AU FIL DES HOMELIES

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PRIMAUTÉ ET CONTEMPLATION

Ac 5, 27-32+40-41 ; Ap 5, 11-14 ; Jn 21, 1-19
Troisième dimanche de Pâques - année C (14 avril 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Une primauté bien difficile - Rome
Frères et sœurs, vous aurez peut-être été surpris par la traduction que j'ai donné à l'évangile de ce jour. Je dois vous dire que de ce point de vue-là, le français est très approximatif, j'y reviendrai tout à l'heure, mais effectivement dans ce dialogue entre Jésus et Pierre il y a deux manières de dire "aimer", et c'est fondamental pour la compréhension de tout ce texte.

Tout d'abord, une petite remarque préalable. On sait que Jésus ressuscité est apparu à ses disciples en deux endroits différents, d'une part au Cénacle et d'autre part en Galilée. Là-dessus les sources sont formelles. Quand Jésus s'est manifesté (c'est très difficile d'expliquer comment il faisait), il y a deux mémoires dans l'Église, deux lieux de manifestation. Au Cénacle, c'est ce que nous lisions dimanche dernier avec notamment l'apparition à Thomas, mais ensuite en Galilée, et ce sont des scènes de pêche. Quand les disciples ont vu que cela ne marchait pas, ils ont considéré que c'était fini, et ils sont retournés à la pêche. Jésus les a rejoints là-bas. Ces apparitions nous sont racontées alors qu'elles ont eu lieu dans les semaines qui ont suivi la résurrection, elles nous sont racontées et plus particulièrement celle d'aujourd'hui, de façon assez tardive. Cette apparition telle que nous venons de la lire a dû être rédigée dans les années au moins quatre-vingt cinq, quatre-vingt dix. Cela ne veut pas dire que le souvenir est moins bon, mais cela veut dire que la relecture est meilleure. Quand Jean met la dernière main à son évangile car l'on sait que c'est une sorte d'addendum au texte de l'évangile, il veut expliquer quelque chose de fondamental pour l'Église, mais pas nécessairement pour l'Église telle qu'elle était dans les années trente, mais telle qu'elle est dans les années quatre-vingt, quatre-vingt dix. Par conséquent Jean relit cette manifestation de Jésus ressuscité à ses disciples, à la lumière d'un certain nombre d'événements qui se sont passés et de mise en place de certaines institutions qui vont devenir définitives. Cet évangile est précieux, c'est un des très bons et très fiables témoignages sur la situation des Églises dans les années quatre-vingt, c'est-à-dire dix ans après la destruction du temple, quarante ans après l'implantation des principales communautés par saint Paul, trente ans après la mort de Pierre, tout cela fait que la finale de l'évangile de Jean ne peut pas ne pas avoir présent à l'esprit tout cela. Il veut donc nous dire un certain nombre de choses fondamentales qui sont proposées à notre foi et qui même si elles ne sont pas la photographie, la reproduction immédiate ou la reproduction sonore, elles ont une fidélité et une compréhension des problèmes absolument extraordinaires et c'est ce que je voudrais vous suggérer maintenant.

De quoi s'agit-il ? Vous l'avez remarqué, il y a deux grandes figures : Pierre et Jean. Pierre est toujours très spontané, un peu rustre, c'est le bon pêcheur musclé du lac de Galilée. Tandis que Jean est beaucoup plus futé, plus attentif. Or, les deux représentent les deux grands courants qui se sont établis dans l'histoire de l'Église primitive. Jean, c'est bien connu, son évangile est une sorte d'acte de contemplation du mystère avec une perspicacité et une profondeur que les autres évangiles, même s'ils sont intéressants et importants, n'ont pas exactement. L'Église qu'on peut appeler l'Église Johannique, qui n'est pas une Église séparée, mais qui a sa tendance particulière, c'est une Église dans laquelle on insiste avant tout sur la contemplation du mystère. Cette Église devait trouver de temps en temps que les autres communautés qui avaient été implantées soit en Grèce, soit déjà en Italie, n'avaient pas tout à fait le même standing intellectuel que l'Église Johannique pouvait avoir. D'un autre côté, l'Église de Pierre, l'Église Pétrinienne avait eu dès le début le souci de créer des liens d'organisation et de communion. Relisez le Nouveau Testament, vous y verrez saint Pierre à peu près partout : à Jérusalem, sur les bords de la Méditerranée quand il va voir le centurion Corneille, il descend à Antioche de Syrie, on le voit également à Corinthe où saint Paul lui reproche d'avoir un peu semé la panique dans cette communauté que lui-même Paul avait fondée, et finalement, on voit saint Pierre à Rome.

