques - année A (8 mai 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Choisir la bonne clé !
 

Frères et sœurs, voici un évangile extrêmement connu. Il a été l’objet de beaucoup de tableaux de la part de peintres et puis, nous l’avons entendu il y a quelques jours pendant la messe de semaine, et puis, vous savez, c’est un évangile qui est souvent utilisé quand on prépare les personnes à la première communion, on rappelle généralement que la première partie, c’est la liturgie de la Parole, et puis après, quand on rompt le pain, c’est la liturgie de l’eucharistie vous me permettrez peut-être de laisser cela de côté pour aborder une chose que je n’arrive toujours pas à comprendre dans cet évangile et qu’on pourrait même trouver presque scandaleux. Généralement, on n’y fait pas attention à cause de tout ce que je viens de dire et parce que c’est évident. Nous sommes chrétiens, cela fait deux mille ans que ça s’est passé, on nous le ressasse, Jésus est ressuscité, cet évangile est évident. Or, je ne sais pas si vous avez remarqué, c’est le verset vingt-sixième, voici ce que dit Jésus aux disciples : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ses souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Le scandale ne portant peut-être pas tant sur les souffrances, plus exactement sur le fait de subir, parce que c’est cela qui est dit dans le verset, que de cette formule : ne fallait-il pas ? On est en plein déterminisme, on est en plein destin. Les choses, toutes les choses sont écrites par avance, et ne nous arrive que ce qui est prévu. Je sais bien que dans certaines religions c’est la base de leur théologie, je sais bien que pour beaucoup d’entre nous, c’est assez confortable d’imaginer que tout est écrit par avance, comme ça, ça évite d’exercer notre liberté, il vaut mieux s’excuser en disant : je ne pouvais pas faire autrement parce que c’était dans mon karma, c’était écrit et c’est comme ça, c’est dans mon patrimoine génétique, c’était Dieu qui l’a élaboré de toute éternité, et je ne fais que suivre, voilà. Véritable automate dont la liberté consiste simplement à donner son assentiment à un plan qui a été déterminé sans notre avis et de toute éternité.

« Ne fallait-il pas que le Christ endurât ses souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Autrement dit, il fallait que Jésus remplisse le plan pour pouvoir être glorifié. Je prends un exemple extrême pour continuer et vous faire comprendre ce que ça veut dire. Imaginons un monsieur qui a un accident de voiture, il se retrouve à l’hôpital, il est soigné par une jolie infirmière (toutes les infirmières sont toujours très jolies), ils tombent tous les deux, ils se marient. Fallait-il que j’aie un accident de voiture prévu par Dieu pour rencontrer cette infirmière me marier avec elle et donc être heureux et avoir beaucoup d’enfants comme on le dit dans les contes. Autrement dit, je ne pouvais pas rencontrer la femme que j’aime autrement que par ce plan qui était déterminé par quelqu’un d’autre que moi et qui passe en plus par quelque chose d’assez dramatique, un accident de voiture.

En fait, dans la religion en général, mais je vous rassure, les scientifiques sont tombés exactement dans le même défaut, nous pensons tous par le déterminisme et par un enchaînement de cause à effet. Es scientifiques qui récusent la religion ne valent pas mieux que nous, sauf qu’à la place de mettre Dieu, ils mettront autre chose : les neurones, le patrimoine génétique, ce que vous voulez, etc … Et on se retrouve exactement dans cette même perspective d’enchaînement de cause à effet.

