AU FIL DES HOMELIES

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PARDON ET RÉSURRECTION

Ac 3,13-19 ; 1 Jn 2, 1-5 a ; Lc 24, 35-48
Troisième dimanche de Pâques - année B (22 avril 2012)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Joseph devant le pharaon (Saint Genou)
Frères et sœurs, l'année liturgique B reprend l'évangile de Luc là où on l'a laissé l'année dernière, au troisième dimanche à cette histoire que vous connaissez tous, le récit des pèlerins d'Emmaüs. Au début de cet évangile, nous avons repris le fil de l'histoire au moment où ces deux pèlerins ayant découvert que cet homme dont ils ignoraient l'identité et qui était Jésus ressuscité, ces deux hommes rebroussent chemin et se précipitent jusqu'à Jérusalem pour annoncer la nouvelle.

On retrouve dans ces deux récits ce que j'appellerais la même pierre d'achoppement qui est extrêmement difficile à comprendre : comment se fait-il que dans tous ces textes il est question de la nécessité de la souffrance ? "Il fallait que s'accomplisse", "il était écrit qu'il fallait que je souffre", "il était écrit qu'il fallait qu'il y ait des gens qui jouent le rôle des méchants qui me livrent", etc… etc… C'est présent au cœur du récit des pèlerins d'Emmaüs et de la bouche même du Christ, il fallait qu'il accomplisse les Écritures qu'il le veuille ou non. Cette même nécessité que certains appelleraient déterminisme ou d'écriture du futur à l'avance, ce même déterminisme se retrouve aussi dans le discours de Pierre que nous avons entendu au début de la liturgie de la parole. De la même manière Pierre explique que les gens étaient des pantins, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et en réalité, ils ne faisaient qu'accomplir le plan secret de Dieu.

Cela peut profondément choquer de faire de la religion une théorie fondée sur le déterminisme, au même titre que ce que l'on pourra appeler la génétique, puisque c'est écrit dans les gènes et il ne peut pas en être autrement, ou même certains travaux de sociologie qui nous expliqueraient qu'il ne peut pas en être autrement, parce que c'est notre milieu sociologique. Nous ne serions donc que des machines ou des esclaves à qui on demanderait d'obéir et de suivre le mode d'emploi. Il suffit de suivre pas à pas les instructions marquées par le mode d'emploi, sinon le matériel ne fonctionnera pas. La parole de Dieu se résume-t-elle à un mode d'emploi et l'homme à cette pauvre personne perdue devant une machine complexe et qui n'aurait qu'à suivre servilement les instructions ?

Ce qui est essentiel dans le discours de Pierre, c'est que cette lecture nous éclaire différemment le mystère que nous célébrons toujours et qui est le mystère de la résurrection. Pierre, par rapport à l'évangile que nous avons entendu rajoute des données fondamentales. Pierre dit que les hommes ont rejeté le Messie, ils n'ont donc pas suivi le mode d'emploi. Ils étaient dans l'ignorance, il dit autrement ce que le Christ lui-même dit sur la croix : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !" Pierre termine par une remarque très importante : convertissez-vous. Ce discours de Pierre nous fait penser à l'histoire de Joseph vendu par ses frères. La liturgie chrétienne et les Pères de l'Église ont fait une comparaison entre le Christ livré à ses ennemis et Joseph trahi par ses propres frères. Tout à la fin du livre de la Genèse, au chapitre cinquantième, Joseph dit à ses frères : "Le mal que vous aviez dessein de me faire, le dessein de Dieu l'a tourné en bien afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui". C'est une clé fondamentale de l'interprétation de l'Écriture. L'Écriture n'est pas un mode d'emploi que nous devrions lire à l'avance afin d'être sûrs de ce que nous devons faire. Elle est plus complexe que cela puisqu'elle prend même en compte le fait que vous n'allez pas suivre les instructions.

