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A TEMPS ET À CONTRE-TEMPS

Ac 10, 34-43, Jn 6, 1-15

Lundi de la troisième semaine de Pâques – B

(8 mai 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

ujourd'hui 8 mai je vous propose de prier plus spécialement pour l'Europe. C'est une date très importante dans l'histoire de l'Eu­rope, pour qu'elle puisse se construire, il a fallu qu'elle exorcise au moins un de ses vieux démons, celui qui a pris cette forme horrible du nazisme et du fascisme. C'est parce que petit à petit l'Europe se débarrasse de ce mal terrible qu'elle peut recouvrer une certaine santé, une certaine vitalité, et maintenant se cons­truire. C'est très important que nous, chrétiens, nous reconnaissions cette responsabilité que nous portons face à ce destin d'un continent, face à ce message de la vraie liberté de l'homme, face à toutes les exigences que représentent l'entente et la paix entre les peuples.

 

Homélie

J

e ne sais pas si vous avez eu envie de faire le rapprochement entre les deux textes que nous venons d'entendre. Il y a quelque chose d'un peu paradoxal. Le premier texte nous montre Pierre qui va annoncer l'évangile de salut au centurion Corneille et à sa famille. Le centurion Corneille, c'est l'occupant romain, c'est donc quelqu'un qui n'est pas spéciale­ment aimé de la population juive, on émet plutôt des réserves. Or, quand Pierre arrive, peut-être un peu gêné, il dit : "Je vois bien que Dieu ne fait pas ac­ception de personne". Donc, moi, Pierre, bon juif galiléen je vais annoncer l'évangile à l'occupant. C'est cela que Pierre développe ensuite en disant : "Si Jé­sus-Christ est mort et ressuscité, c'est pour tout le monde". Rien ne peut donc empêcher que la Parole, l'annonce du Salut ne soit proposée à tous les hom­mes.

Voilà la première chose. L'évangile, c'est une bonne nouvelle de salut proposée sans exclusive, sans acception de personne, sans distinction de race, de peuple ou de nation. Et de ce point de vue-là, la tâche première de l'Église c'est de proposer tout le temps comme dit Paul dans une épître, "à temps et à contre temps" le message du salut. L'homme est capable, peut recevoir cette bonne nouvelle du salut, la ma­nière dont il y répond est une autre question, mais fondamentalement, il n'y a personne que l'Église puisse juger hors du salut. Ce serait d'ailleurs une relecture intéressante de cette fameuse phrase qu'on a souvent citée à contre-sens : "hors de l'Église pas de salut" ! Si l'Église est le lieu de la proclamation du salut, elle n'a pas d'exclusive.

Le deuxième texte est celui de la multiplica­tion des pains. Il va d'abord dans le même sens, non seulement Jésus veut que son message s'adresse à tous les hommes, mais Il veut qu'il s'adresse à tout l'homme, c'est pourquoi Il ne méprise pas ce qui fait quand même un besoin fondamental de l'existence humaine, le fait d'avoir faim. Dieu nourrit la foule. Évangile, salut pour tous les hommes, évangile, salut pour tout homme, oui, mais attention. "Jésus comprit qu'ils voulaient le faire roi". C'est peut-être là qu'his­toriquement l'Église ne joue pas toujours le jeu qu'elle aurait dû jouer. Là où est la seule prétention d'univer­salité de répondre à tout le mystère de l'homme, de proposer au moins quelque chose par rapport à ce mystère de l'homme, l'Église doit avoir toujours la même réaction que Jésus : "sachant qu'ils voulaient le faire roi, Il se dérobe". Le fait que l'Église s'adresse à tout l'homme et à tous les hommes, n'est pas un motif d'exercer un pouvoir, ni même de favoriser une forme de pouvoir. La seule chose qu'elle peut faire, c'est de dire quand un pouvoir n'est plus vraiment humain, et là elle doit le faire aussi à temps et à contre-temps.

Aujourd'hui, 8 mai, nous célébrons d'une certaine façon le fait que l'Europe ait pu naître, parce que c'est dans la mesure où après ces convulsions de quarante ans dans la première partie du siècle, elle a pu enfin commencer à prendre de la distance vis-à-vis de toutes les formes terribles de pouvoir qui s'y dé­chaînaient, qu'à ce moment-là la société européenne a pu commencer à se construire de façon plus lucide et plus vraie. On a parfois parlé, dans les années 50-60 de l'Europe du Vatican, en fait je ne pense pas que la formule soit très heureuse, on voulait dire simplement qu'au moment où les premiers pourparlers en vue de la construction de l'Europe ont eu lieu, c'était appelé des vœux de plusieurs papes qui avaient précédé, et notamment de Pie XII. Cela ne veut pas dire que c'est le Vatican qui doit avoir le pouvoir sur l'Europe, mais que s'il y a eu des chrétiens dans les premiers artisans de l'Europe et qui se sont donnés corps et biens à cette cause, c'était pour servir cette unité et non pas pour la détourner à leur profit.

Qu'aujourd'hui nous sachions encore avoir cette juste attitude dans la proclamation de l'évangile de salut, à la fois être les serviteurs de tout l'homme et de tous les hommes par l'annonce de ce salut comme possibilité humaine, mais en même temps cette ré­serve et cette discrétion vis-à-vis de toutes les formes et de toutes les manières dont on pourrait avoir idée de se faire roi.

 

 

AMEN