AU FIL DES HOMELIES

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LES OEUVRES DE DIEU

1 Co 15, 20-28 ; Jn 6, 24-35

(20 avril 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

 

Eucharistie en Bretagne 

C

ette discussion entre Jésus et les pharisiens sur "les œuvres de Dieu" n'a l'air de rien mais pose fondamentalement ce qu'est la Bible en elle-même. En effet, les pharisiens et Jésus ne s'entendent pas sur la définition de cette œuvre. Ils entendent l'ensemble des efforts de chaque homme pour tenter de rester conforme à la Loi juive, Loi qui devrait leur permettre d'atteindre une certaine perfection, donc de respecter ce que Dieu a promulgué dans la Loi de Moïse. Ils essaient honnêtement, avec noblesse d'ailleurs, de valoriser ce que l'homme doit faire dans sa vie, ce que l'on appelle la morale ou l'éthique, afin de rester le plus possible fidèle à ce que Dieu lui demande de faire pour parvenir à Lui.

       A l'opposé de cela Jésus parle d'autres œuvres et situe la sienne et celle du Père, non pas qu'il méprise ce que l'homme fait lui-même, mais il tente de mettre en évidence que ce qu'ils ont fait n'est pas le fruit de l'intelligence ou de la volonté humaine, mais que tout vient du Père par le Fils. Et la première œuvre du Père, c'est le Fils. Et l'œuvre du Fils, c'est la foi. Vous allez me dire : quel rapport avec la Bible ? Il y a une chose étonnante dans la Bible : c'est qu'on ait sans cesse, dans l'histoire du salut, repris inlassablement ce qui s'était passé auparavant. Le Deutéronome n'a certainement pas été écrit par Moïse, même s'il est appelé premier ou second discours de Moïse, puisque ce même discours raconte la mort de Moïse, ce qui serait impossible de son vivant. La Bible fait toujours semblant d'être à l'époque des gens qui parlent, mais en fait, en général elle se situe postérieurement à l'événement dont elle fait mention. C'est dire que la pensée biblique revient incessamment sur le passé pour tenter de lire de mieux en mieux ce qui s'est réellement passé, non pas au niveau historique, mais au niveau de Dieu Lui-même. Comme si l'histoire comprenait deux couches. La première est la succession historique des événements qui se déroulent, la seconde, beaucoup plus profonde, celle qui inaugure l'histoire du salut, est la trame même que Dieu tisse patiemment entre les hommes et Lui.

       Si on prend l'événement le plus central de la Bible qui est l'Exode pour mesurer de façon archéologique son importance, on se trouve profondément déçu. Qu'il s'agisse de la Mer rouge ou du nombre des égyptiens qui poursuivent les hébreux, rien ne prouve vraiment qu'il y a eu là une armée importante ou des murs d'eau, comme l'ont montré certains films. Le seul point d'eau que l'on trouve sur le parcours de la sortie d'Egypte est un lac très peu profond, ce qui écarte les grands événements dont la Bible nous rapporte à la fois le grandiose et l'enthousiasme. Mais n'empêche que l'Exode a été un événement fondateur pour Israël qui passe tout son temps, surtout en Exil, à le reprendre pour mieux en saisir la saveur, la grandeur, la façon dont Dieu est intervenu. C'est cela la trame sécrète de l'histoire du salut. C'est cela "l'œuvre de Dieu en nous", c'est cela l'œuvre dont parle Jésus dans cet évangile : c'est ce que Dieu a fait déjà en nous, dans le passé. Ce n'est pas ce que nous avons fait nous, ou ce que nous avons à faire comme une espèce d'impératif catégorique, c'est que nous prenions conscience de ce que Dieu a déjà fait en nous, car Dieu a déjà opéré des merveilles dans notre vie, seulement nous restons souvent aveugles par rapport à celles-ci. Et l'œuvre de Dieu, c'est cela que Jésus dit aux pharisiens qui L'entourent, ce n'est pas de calculer un "meilleur possible" de votre comportement, c'est de reconnaître ce que Dieu a fait en vous et ce qu'Il fait puisque je suis en personne le don de Dieu. Reconnaissez que je suis l'œuvre du Père, reconnaissez que je suis la meilleure œuvre du Père et qu'auparavant Dieu avait commencé à tisser dans votre histoire d'Israël tout ce que je suis, tout ce que j'assume, tout ce que je récapitule aujourd'hui dans ma personne même.

       Pour nous aujourd'hui, cela veut dire que notre problème n'est pas tant de nous définir un comportement vis-à-vis de Dieu ou des hommes, d'essayer de régler au jour le jour quelques boutons pour tenter d'être plus charitable ou plus disponible. Non, c'est de prendre le rythme même que Dieu a fait en nous, de nous brancher sur ce que Dieu a commencé à opérer en nous, d'être conscient de l'œuvre que Dieu a faite en nous, fait en nous. Et cette conscience structurera notre avenir en Lui. Un chrétien est celui qui, sans arrêt comme la Bible, prend conscience du travail que Dieu a fait en Lui, car Dieu a commencé à travailler bien avant que nous en ayons pris conscience. Vous allez me dire qu'on a souvent plus souvenance des épreuves, des malheurs ou des difficultés et que nous oblitérons les merveilles. C'est un des drames profonds de l'homme qui ne garde pas mémoire des choses dont il faut garder mémoire. Les grandes merveilles de Dieu sont comme cachées, camouflées derrière nos craintes, nos troubles, nos doutes, nos incertitudes, non pas que Dieu les condamne, mais elles sont condamnables dans le sens où elles nous empêchent de voir la véritable merveille.

       C'est en cela que tout chrétien est appelé à la louange et que la louange, même au plus dur des épreuves, fait partie de la vie chrétienne. Sans arrêt nous avons à prendre conscience que Dieu est présent au milieu de nous, de façon enracinée, totale. Alors, reconnaissons d'abord que Jésus est l'œuvre de Dieu, c'est cela, et que Jésus a travaillé en nous pour faire de nous "son œuvre", son œuvre favorite. Nous sommes sa matière préférée, son être cher. Reconnaissons qu'Il a une ambition pour, nous, une ambition pour chacun de nous, pour nous modeler afin que nous devenions comme le Fils, Dieu Lui-même. C'est cela reconnaître l'œuvre de Dieu. Ce n'est pas ressortir gonflé de préceptes moraux, c'est de ressortir enivré de la présence de Dieu qui commence à travailler en nous et qui, par nous, travaille à travers les autres et pour les autres.

       Dans l'eucharistie, quelle œuvre magnifique de Dieu est donnée à chacun de nous ! Quelle œuvre extraordinaire qui n'est pas notre fruit, ni celui de notre volonté, ni de notre agir, mais qui est don gratuit, fait de la vie de Dieu, afin de nous conformer à ce que Dieu veut que nous soyons, c'est-à-dire Lui-même.

       AMEN


 

 

 
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