AU FIL DES HOMELIES

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 LE RAPPORT DE L'AME ET DU CORPS

1 Co 15, 35-44 ; Jn 6, 35-47
Jeudi 14 avril 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois


Frères et Sœurs, vous avez dû trouver assez étrange le texte de l’épître de saint Paul aux Corinthiens qui nous a été lu tout à l’heure. En effet, ça va exactement à l’inverse de ce que nous pensons et de ce que nous imaginons à partir des sciences modernes. Pour nous, tous les corps se ressemblent car tous les corps sont matériels. Aujourd’hui, le succès de la biologie est d’arriver à trouver des cellules avec leurs composés de protides, de sucres, de molécules de carbone, d’azote etc, et nous considérons qu’au fond, l’univers matériel est homogène, que nous sommes tous pétris de la même pâte, des mêmes atomes, des mêmes molécules, des mêmes ADN etc. C’est une idée très moderne, et les anciens ne pensaient absolument pas comme ça. 

 

C’est la raison pour laquelle ces textes sur la résurrection, notamment celui de saint Paul, nous paraissent si étranges car les Anciens ne pensaient pas que le corps ou les corps étaient homogènes. Aujourd’hui nous pensons que les corps sont homogènes et que c’est simplement la qualité de l’âme qui se rajoute dessus. Alors, une âme d’oiseau pour les oiseaux, une âme de poisson ou un principe vital pour les poissons et une âme humaine pour les hommes. Nous pensons que ce qui différencie les individus vivants, c’est une espèce de supplément d’âme mais qu’au fond, le reste, le corps n’a pas d’importance. Nous sommes très dépendants pour cela d’un certain nombre de philosophes français et notamment Descartes qui a voulu réduire tout à la quantité, à la chimie, au principe d’inertie etc. Alors évidemment, pour nous, quand quelqu’un comme Paul dit « autre est la chair des poissons, autre est la chair des oiseaux. » Et qu’il ajoute « autre est le corps des astres et autre est le corps terrestre », on se dit qu’il rêve et que ça n’a ni importance ni intérêt. On ne voit pas en quoi cela peut expliquer la résurrection puisque la plupart du temps, pour nous, la question posée par la résurrection est de savoir comment on va se réapproprier des éléments matériels qui ont constitué notre existence aujourd’hui. Vous imaginez, déjà saint Augustin se posait le problème en se demandant « lorsqu’on ressuscite, ressuscite-t-on avec un corps de l’âge où l’on est mort, ou avec le corps d’un beau jeune homme ou d’une belle jeune fille en plein épanouissement ? » Déjà il ne savait pas trop. Saint Augustin, contrairement à ce que l’on pense était très soucieux de toutes ces découvertes physiques et physiologiques. Il disait « Comme l’on perd des dizaines de centimètres d’ongles au cours de notre vie, puisqu’on se coupe les ongles, va-t-on ressortir à la résurrection avec les ongles de certains lettrés chinois, longs de trente ou quarante centimètres ? », puisque c’était le grand luxe à cette époque-là de se laisser pousser les ongles.

 

Vous voyez, le problème est assez complexe. On a envie de se dire que ce sont des fariboles de la physique d’Aristote ou de Platon, que ça ne tient pas debout et que ça n’a aucun intérêt. Mais la pensée antique qui est à l’inverse de la nôtre est pourtant extrêmement intéressante, parce que l’idée fondamentale dans l’Antiquité est que l’âme façonne le corps. C’est l’âme qui donne au corps d’être le corps qu’il est. Vous vous souvenez du vieux proverbe que l’on apprenait quand on faisait encore du latin, quand on avait encore le droit de faire du latin, c’était « Mens sana in corpore sano ». Une âme saine dans un corps sain. Ce n’était pas uniquement pour la santé, c’était pour tout. L’âme façonnait tellement le corps, que tout ce que pensait l’âme était capable de se traduire dans le corps. À mon avis, c’est le fondement de toutes les réflexions esthétiques. Toutes les réflexions esthétiques sont la possibilité de traduire une intuition spirituelle à travers des éléments corporels, la danse (c’est un des cas extraordinaires), le chant (qu’y a-t-il de plus profond et de plus spirituel que la voix ? qui n’est que la simple vibration de cordes vocales ?). Précisément, les anciens ne disaient pas « Le corps est standard et on met des âmes dessus comme on étiquetterait de petits morceaux de monde et de petits agglomérats de cellules ». Non, le monde entier était certes considéré comme un univers matériel, mais chaque fois personnalisé par l’âme, ce qui est une intuition à mon avis tout à fait géniale, parce que cela veut dire que nous ne sommes pas notre corps, mais que nous nous le construisons, nous nous le faisons. Nous lui donnons sa possibilité de traduire ce que nous sommes au plus intime de nous-mêmes. C’est pour ça que tous les gestes et tous les actes que nous traduisons, qui viennent de notre propre âme, de notre activité et de notre sensibilité intellectuelle, esthétique etc peuvent se traduire dans notre corps. Je crois que c’est Merleau-Ponty qui disait « L’esprit se lit dans les regards ». Et c’est vrai. On comprend beaucoup de choses, simplement dans le regard. Or qu’est-ce que le regard? un jeu de lumière sur la pupille, l’iris, la forme des paupières et des cils.