Ce qui est remarquable dans cette finale du livre de la Genèse, c'est que dans les retrouvailles, le fait que du mal Dieu a fait jaillir du bien, c'est à la fois la conclusion du pardon et l'ouverture à une nouvelle histoire possible par le pardon. En fait, il y a la guérison de l'offensé qui pardonne, c'est Joseph qui pardonne à ses frères car même s'il a beaucoup souffert de ce qui lui est arrivé, de ce qu'il a subi, il a pu en voir et en tirer un bien, se trouver à la tête de l'Égypte, ce n'est pas rien, et faire en sorte que tout un peuple ne meure pas de faim, c'est encore mieux, et en plus quand on peut sauver sa propre famille, c'est le summum. Non seulement il y a la guérison de l'offensé qui pardonne mais il y a aussi la guérison de l'offenseur qui se souvient d'avoir offensé. C'est vrai que ce qui est fondamental dans la finale de la Genèse, c'est que les frères de Joseph reconnaissent leur faute et ils en demandent pardon. Le pardon leur sera accordé par celui qui a été offensé.

C'est cela le but du discours de Pierre. Tout cet antisémitisme a existé chez les chrétiens pendant des siècles et qui a fait des juifs les meurtriers du Christ, ce que dit clairement le discours de Pierre, c'est qu'il y a des juifs qui ont mis à mort Jésus. Et alors ? En fait, de ce mal, Dieu a su tirer du bien et la conclusion de cette leçon, ce n'est pas indéfiniment de ressasser le passé et de trouver le coupable, mais c'est de découvrir que la résurrection du Christ ouvre à une nouvelle possibilité grâce au pardon qu'il accorde à ses meurtriers. Cela ouvre une autre perspective grâce à cet évangile. Très souvent pour nous le pardon c'est la démarche de carême. Nous entendons tous ces textes dans lesquels nous ne nous sentons pas dignes parce que nous sommes incapables de pardonner à ceux qui nous ont offensés, et pendant tout le temps du carême, nous sommes pécheurs, et on vous convie à aller vous confesser. Mais le problème c'est que nous induisons dans notre esprit qu'il serait question de recevoir un pardon préalable afin que nous soyons dignes de participer aux fêtes pascales. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, ne faites pas un courrier à l'évêque pour dire que le frère Christophe a déconseillé de se confesser avant Pâques ! Il ne s'agit pas de cela. Pour nous, dans un premier temps, le pardon est associé au temps du carême.

Mais ce qui est formidable avec la liturgie de ce jour c'est qu'il nous échappe très souvent que le pardon est aussi lié à la résurrection. Pour nous la résurrection est d'abord un problème physique, technique, physiologique, nous sommes aspirés par la question du "comment" de la résurrection. Même si nous dépassons la question du comment, c'est la résurrection du Christ, et éventuellement la résurrection dont nous serons bénéficiaires un jour ou l'autre. Il y a quelque chose que nous oublions, c'est que le pardon est aussi une résurrection. Liturgiquement parlant, nous vivons le pardon avant Pâques pour nous purifier et nous présenter pardonnés devant Dieu, mais le pardon que Dieu nous accorde avant Pâques, c'est le pardon du Christ ressuscité. Ce mystère de la résurrection d'une part et puis cette difficulté à laquelle nous sommes confrontés de savoir si tout est écrit à l'avance, et est-ce que nous avons simplement à nous conformer au mode d'emploi pour que tout fonctionne normalement, nous sommes en train de découvrir avec la liturgie d'aujourd'hui que les concepteurs des nouvelles technologies se prennent pour Dieu. La meilleure preuve c'est que maintenant, quand on achète une machine, il n'y a pratiquement pas de mode d'emploi. En fait, cela fonctionne à l'intuitif … C'est cela notre expérience par rapport à la parole de Dieu. Notre relation à la parole de Dieu ne consiste pas à suspendre notre vie et notre souffle pour regarder ce qu'il faut faire, mais nous vivons d'abord et nous confrontons ensuite cette expérience avec le mode d'emploi qui est la parole de Dieu. A travers cette parole de Dieu, nous découvrons que même quand nous nous trompons, même quand nous sommes pécheurs, Dieu trouve toujours une solution pour faire en sorte que tout ne soit pas bloqué, mais qu'il y ait un avenir possible.

Frères et sœurs, que pendant ce temps de Pâques, nous redécouvrions le pardon non pas simplement comme un préalable à une rencontre future avec Dieu, mais comme découlant de la grâce pascale. Je finirai par une question : combien d'entre avons été bouleversés par les fêtes pascales pour ensuite peut-être aller voir un prêtre et demander le sacrement de réconciliation ?

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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