Or, ce que je trouve intéressant, et on va faire un détour par une philosophe qui est peut-être aussi un petit peu théologienne, qui n’est pas chrétienne, qui est juive et qui s’appelle Hannah Arendt. Il se trouve qu’elle a écrit un livre très important sur les origines du totalitarisme, non pas que je fasse un raccourci en expliquant que Jésus est à l’origine du totalitarisme, ce n’est pas ça, mais vous allez voir que sa manière de penser va nous permettre d’éclairer ce fameux verset de Jésus. En fait, elle dit, et c’est vrai qu’en histoire,quand on commence à réfléchir sur les origines de quelqu’un ou de quelque chose, comme je l’ai dit depuis tout à l’heure, nous essayons de remonter comme un cours d’eau pour comprendre comment tel événement s’enracine dans un événement qui est en amont, etc ; etc … Autrement dit, il n’y a pas de place pour d’autres possibilités. Les origines de totalitarisme arrivent parce que ceci, ceci, ceci, etc … et tout est parfait. Tout s’enchaîne, on est en plein déterminisme. Or, ce que je trouve intéressant, et voilà ce qu’elle dit c’est que c’est pas une illusion rétrospective qu’on croit décelable à posteriori et logique causale qui rend inévitable à ce qui s’est produit. Qu’est-ce que ça veut dire. Ca veut dire que nous croyons que tout est déjà prévu à l’origine, que tout s’enchaîne d’une manière parfaite, la machine est huilée or, l’explication ne se trouve pas à l’origine, mais se trouve à la fin. C’est une reconstitution à posteriori. D’ailleurs, c’est ce que signifie l’image quand on vous dit que qu’est-ce que c’est que la foi  a foi, c’est de regarder dans le rétroviseur. La foi ce n’est pas d’être capable de prévoir ce qui va se passer dans le futur, la foi c’est comme le regard que nous jetons dans le rétroviseur, nous regardons, cette fois-ci avec une certaine distance ce qui vient de se passer et nous comprenons mieux a posteriori l’enchaînement des choses. Et elle poursuit en disant que ce ne sont pas les causes qui élucident les événements. Elle redit encore, et là aussi que ce soit pour notre vie, pour comprendre pourquoi est-ce qu’on en est là, pourquoi est-ce qu’on a épousé telle personne, pourquoi est-ce qu’on a divorcé, pourquoi on se retrouve à faire tel métier plutôt qu’un autre, etc … Généralement, c’est comme ça que nous fonctionnons. Nous cherchons des causes qui permettent d’élucider l’événement que je suis en train de vivre, là maintenant. Donc, je reprends ce qu’elle dit : en fait, ce ne sont pas les causes qui élucident l’événement, c’est au contraire l’événement qui fait apparaître le cours des choses sous un jour nouveau. C’est parce que je suis à l’instant maintenant que relisant ce qui vient de se passer, je vais en dégager une autre signification que cet événement n’avait pas à son origine. C’est ce qui nous sépare avec les juifs. Nous voyons dans les événements de l’Ancien Testament comme des préfigurations presque déterminées d’avance, dont le but n’était simplement que d’annoncer Jésus-Christ. Et les juifs disent, non, il y a une autre manière de le dire. Et c’est pour cela que dans les premiers siècles beaucoup de chrétiens étaient profondément irrités parce que pour eux, il n’était plus possible de lire autrement ce qui est devenu l’Ancien Testament. Et en face, vous aviez des gens qui disaient : non, il y a d’autres clés de lecture.

En fait, je crois, et ça encore, c’est Hannah Arendt qui le dit, la question n’est pas d’expliquer l’événement, elle est de reconnaître l’événement dans sa nouveauté pour comprendre le passé. Cela peut sembler alambiqué, mais il y a une grande différence entre la première partie de la phrase et la deuxième. Expliquer l’événement, c’est tout ce que je viens de dire depuis le début, vouloir absolument a posteriori reconstruire quelque chose et finalement aboutir à « Ne fallait-il pas » et il était obligatoire que ça se passe comme ça et pas autrement. Pour moi, pour mon conjoint, pour la fraternité, pour qui vous voulez, etc … Or, quand elle dit : l’événement c’est la question de le reconnaître dans la nouveauté pour reconnaître le passé, là c’est beaucoup plus difficile. D’ailleurs, il y a un événement contemporain et nous sommes en plein dedans, et justement, nous n’arrivons pas encore à le comprendre parce qu’il est absolument nouveau, c’est tout ce qui se passe actuellement dans le monde arabe. Toutes nos clés de lecture que nous avions bien huilées, préparées avec beaucoup de travaux et de bouquins écrits, etc … et qu’il ne pouvait pas en être autrement, est en train de se fissurer. Nous sommes donc un petit peu en fait, comme les pèlerins d’Emmaüs, face à un événement dont nous ne savons pas encore que faire. Nous n’avons pas encore toutes les clés de lecture. En fait, c’est ce qui se passe avec les pèlerins d’Emmaüs. Ils n’arrivent pas à reconnaître la nouveauté de ce qui vient de se passer avec Jésus, parce qu’en bons juifs ils avaient des clés de lecture qui sont extrêmement nombreuses dans l’Écriture, pensant que ça devait arriver comme ça, c’est-à-dire que comme dans l’Ancien Testament, David, et que Jésus nouveau David, etc … la messianité ne pouvait qu’aboutir à un royaume politique avec un véritable roi, ils se disent : il y a un problème, l’enchaînement de cause à effet ça ne fonctionne pas. Qu’est-ce qui s’est passé ? Et en fait, Jésus va leur apprendre à lire d’une manière nouvelle la même Écriture. Ce sont les mêmes textes, ce sont les mêmes histoires, ce sont les mêmes mots, que nous partageons, mais nous ne partageons pas les mêmes clés d’Écriture. Pensons même à votre vie, que vous pouvez partager avec votre famille et vos amis, avec des événements communs, on ne lit pas toujours de la même manière des éléments qui pourtant sont communs entre vous.