Il y a là deux courants assez clairement affirmés. Un courant plus Pétrinien qui met l'accent sur la communauté et de l'union entre les communautés de la façon la plus grande possible, ce qui explique le petit détail qui nous échappe souvent : les cent cinquante trois poissons et du filet qui ne se déchire pas. Que veut dire ce filet qui ne se déchire pas ? C'est Pierre qui est le chef de la pêche, c'est lui qui tire le filet, et "tirer le filet" est exactement le même verbe que celui utilisé dans saint Jean : "Quand je serai élevé de terre j'attirerai tout à moi". C'est bien la question de l'unité et du rassemblement de tous les peuples, et Pierre, même s'il tire le filet, le filet ne se déchire pas. Pourquoi ? parce que l'Église tient bon. C'est la tâche de Pierre tirer le filet et de faire que toute l'Église soit solidaire et qu'il n'y ait pas de rupture de filet. Très vite, même si c'est exprimé ici de façon très symbolique et imagée, le ministère de Pierre dans la tradition romaine a été interprété comme un ministère d'unité.

Jean, c'est un peu différent. Jean c'est le contemplatif qui comprend tout plus rapidement que Pierre. Il court au tombeau, il voit et il croit, et quand ils sont dans la barque, Jean, avant même que Jésus ne se soit dérobé parce qu'on ne voit qu'une silhouette sur le rivage, il dit aussitôt : "C'est le Seigneur". Jean, c'est celui qui voit, c'est le visionnaire, le contemplatif, ce trésor infiniment précieux qui va exister dans l'Église. De temps en temps, Jean va dire des choses à Pierre qui ne les comprend pas très bien. Le fait de se jeter à l'eau immédiatement, c'est très touchant, mais en réalité, c'est un réflexe un peu primitif.

Les deux tendances sont claires et nettes. Jean, lui, veut jusque dans l'ultime finale de son évangile expliquer la raison de l'existence de ces deux tendances. Pourquoi en quatre-vingt dix y a-t-il une Église très polarisée dans le type Johannique, une Église qui contemple le mystère, et d'autre part, l'Église qui rame ! celle qui tire le filet, le ramener à terre, compter les poissons (La curie romaine !!!).

Le problème de cet évangile, c'est exactement cela : Jean veut expliquer à sa communauté qu'il faut qu'il y ait quelqu'un qui fasse le travail dur et difficile. C'est précisément le magnifique passage de la confession de Pierre.

La confession de Pierre tout le monde le sait, c'est le fait que Jésus rappelle délicatement mais fermement à Pierre qu'il n'a pas été tout à fait à la hauteur au moment de son arrestation, de sa condamnation et de son procès. La correction fraternelle existait même après la résurrection … Mais avant de faire la correction fraternelle, il a célébré l'eucharistie. Là aussi, la plupart du temps on dit que c'est une incohérence du récit, mais c'est faux. On dit : "Avez-vous quelque chose à manger en plus ?" Mais Jésus a beau poser la question, le repas est déjà prêt. C'est tout le problème de l'eucharistie. Même si l'on apporte du pain, ce n'est rien par rapport à ce que le Christ nous sert. C'est très habile de la part du Christ, car il veut montrer que ce qui constitue l'Église, c'est le rassemblement concret des disciples autour de Jésus qui donne son Corps et son Sang. L'eucharistie n'est pas le casse-croûte sacré où chacun apporte son pique-nique, c'est Dieu qui donne lui-même la nourriture, c'est le don. C'est la première chose. Parce qu'il y a la communion créée par cet acte du repas partagé, à ce moment-là Jésus peut restaurer cette communion qui est préalable et peut instaurer une place spéciale à Pierre. Ce n'est pas la communion de l'Église qui permet l'eucharistie, ce n'est pas parce qu'on est ensemble qu'il va y avoir l'eucharistie, mais c'est parce qu'il y a l'eucharistie qu'on est ensemble. Ce qui constitue la communauté c'est le pain et le poisson partagés, c'est le don même du Corps et du Sang du Christ. C'est par cela que nous sommes l'Église. De la même façon, ce n'est pas le pape qui fait l'unité de l'Église, mais c'est parce qu'il y a l'unité de la communion réalisée dans le sacrement qu'il faut qu'il y ait quelqu'un de désigné pour tirer le filet et pour le maintenir sans qu'il se déchire.

Nous avons déjà ici une situation du ministère de Pierre qui n'est pas que le pape ou les évêques font l'Église, le collège épiscopal ne fait pas l'Église. En réalité, c'est l'Eglise qui existe comme communion sacramentelle du Christ qui rassemble son peuple, et à l'intérieur de laquelle il prévoit quelqu'un pour tirer les filets et même aussi le ministère de Jean qui est un ministère contemplatif mais qui est un ministère au service de l'Église comme celui de Pierre. Jésus veut que Pierre ait une responsabilité spécifique.

