AU FIL DES HOMELIES

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LA VIE DE DIEU NOUS VIENT PAR LA CHAIR

1 Co 15, 12-19 ; Jn 6, 35-47

Mardi de la troisième semaine du temps pascal – C

(19 avril 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

S

 

'il y a une intuition profondément biblique, au sujet de la mort et de la vie, c'est bien celle qui consiste à croire que c'est d'abord dans notre corps que se joue le drame de la mort et de la vie. Dans notre sensibilité moderne, nous considérons davantage que le problème de la mort c'est d'abord un problème de notre conscience, de notre pensée vouée à la mort. Nous pensons à la mort. Il y avait même toute une spiritualité qui consistait à s'imaginer ce que serait la mort et l'on se retirait dans les dernières années de sa vie dans la solitude pour se préparer à la mort, étant bien entendu, qu'à ce moment-là, c'était un pur exercice de la pensée, de l'intelligence, très élevé et très profond certes, mais c'était d'abord cela qui comptait : se préparer à la mort. Il y avait même je crois un auteur qui avait été suffisamment mondain au dix-huitième siècle et qui avait dit, au moment où il allait se retirer, "faire retraite" comme on disait alors, qu'il entrait dans cette période de sa vie où il ne serait plus dans la vie ni encore dans la mort. Il serait dans l'entre-deux.

Ce n'est pas biblique du tout, car dans la Bible, c'est notre corps, c'est notre chair qui est le lieu même du combat entre la vie et la mort. Et toute l'existence de l'homme devant Dieu, c'est comme une sorte de débat, de combat qui se livre à l'intérieur de son propre corps, de sa propre chair et qui est de se dire simplement : "Comment est-ce que je vais survivre ?" Comment vais-je continuer à ajouter des jours à mes jours ? Et ce combat est particulièrement manifeste à deux réalités : la réalité de la nourriture et de la faim, être exposé à la faim dans son corps, c'est être exposé à la mort et par conséquent, tout le problème est de survivre en s'alimentant et c'est tout le grand thème qui traverse l'Exode, le thème de la manne. Lorsque l'homme chemine vers Dieu, dans son corps, il est exposé à la mort, à la faim et à la soif. Et toute recherche authentique de Dieu, c'est une recherche par laquelle on sent, dans son corps travailler cette soif et cette faim. Et la manne c'est précisément cette ressource merveilleuse que Dieu donne pour que l'homme puisse subsister dans sa recherche de Dieu. La manne, c'est la réponse à la question : "Comment peut-on s'avancer vers Dieu sans mourir ?" Précisément, on peut s'avancer vers Dieu sans mourir parce que Dieu donne la manne. Il permet de subsister le long du chemin.

Et puis l'autre question c'est celle de notre corps dans sa sexualité, c'est-à-dire le corps dans lequel on éprouve à la fois la mort qui fait son œuvre et en même temps la possibilité de transmettre la vie. Et c'est pourquoi, dans toute la tradition biblique, le fait de donner et de transmettre la vie est une sorte de gage de la présence de Dieu car, à travers les enfants qui sont donnés, c'est la lutte contre la mort qui, petit à petit, est vaincue.

Mais cela ne nous empêche pas, à un moment ou l'autre, d'être exposé à la mort. Et c'est sans doute ce qui devait provoquer ces chuchotements dans le cœur des gens qui entendaient le Christ dire : "Celui qui mangera ma chair ne mourra jamais !" d'un air de dire : "Il nous en raconte de belles ! Les Pères qui ont mangé la manne dans le désert sont morts quand même. Dieu leur avait donné une nourriture pour marcher vers Lui et cependant ils mouraient. Alors, que vient-Il nous raconter maintenant que c'est sa propre chair qui nous empêchera de mourir et qui nous fera vivre toujours?" Or c'est précisément cela le mystère de la Pâque.

La Pâque c'est une chair livrée, c'est une chair brisée en sacrifice et dans la mesure où nous la mangeons, où nous entrons en communion avec cette chair, ce sang et ce corps du Christ livré, brisé, versé, apparemment anéanti, livré à la mort, nous trouvons la vie. Le grand mystère de la Pâque, c'est de trouver, pour toute notre existence, corps, cœur, esprit, c'est de trouver dans la chair du Christ qui, apparemment est une chair livrée à la mort, une chair dans laquelle la mort a fait son œuvre et l'a anéantie, c'est de trouver réellement pour notre corps et pour notre vie la vie éternelle. Le paradoxe de la Pâque et le paradoxe de l'eucharistie, c'est de trouver la vie éternelle dans de la chair, dans du corps qui est le corps du Christ ressuscité.

Chaque fois que nous participons à l'eucharistie c'est ce paradoxe que nous vivons celui-là même que les juifs ne pouvaient pas entendre : "Comment peut-Il nous donner sa chair à manger ? " et pourquoi nous donner cette chair à manger ? Cela ne peut que nous maintenir dans ce combat permanent de la mort et de la vie en nous dans notre chair.

Or notre foi c'est de croire précisément que lorsque nous recevons cette chair réelle du Christ ressuscité, parce que dans cette chair la mort a été vaincue, de même dans notre chair, la mort sera vaincue. Je crois que c'est là le lien le plus essentiel entre le mystère pascal et l'eucharistie. La vie de Dieu ne nous vient pas par les idées. La vie de Dieu nous vient par sa chair et par son corps. Et si nous communions au corps et au sang du Christ, alors c'est la vie même du Christ qui nous est communiquée dans ce corps qui avait été livré à la mort, parce que, précisément, la mort a été vaincue dans cette chair du Christ ressuscité.

Qu'en recevant, maintenant, ce corps et ce sang du Seigneur, nous n'oublions pas le combat de la vie et de la mort qui s'est livré dans sa propre chair lorsqu'il fut mis en croix. Et que nous n'oublions pas non plus que tous ces combats de vie et de mort qui se livrent dans notre corps et dans notre chair, au jour le jour, et nous en connaissons toutes les épreuves et toutes les difficultés, en réalité par la miséricorde la tendresse et le pardon de Dieu, c'est la vie même de Dieu qui sera victorieuse en nous.

AMEN

 


 

 
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