 

C’est ça l’idée fondamentale de saint Paul. Le corps n’est pas un support indistinct de la vie spirituelle et intellectuelle. Mais la vie spirituelle et intellectuelle est tellement profonde et agit tellement sur le corps qu’elle est capable de le façonner, de le modeler, de lui donner des possibilités qu’il n’avait pas. A mon avis, c’est pour ça que le langage est une des choses les plus typiques de l’homme, c’est la capacité de traduire les idées les plus grandes et les plus difficiles à travers la chaîne des sons articulés. Il faut des sons articulés. Et vous pouvez l’appliquer à tout. C’est la grande idée. Saint Paul dit « Si c’est l’âme qui façonne le corps, le jour où nous mourrons et où nous ressusciterons, Dieu donnera à l’âme la capacité de refaçonner son corps encore plus en conformité avec ce qu’elle est. » Voilà le problème de la résurrection.

 

Le problème de la résurrection, ce n’est pas de savoir comment l’on va récupérer les restes de nos ongles de pied. Ca c’est une vision tout à fait matérialiste, moderne et qui, reconnaissons-le, est stupide et n’a aucun intérêt. Le problème est de dire « Comment Dieu peut donner à une âme de se reconstituer, de se recomposer une corporéité qui va être d’un autre ordre, d’une autre manière d’être, mais qui dira encore mieux qu’elle ne le fait aujourd’hui, ce que nous sommes vraiment au plus intime et au plus invisible de nous-mêmes ? »

 

Je voudrais terminer par une petite comparaison que j’ai lue un jour chez un théologien dominicain qui m’a fait beaucoup réfléchir. Il disait « Pouvez-vous imaginer Mozart ou Chopin sans piano ? C’est un peu difficile. En réalité il y a un lien incroyable entre Mozart et Chopin et leur piano. Quand ils sont devant leur piano, on a l’impression que tout à coup, le piano qui est purement matériel, devient le piano de Mozart. Et c’est pour ça que le même piano hélas, quand on y met un gamin qui tape sur les touches avec ses pieds et ses mains, évidemment, ne fait pas le même effet. C’est précisément ça la résurrection. C’est le jour où, comme le disait ce théologien dominicain, nous jouerons du corps glorieux comme Mozart jouait du piano ». Je pense que ça, c’est la vérité des choses. Nous n’arrivons pas à estimer exactement ce qu’est la puissance spirituelle de l’âme, nous sommes toujours complètement obsédés par le côté biomédical et physiologique des cellules, mais en réalité, c’est la puissance de l’âme qui façonne. C’est pour ça que c’est souvent très difficile à gérer dans notre propre vie quand notre corps résiste, à cause justement de la difficulté des conditions actuelles, parce qu’alors, notre âme n’arrive plus à se traduire, à s’exprimer. Ca ne veut pas dire pour autant qu’elle n’est pas encore en train d’essayer de traduire, mais on ne peut plus. C’est sans doute le drame que nous connaissons avec nos proches lorsqu’ils vieillissent et dont on dit qu’ils perdent la tête. En réalité, je ne suis pas sûr qu’ils perdent la tête. Je crois qu’ils perdent beaucoup de cellules nerveuses, mais pas nécessairement la tête. Leur être intime, leur capacité de relation reste quand même. Cela explique qu’à certains moments, il y a des sortes d’éclats de compréhension, de proximité affective extraordinaire. L’âme comme capacité d’entrer en relation et de se communiquer reste entière. Et c’est simplement le système du corps qui devient tellement résistant qu’on n’arrive plus à le façonner.

Alors frères et sœurs, que tout cela nous aide un peu à réfléchir et à prendre du recul, non pas que nous ayons à nier les résultats de la science moderne et de la biologie médicale (on fait ce qu’on peut !) mais ce que je trouve remarquable dans le monde antique, c’est qu’ils ont eu un recul par rapport au problème de l’âme et du corps qui est infiniment plus profond et infiniment plus fécond que la manière très caricaturale dont nous envisageons aujourd’hui le problème du rapport de l’âme et du corps.

 
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