C'est là que s'enchaîne cette discussion assez délicate, pratiquement intraduisible en français, parce qu'il y a deux verbes pour "aimer". En français on mélange tout, mais dans l'évangile, c'est bien plus subtil. Dans l'évangile on distingue "aimer" et "avoir de l"amour pour" … ce n'est pas du tout la même chose. Aimer, cela s'appelle "l'agapè". C'est l'amour comme don de Dieu. Les deux premières fois Jésus demande à Pierre : "Est-ce que tu m'aimes ?" Jésus lui pose la question de fond : "Est-ce que tu gardes en toi l'amour que je t'ai donné ?" Pierre se sent un tout petit peu gêné, parce qu'il ne peut pas répondre qu'il a gardé l'amour que le Christ lui avait donné, il a trahi. Il lui dit : "Seigneur tu sais l'amour que j'ai pour toi". Tu sais l'amour et la tendresse que j'ai pour toi. Pierre ne répond pas de la grâce qui lui a été faite. Il ne répond que ce dont il peut répondre, c'est-à-dire son élan humain qui l'attache au Christ. C'est extraordinaire que les deux premières fois Jésus dit : "Est-ce que tu m'aimes ? est-ce que tu as gardé l'amour que je t'ai donné depuis le départ ?" Et Pierre répond les deux fois : "Tu sais l'amour que j'ai pour toi". Mais la troisième fois, Jésus cède et dit : "Est-ce que tu as de l'amour pour moi ?" La troisième fois, il reprend le mot même de Pierre et Pierre inverse le système et lui dit : "Tu sais tout, tu sais bien que j'ai de l'amour pour toi". Pierre dit à Jésus : tu sais exactement ce qu'il en est. Moi, j'ai le sentiment de t'aimer, mais je ne peux pas en dire davantage. Toi seul sais !

Or, c'est sur ce dialogue-là qu'est fondée la primauté romaine et le rôle de Pierre. La primauté que Jésus donne à Pierre, "Paix mes brebis", c'est une primauté qui dit à Pierre : tu vas devoir retrousser tes manches. Tu vas devoir te donner beaucoup de mal, même au niveau de "tu sais que j'ai de l'amour pour toi". C'est sûr que Jésus affermit Pierre et garantit sa fonction, mais cette fonction il devra la réaliser à la force des poignets. Jésus lui dit : tout ce qui concerne tes capacités humaines d'aimer et de servir ton Dieu et tes frères, j'ai besoin que ce soit utilisé à plein temps.

La primauté de Pierre, le travail du pape, ce n'est pas simplement qu'institutionnellement il soit choisi, c'est fondamental, mais c'est qu'il ait de "l'amour pour". Pour que Pierre soit vraiment Pierre, il faut qu'il y mette toute son énergie humaine. C'est cela que le Christ veut dire quand on lit ce passage d'évangile au second degré, cela veut dire que le Christ sait très bien que le ministère de Pierre est un ministère d'unité pour tirer le filet pour qu'il ne se rompe pas et qu'il est confié à un brave homme, pêcheur de Galilée, traître à l'occasion, pas très sûr de lui, et qui malgré tout cela essaie de répondre à la mission qui lui est donnée mais avec ses moyens humains.

Ce n'est pas exactement une idéalisation du rôle du premier du collège des apôtres. C'est au contraire le fait que le Christ prend le risque que celui qui va recevoir cette charge ne soit pas toujours à la hauteur. C'est sans doute cela qui est très difficile quand on commence à voir les voix d'un conclave s'orienter vers vous. On doit beaucoup penser : quel est l'amour que j'ai pour le Seigneur ? et on doit penser qu'on ne peut pas le faire ! Cela montre que lorsque Jésus a voulu donner un rôle spécial à Pierre, il ne l'a pas fondé sur les capacités spirituelles, il l'a fondé sur le fait que Pierre est obligé de retrousser les manches pour être le plus possible avec toute la générosité possible au service de l'Église. Ce qui explique d'ailleurs hélas qu'ils ne l'ont pas tous fait. Ils ont reçu l'appel, ils devaient paître le troupeau, et il y en a un certain nombre qui auraient pu faire beaucoup mieux. C'est tout le problème du ministère vu par Jean à la fin de son évangile. Il ne nous présente pas une figure idéalisée du ministère épiscopal, pontifical, il nous en présente ne vision fondamentalement réaliste. C'est à la fin qu'il noircit encore le tableau parce qu'il dit à Pierre : "Tu ne sais plus où tu iras, avant tu mettais ta ceinture, mais maintenant, quelqu'un te la mettra".

Le ministère pontifical n'est pas nécessairement une situation enviable. A la fois, on est coincé par le fait que tout le monde sait qu'on a des limites, et en même temps par le fait que c'est un autre qui vous a mis la ceinture. C'est cela qu'incarne le ministère de Pierre et celui des évêques, c'est le fait d'être pris entre deux exigences, l'une qui est de recevoir la ceinture qu'on vous met autour des reins, essayer de traîner le filet et tout faire pour qu'il ne se rompe pas, mais aussi il faut savoir que les forces que vous avez c'est : "tu sais l'amour que j'ai pour toi".

Frères et sœurs, que ce soit pour nous l'occasion de réfléchir sur le sens du ministère ecclésial, surtout de Pierre et des autres évêques, mais que ce soit aussi le fait de nous faire mieux comprendre que c'est un ministère en réalité de fragilité et non de pouvoir, c'est un ministère de service. C'est de cela dont nous sommes à la fois les héritiers, les bénéficiaires et les témoins.

 

AMEN

 

 

 

 
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