AU FIL DES HOMELIES

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CE LANGAGE EST TROP FORT

2 Co 4, 8-14 ; Jn 6, 51 + 60-69

(23 avril 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

La Roque Sainte Marguerite 

C

e passage du chapitre sixième de saint Jean semble conclure ce long dialogue entre Jésus et les pharisiens. Et les apôtres de répliquer à propos du pain qui vient du ciel : "Ce langage est trop fort et qui peut l'entendre ?" Ainsi se départagent ceux qui, finalement, vont rester croyants et ceux qui vont cesser de l'être, ceux qui ont été enthousiastes pour un temps, qui ont dû applaudir et suivre le Christ, les enthousiastes d'un jour, les "ravis" parce que le pain avait été multiplié, les miracles se sont produits, les aveugles commençaient à voir, les boiteux se mettaient à marcher. Mais au fond de leur cœur cette démarche n'était pas assez solide, ce n'était qu'une foi vacillante qui leur fait dire : "Ce langage est trop fort ! Nous irons ailleurs."

      Pierre, tête des apôtres, de ceux qui restent, de ceux qui vont devenir les croyants qui durent, qui tiennent, Pierre a cette phrase étonnante qui signifie ce qu'est vraiment la foi : "A qui irions-nous ?" - "A qui irions-nous ?" cela veut dire qu'il nous faut aller quelque part et que nous avons à chercher où aller et que, finalement, notre vie n'est qu'un voyage, un chemin, que nous cherchons désespérément le pays lointain où nous sommes invités, où nous sommes attendus. Jacques Brel chantait : "Je suis attendu quelque part comme un roi, et pourtant c'est pas vrai !" Il disait le fond, le rêve du cœur de l'homme d'être attendu quelque part."On m'attend !" quelque part, comme on attend un roi. Nous avons tous, au bout de notre vie, la volonté d'être attendu afin de nous reposer de trouver cette contrée paisible, ce havre de paix dans lequel je serai moi, totalement moi, définitivement moi.

       Mais là où Pierre est plus fort que Jacques Brel, c'est que Pierre parle d'éternité. Non pas que Jacques Brel n'ait pas soupçonné cette éternité, mais à la tête de tous les croyants un homme a dit : "Nous irons jusqu'au bout", même s'il a renié plusieurs fois, même s'il a faibli, même s'il a failli par rapport à cette promesse, nous irons jusqu'au bout de ce pays lointain, et ce pays lointain s'appelle l'éternité. Étonnante foi que celle de Pierre qui pousse le voyage de l'homme jusqu'à fréquenter les contrées de Dieu, les contrées divines. Étonnante foi que celle de cet homme qui dit finalement que le but du voyage de l'homme est de fréquenter ce que Dieu vit Lui-même, son éternité. Et pourtant saint Pierre ouvre là, la véritable réalité de la foi chrétienne.

       Qu'est-ce qu'un chrétien sinon celui qui est, jour après jour, par le langage même de l'Église, par ses sacrements, ensemencé doucement d'éternité ? Et ainsi, d'eucharistie en eucharistie, grandit en nous celui qui pourra naître dans l'éternité, celui qui va renaître, l'homme nouveau qui est fait pour l'éternité. Lorsque nous parlons d'éternité nous sommes souvent très embarrassés parce que nous voulons la comprendre par rapport au temps. Nous pensons qu'en étant dans ce temps nous arriverons à comprendre ce que Dieu vit dans un total présent. Il s'agirait non pas de définir l'éternité par rapport au temps mais bien plutôt le temps par rapport à l'éternité. Le temps est comme une dilatation, une concentration incessante de moments, un mouvement perpétuel qui empêche cet arrêt, ce présent total de tenir. Le temps c'est un écoulement, comme une dilatation ou comme une concentration, mais qui est un mouvement alors que l'éternité est comme une explosion totale, incessante, infinie de ce temps en un instant. Dieu vit toutes choses comme en un instant, et Dieu veut nous attirer à vivre avec Lui cet instant de face-à-face, d'amour en ensemençant notre vie de ces semences d'éternité, de ces petites graines que nous cueillons ça et là dans l'Église, afin qu'un jour nous quittions ce temps, cet aspect temporel de notre vie pour nous arrêter définitivement dans ce havre de paix et de repos qui sera l'éternité, qui sera le face à face avec Dieu.

       Et notre vie aura finalement son repos, aura son sens qui est de nous arrêter face à Dieu comblés de la vision que nous aurons de son visage et de son amour resplendissant. C'est cela que dit saint Pierre à travers cette parole : "A qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle !" Où irions-nous si ce n'est que nous avons à marcher avec Toi dans la vie, nous aussi à leur suite à apprendre doucement à nous imprégner de cette éternité que Tu sèmes à tout vent en guérissant les malades, en soignant les lépreux, en pardonnant les péchés et en montant sur la croix, et en descendant de cette croix pour nous donner, de façon définitive, la vie qui ne passera pas.

       AMEN


 

 
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