L’événement n’est pas ce qui est expliqué, c’est ce que dit Hannah Arendt, c’est au contraire ce qui éclaire ce qui a eu lieu. Donc, j’ai envie de dire que l’événement dans le texte que nous avons entendu c’est le fait, ce n’est pas tant la mort et la résurrection du Christ, c’est le moment où Jésus lit d’une manière nouvelle l’Écriture. Et en quelque sorte comme son corps charnel est ressuscité, le corps textuel, ce qui est devenu l’Ancien Testament est ressuscité et prend sa valeur, exactement comme pur vous quand vous avez vécu un moment extrêmement important dans votre vie, tous les éléments précédents prennent une tournure nouvelle. On peut dire en quelque sorte que votre propre histoire elle ressuscite, elle prend une tournure complètement différente. Ce qui fait qu’à la fois vous ne verrez plus le passé comme il était auparavant, et que vous n’envisagerez plus l’avenir de la même manière.

Vous voyez frères et sœurs, malgré tout ce qu’on peut imaginer, ce texte qui nous semble extrêmement familier, extrêmement facile, qui coule de source, puis Jésus, il est un peu psy, il fait parler beaucoup les pèlerins, il leur donne la parole, comme çà ils peuvent s’exprimer, puis comme ça, Jésus, il part de ce qu’ils savent pour les emmener ailleurs. En fait, moi je trouve que c’est un texte extrêmement difficile parce qu’il pose véritablement les limites, les points entre ce qui est de l’ordre de notre liberté et ce qui est en même temps de l’ordre du déterminisme. Parce qu’en même temps depuis tout à l’heure je ne parle que de la liberté, mais je suis sûr que vous vous dites : oui, d’accord la liberté, mais il y a des tas de choses que nous subissons et que nous n’avons jamais voulu. Et en fait, je crois que c’est çà qui est au cœur du texte, c’est-à-dire que nous, quand nous lisons : « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ses souffrances pour entrer dans sa gloire ? » bien sûr, nous voyons tout de suite le Christ dans le Jardin de Gethsémani, le Christ trahi, le Christ portant sa croix, mourant sur la croix etc… Mais le terme qui est utilisé, c’est la Passion. Ne fallait-il pas aussi que Dieu prouve, subisse, comme tout homme, cette chose que nous vivons justement tous les jours, qui est de subir des choses que nous n’avons jamais choisi.

En fait c’est ça qui est la clé de lecture. Le déterminisme, ce qui est sûr, ce n’est pas que les choses sont écrites tout à l’avance, ce qui est sûr c’est comme Dieu s’est donné la peine de subir ce qu’il ne voulait pas, nous subissons aussi ce que nous ne voulons pas. Ce qui est important, c’est que de ce que nous subissons sort une nouveauté. Je crois que c’est ça qu’il faut bien comprendre frères et sœurs. Nous ne le voyons pas toujours sur le coup parce que non seulement par définition, ce que nous subissons, nous avons le sentiment d’être dans un tunnel et nous avons le sentiment de ne pas voir de lumière, de dire il n’y a pas de lendemain,il n’y a pas d’histoire possible à prolonger.Or, la nouveauté avec la mort et la résurrection de Jésus, c’est de dire : même si vous croyez qu’il n’y a plus rien de possible, il y a quelque chose de possible. Il y a toujours une histoire qui peut continuer. C’est ça la véritable nouveauté de la mort et de la résurrection de Jésus, et c’est ça la nouveauté qui est au cœur de cet évangile que nous avons entendu.

Alors, frères et sœurs, que cet évangile soit pour nous l’occasion non pas d’imaginer un Dieu qui aurait déjà tout écrit à l’avance, mais plutôt que ce soit pour nous l’occasion de découvrir que malgré tous les déterminismes que nous subissons, Jésus est venu vivre et nous annoncer quelque chose de fondamental : notre résurrection avant d’être celle qui arrivera plus tard dans l’autre monde, notre résurrection commence déjà sur terre, à chaque fois qu’au cœur de nos déterminismes nous entrevoyons une lumière, celle de la résurrection qui nous permet de nous relancer de continuer à vivre, à aimer, à pardonner.

 

AMEN

 

 

 
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