AU FIL DES HOMELIES

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CONFUSION

1 Co 15, 12-19 ; Jn 6, 16-24

Mardi de la troisième semaine de Pâques – A

(10 mai 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Au bord du lac, un certain désordre …

F

rères et sœurs, L’évangile de ce jour est un peu bizarre, parce que quand on regarde la structure des miracles et des signes chez Jean, il y a le geste, le miracle, et puis s’enchaîne quand même assez rapidement l’explication du signe. C’est très rare dans les évangiles, cela n’arrive qu’une seule fois ailleurs qu’entre un miracle et l’explication du miracle s’intercale un autre épisode, miraculeux, merveilleux comme celle d’une tempête apaisée. Il y a donc là de la part de Jean, une volonté délibérée d’attirer notre attention sur une question assez importante. Il y a eu le miracle de la multiplication des pains, et nous, dans notre tête, nous disons le miracle a eu lieu sur les bords du lac de Génésareth, on le situe sur la côte est du lac, et ensuite, Jésus a pensé qu’il pourrait faire les explications ailleurs, et s’enchaîne le Discours sur le Pain de Vie dont on va commencer la lecture demain.

Or, précisément, cela ne s’enchaîne pas parce qu’entre les deux, il y a une sorte d’embouteillage invraisemblable sur le lac de Tibériade, puisque les disciples partent, on dirait qu’ils ont oublié Jésus qui est parti en prière et qui s’est retiré parce qu’on voulait le faire roi. Les disciples sont bloqués par la tempête, Jésus les rejoint, ils croient qu’ils sont à peine de quelques stades du rivage et en réalité quand Jésus monte dans la barque, ils sont arrivés au bout. Déjà ce premier voyage est pour le moins surprenant, et le lendemain, c’est le sommet, les gens qui étaient restés s’aperçoivent qu’il reste une barque, que les disciples étaient partis sans Jésus. Ils se disent que peut-être Jésus doit être par là … D’autre part, des gens viennent de Tibériade, sans doute parce qu’ils ont entendu parler du miracle, ils s’aperçoivent que Jésus n’est pas là, mais où est-il ? Finalement, tout le monde repart vers Capharnaüm et après un embouteillage sérieux avec les bateaux, tout le monde se retrouve à Capharnaüm.

La rédaction de ce texte est rocambolesque. Ces allées et venues de bateaux qui passent, qui vont et viennent, et par la tempête qui se retrouvent au bord du rivage, c’est d’une complication extrême. Il y a cependant une clé de lecture possible : Jean veut montrer que les explications sur le Pain de Vie qui vont suivre, ne sont pas simplement la conséquence du miracle. Apparemment, le miracle n’a pas arrangé les choses. Il a abouti au fait d’une méprise totale sur le but et la mission de Jésus, ils veulent le faire roi, ils le prennent pour un roi. Jésus refuse. Les disciples s’en vont sans Jésus comme si tout à coup le refus de Jésus désolidarisait les disciples de leur maître, mais quand ils s’en vont sans Jésus, ils sont perdus, et Jésus est obligé une première fois de recoller les morceaux en s’avançant lui-même au devant de la barque et alors qu’ils n’arrivent plus à avancer, ils ne savent plus où ils sont, ils ont littéralement perdus, c’est Jésus qui les fait arriver au but.

De la même façon avec la foule qui semble en réalité rester près de Jésus, mais Jésus s’est éloigné d’elle, il ne veut pas rester au milieu d’elle parce qu’il ne veut pas prêter une méprise quelconque sur une intronisation royale. Mais le lendemain, ils s’aperçoivent que peut-être que le bateau a disparu ou qu’il n’y avait qu’un bateau, on ne sait pas trop, et à ce moment-là, d’autres viennent comme si le bruit du miracle s’était répandu, sans doute en se disant que peut-être il y aurait un deuxième miracle, que ça va continuer, et ils se rendent compte qu’il n’y a rien.

On ne peut pas évoquer de façon plus agitée le changement de décor. Entre la multiplication des pains, le signe qu’il a posé, et les explications qu’il va donner, la continuité n’est pas évidente. Il y a eu un véritable moment de quasi éclatement aussi bien du groupe des disciples que de la foule autour de Jésus. La parole sur le Pain de Vie qui ne va pas d’ailleurs remettre les choses en place a quand même pour but d’essayer d’éclairer la conscience et la démarche des foules et des disciples sur un geste dont ils n’avaient pratiquement pas compris le sens et la portée, puisque au lieu d’être un geste de rassembleur, finalement, il avait eu comme conséquence une sorte de dispersion dans tous les sens.

C’est un peu l’articulation dramatique de la scène. Il y a la multiplication, le geste posé par Jésus, et la mésinterprétation, la dispersion avec tous les allers et retours, les moments de navigation sur le lac. En fait, la multiplication des pains est suivie de confusion, elle n’est pas d’abord suivie d’explications. Dans l’espèce d’errance que vivent les foules en passant d’un côté et de l’autre du lac, en réalité, on nous montre le désarroi des foules qui ne savent plus où aller, qui ne savent plus comment interpréter le geste de Jésus. C’est à ce moment-là que Jean d’une façon absolument remarquable montre comment finalement une partie de la foule se retrouve autour de Jésus à la synagogue de Capharnaüm où il va annoncer ce qui est le sens qui devrait rassembler cette foule à partir de la démarche du miracle que Jésus a accompli la veille. La foule elle-même n’en a pas compris le sens, elle ne l’a pas reçu.

Cela nous invite à lire le discours qui suit non pas comme une sorte d’explication lisse, évidente du geste qui s’est passé auparavant, mais comme la pédagogie que Jésus prend, l’assemblée qui l’écoute, d’une interprétation qui les avait comme égarés et dispersés, à une nouvelle interprétation mais c’est le dernier moment du discours sur le Pain de Vie à Capharnaüm, cette explication ira trop loin, et le premier mouvement de dispersion qui avait eu lieu après le miracle se renouvellera après le discours sur le Pain de Vie, ces paroles sont trop dures à entendre, et la foule à nouveau se disperse et s’égare et ne le suit plus. C’est à ce moment-là que quand même au moins au niveau des disciples il y a une sorte de sursaut, quand le Christ leur dit : si eux me quittent, est-ce que vous aussi vous allez me quitter ? C’est là que Pierre intervient et dit : « Seigneur à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle ».

Autrement dit, on voit comment Jean essaie de nous introduire dans la démarche de foi pour aborder le mystère de Jésus. Si on en reste à une sorte d’observation extérieure du miracle en lui plaquant l’interprétation que nous, nous avons de ce miracle, cela ne donne pas grand-chose. Cela ne donne au contraire que cette pagaille, cette dispersion au bord du lac. Alors que si au contraire on essaie comme les disciples d’entrer dans la compréhension que lui-même en donne, il y a un pouvoir d’unification de la parole et de la promesse que Jésus donne à ce moment-là sur le Pain de Vie, qui empêche de rester à un niveau plat de la lecture du miracle et qui nous empêche d’en comprendre le véritable sens.

 

AMEN

 

 

 
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