AU FIL DES HOMELIES

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LA MARCHE SUR LES EAUX

1 Co 15, 12-19 ; Jn 6, 16-24

(19 avril 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

 

Bord du Lac de Tibériade à Capharnaüm 

J

'expliquais hier que nous pouvions lire les évangiles sous deux angles, celui qui prépare la Pâque et celui qui suit la Pâque. J'avais essayé de montrer que ce premier récit de la multiplication des pains tenait à la fois de l'annonce de Jésus qui se donne, qui donne sa vie pour les hommes et d'une annonce post-pascale qui signifie l'eucharistie elle-même puisque les allusions eucharistiques étaient très nombreuses dans le texte.

       Le texte qui suit et que nous lisons aujourd'hui ressemble à une anecdote nocturne qui tire du roman feuilleton puisque Jésus marche sur les eaux et apparaît à ses apôtres au plein milieu de la tempête. Ce texte peut Lui aussi s'entendre sous deux angles. Le premier est celui du Fils de Dieu qui vient s'incarner et rejoindre les hommes au milieu de la tempête de leurs péchés, de leurs ténèbres, de leurs doutes, et qui annonce le salut. C'est pour cela qu'il dira : "C'est moi !" le "Ego emi" propre à saint Jean qui reprend écho le "Yahweh", le nom secret du Dieu de l'Ancien Testament.

       Mais ce texte peut aussi s'entendre après la Pâque, peut s'entendre comme un récit d'Église. Nous avons souvent nous aussi l'impression que notre vie est chamboulée par les tempêtes, que rien ne vient nous rejoindre pour en diminuer l'intensité, pour nous rassurer ou nous consoler au cœur de ces événements qui, parfois, nous secouent très durement. Et dans le temps de l'Église, nous vivons un certain silence de Dieu, une certaine absence de Dieu qui est tout le problème de l'incroyance et de l'athéisme moderne. Il n'est pas facile de répondre au problème du silence de Dieu ou de son absence … toutefois il y a dans ce texte une chose très claire que je soumets à votre méditation personnelle.

       Quand des gens ont des difficultés pour croire, ce sont généralement des difficultés liées aux épreuves, aux souffrances, à la maladie ou à la mort, une espèce d'illogisme profond qui sape à la base l'espérance naturellement humaine. La phrase que l'on entend le plus est : "Si Dieu existait, ces choses ne pourraient pas advenir en ce monde !" Ce n'est pas tout à fait faux dans le sens que Job Lui-même quand il s'écrie pour Dieu ou contre Dieu reprend à son compte cet écho d'injustice. Il suffit d'entendre les récits de ceux qui ont vécu les camps de concentration pour retrouver ce même cri de désespoir. Pourtant aux Vigiles d'un dimanche avant Pâque nous avons entendu le témoignage d'un juif du ghetto de Varsovie, extrait de "Le testament de la fournaise" : "tout ce que tu fais contre moi, Seigneur, ne m'empêchera jamais de croire en Toi !"

       Ceci explique pourquoi et comment Jésus est au milieu de la tempête. Comme le dit Claudel : "Dieu n'est pas venu expliquer la souffrance ou même la supprimer ; il s'est mis au milieu !" Et nous avons à recevoir cette présence de Dieu comme étant au milieu de l'épreuve et non pas à coté. C'est la seule réponse que nous ayons mais c'est la plus forte que nous puissions donner en nous-mêmes à l'injustice, au déchaînement du mal que nous pouvons lire, entendre, observer autour de nous ou en nous. Dieu est au milieu. Il n'est pas étranger à ce mal. C'est dire que dans les épreuves que nous pouvons vivre ou que d'autres peuvent vivre ou dont nous sommes témoins, notre seule réaction intérieure est de savoir que Dieu est au milieu et qu'Il est encore plus présent, c'est pour cela qu'Il dit : "C'est moi !", que dans les périodes d'accalmie ou de paix. La souffrance, l'épreuve, l'injustice, un homme maltraité, un martyr signe de tout son sang la présence inouïe de la personne même de Dieu. C'est cela le message chrétien, c'est le plus inouï, le plus faible mais aussi le plus puissant puisque Dieu étant la vie, Dieu assure qu'au milieu de cette souffrance et de cette mort va renaître la vie.

       Alors n'entendons plus ce récit quelque peu spectaculaire de Jésus marchant sur les eaux comme un récit de nuit où l'on voit les apôtres effrayés se blottissant les uns contre les autres dans la barque ; mais essayons d'y lire spirituellement ce que le Christ veut nous dire : "Je suis là, au milieu de vous, dans vos épreuves." Et j'en tiens pour preuve cet étonnant détail : "Au moment même où ils voulurent faire monter Jésus dans la barque, ils touchèrent la terre." Cela veut dire que, au moment où ils ont reconnu que Jésus était au milieu d'eux dans la tempête, alors ils atteignent le Royaume qui est symbolisé par le rivage.

       AMEN


 

 

 
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