AU FIL DES HOMELIES

Photos

MARCHER SUR LA MER

1 Co 15, 12-19 ; Jn 6, 16-24

Mercredi de la troisième semaine de Pâques – A

(6 mai 1987)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

N

ous aimerions bien voir Jésus marcher sur la mer quand celle-ci est houleuse et en tem­pête. Nous aimerions bien voir Jésus mar­cher sur nos souffrances et les calmer, marcher sur notre mort et, dans l'événement même, la détruire. Nous aimerions bien voir Jésus marcher sur la pau­vreté ou la misère des hommes pour détruire tout cela et faire disparaître tant de tempêtes extérieures ou tant de tempêtes intérieures à la vie du monde, à la vie des hommes ou à la nôtre.

Or ce Jésus marchant sur les eaux, nous ne le verrons pas. Et si ce sont de tels événements que nous attendons, notre foi est vaine, notre foi est vide, et, comme le dit saint Paul, "nous sommes les plus mal­heureux des hommes" nous sommes en pleine illu­sion, et en plus, "de faux témoins" car nous attendons, espérons ou prêchons une réalité qui n'a aucune exis­tence. Si c'est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Ce qui veut dire : si nous n'attendons de la foi qu'un changement des choses extérieures, autant profiter à plein de ces choses-là.

Voyez-vous, frères, notre foi est vraie, notre foi est sincère, notre foi est une chose qui nous habite. Mais je pense souvent qu'elle n'atteint, qu'elle ne veut se traduire, qu'elle ne se limite qu'aux évènements du monde, à ce que saint Paul appelle "cette vie seule­ment", ce que nous voyons, ce que nous constatons, ce que nous entreprenons, ce que nous subissons. Si notre foi ce n'est qu'une vision religieuse de ces cho­ses, ce n'est qu'une recherche d'explications plus ou moins spirituelles ou rassurantes des évènements du monde, si notre foi voudrait changer le cours des évè­nements, c'est qu'elle ne se réduit qu'à ce cours des évènements, et donc à cette vie seulement. Et à ce moment-là, elle est vaine, elle est vide, et nous som­mes dans l'illusion. Et c'est peut-être d'ailleurs pour cela que notre foi nous semble si fragile, si pauvre, et que nous nous demandons parfois si vraiment nous avons la foi.

Le Christ ne vient pas, pas plus Lui que son Père, intervenir aujourd'hui dans les événements du monde, comme une fois ou plusieurs fois Il l'a fait "aux jours de sa chair". le Christ ne viendra pas cal­mer les tempêtes, le Christ ne viendra pas détruire le mal, le Christ ne viendra pas absorber toute pauvreté ou toute misère. Le Christ ne vient pas pour "cette vie seulement" et pas d'abord pour "cette vie seulement". Si c'est cela que nous attendons, si notre foi s'arrête à cette limite chronologique, géographique, événemen­tielle ou sentimentale, "nous sommes les plus malheu­reux des hommes, notre foi est vaine" et nous n'en tirons que du vide et des illusions ou plutôt des désil­lusions.

Lorsque Jésus dit à ses disciples : "N'ayez pas peur !", lorsque saint Paul dit : "Nous croyons !", même quand nous voyons la mort, nous croyons que cette mort n'est pas la mort événementielle. Ni le Christ, ni saint Paul ne veulent orienter notre regard sur les évènements de notre vie ou du monde, de "cette vie seulement". L'un et l'autre, le maître et le disciple et l'apôtre, veulent centrer notre regard sur la présence du Christ dans les évènements de notre vie, la présence d'un Christ Ressuscité dans notre mort, la présence d'un Christ de paix dans nos tempêtes, la présence d'un Christ d'espérance dans nos désespoirs, la présence d'un Christ de consolation et de richesse spirituelle dans nos pauvretés et dans nos misères.

Etant affronté à la mort prochaine de son épouse, quelqu'un me disait, il y a quelques jours : "L'Église ne nous a pas appris à vivre notre mort." Je n'ai rien ajouté à cette réflexion, le moment n'était pas opportun, mais je me suis dit : non, l'Église n'a pas à nous apprendre à affronter notre mort, elle ne nous transmet pas une philosophie stoïcienne pour nous arc-bouter vis-à-vis des situations et des événements et nous obliger à les vivre ou à les porter. Non, l'Église ne nous aide pas à vivre seulement la vie de ce monde, autrement son message est vain, sa prédi­cation est vaine. L'Église vient nous apprendre à vivre avec un Ressuscité, avec un vivant, avec le Christ, quels que soient les événements de notre vie, sur les­quels ni l'Église, ni nous-même n'avons pouvoir de changement ou d'altération.

C'est une chose que nous avons de la peine à comprendre. La Résurrection du Christ est donnée à tous. La Résurrection du Christ est parfaitement ache­vée, mais il faut, maintenant, que, dans notre propre chair et de façon spirituelle, nous puissions la recueil­lir pour nous permettre de vivre en ressuscités tous les événements qui nous font mourir, pour nous permet­tre de vivre avec foi tous les évènements qui contredi­sent apparemment la foi, pour nous permettre de vivre dans la paix tous les évènements de notre vie qui sont source d'angoisse. Non pas que les événements vont changer. Le Christ Ressuscité ne nous empêche pas de souffrir. Le Christ Ressuscité ne nous empêche pas de mourir. Le Christ Ressuscité nous dit, par la rela­tion que nous avons avec Lui, dans l'Église : "Au mi­lieu de ta souffrance, Je suis la compassion, dans ta mort, Je suis la Résurrection."

De cela nous n'en sommes pas, pour l'instant, visiblement témoins. Cela ne nous paraît pas évident. Mais si c'était évident, ce ne serait pas la foi.. Cela nous paraîtra évident, cela nous paraîtra totalement réel lorsque la foi disparaîtra et que nous "verrons" ce que nous sommes, lorsque tout voile de chair, de mi­sère et de mort aura disparu. C'est cela la foi. C'est cette vie à cause de la présence, du Christ Ressuscité en toute chose, en tout événement qui nous permet de les vivre, avec Lui, comme des vivants et non pas comme des gens accablés qui n'ont pas d'espérance et qui finissent leurs jours dans l'angoisse, dans le vide ou dans le désespoir. La foi chrétienne ne donne pas aux chrétiens de vivre des événements différents des autres hommes, mais elle leur impose par fidélité à la présence du Christ Ressuscité, de les vivre totalement différemment, autrement. Non plus uniquement au simple niveau de la vie, mais dans la présence même d'un Christ mort, vivant et victorieux de toute tempête et de tout mal. Si c'est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais nous savons que c'est dans cette vie mais pas dans cette vie seulement que nous avons notre espoir dans le Christ, mais que le Christ, présent en nous, nous fait traverser, déjà ressuscités, déjà victorieux. Cette résurrection et cette victoire ne nous apparaîtra, à nous, qu'au-delà de notre souffrance et au-delà de notre mort. C'est pour cela que nous vivons dans la foi et que nous avons à vivre dans l'assurance que cette espérance nous est déjà donnée, même si elle n'est pas encore totalement manifestée.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public