AU FIL DES HOMELIES

N'AYEZ PAS PEUR, JE VOUS ATTENDS !

1 Co 15, 50-57 ; Jn 6, 51-69

Vendredi de la troisième semaine de Pâques – C

(4 mai 2001)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

ette jolie dame au teint doré s'est réveillée ce matin au lendemain de son sept cent cinquan­tième anniversaire, toute jeune, toute rafraî­chie d'avoir si bien vécu, je parle de l'édifice que nous avons fêté hier par la dédicace, toute pimpante, prête pour sept cent cinquante ans encore et davantage, jusqu'à l'éternité, c'est mon souhait d'anniversaire. Il y avait d'ailleurs hier les antiques personnages qui ont habité avant les moines diocésains, ou au moins leurs descendants et successeurs, les Chevaliers de l'Ordre, tout de noir vêtus, qui laissaient cette trace à la fois médiévale, solennelle et très ouverte sur les pauvres. Cette église ouverte sur le ciel et sur le monde dont nous sommes les héritiers, nous, non seulement les moines diocésains, mais l'assemblée paroissiale. Elle s'est un petit peu fardée cette église, on a ajouté une voile pour être sûr qu'on avance plus vite, c'est un voile pour prendre en plein volume l'Esprit Saint, qui, comme un souffle, fait avancer l'histoire, c'est la grande voile que vous avez au milieu. Si vous la voyez avec certains yeux, vous la verrez gonflée par l'histoire du monde et par l'Esprit saint qui habite ce monde. Et plus finement encore, on a mis au pied des piliers des petites taches de couleurs, tels des buissons qui brûlent. La grande voile est de Jean-Pierre Bauer qui n'est pas là aujourd'hui, les petites taches de cou­leurs si subtilement menées, comme de petites traces, à la fois comme une écriture indéchiffrable et en même temps comme une invitation à ouvrir et à voir ailleurs sont d'un dominicain qui s'appelle Kim en Joong, qui est coréen. Autant Jean-Pierre que Kim en Joong vont nous aider à continuer à écrire l'histoire, c'est-à-dire à fréquenter ensemble à travers les célé­brations ce que l'oreille ne peut voir, ce que l'oreille ne peut entendre jusqu'à ce jusqu'au bout ce moment où les choses à la fois s'arrêtent et s'embellissent, ce moment où les choses de la vie humaine se transfor­ment. Cette frontière évidemment souvent nous la visitons avec les larmes et la douleur, parce qu'elle s'appelle la mort. Mais il se lèvera un jour où nous la verrons différemment. Lorsque nous serons tous en Dieu et que nous relierons vie terrestre et vie en Dieu, nos yeux verront la mort autrement, ce sera comme un passage, une traversée, ce qui n'effacera pas et ne consolera pas, mais ouvrira à un sens, ce sens que ces peintre à leur manière ont essayé d'exprimer comme "Avent". J'aime les prophètes, les poètes, les fous, qui disent dans notre monde saturé de visible, quelque chose d'autre qui palpite derrière comme une pulsa­tion secrète, comme si on pouvait de temps en temps entendre subrepticement le cœur de Dieu. Et bizarre­ment cette entente, cette écoute du cœur de Dieu se fait entendre dans nos blessures, un peu comme si les fissures laissaient entendre le murmure de l'autre côté. Ces dessins de Kim en Joong me font penser à ces fissures qui nous ouvrent l'œil à l'appétit d'un autre monde, une autre façon de voir les choses. Lui-même les a appelées "rythmes" : les minutes, les heures, les mois, les années, et il a aussi voulu reprendre les heu­res de la prière des moines, Matines, Laudes, Tierce, Sexte, Nonne, Vêpres, Complies, qui d'ailleurs dessi­nent toujours ce même mouvement. Ce mouvement n'est pas un mouvement perpétuel qui se reproduit comme à l'infini comme une sorte d'ennui, mais il est un mouvement d'amplitude qui de plus en plus large­ment appelle l'éternité pour s'achever en Dieu. Nous allons, atterrir, amerrir en Dieu, comme quelqu'un qui après un long voyage avec son bateau arrive enfin sur le rivage, et nous nous rendrons compte que nous sommes faits pour cette rencontre sur le rivage de Dieu.

Nous avons les évangiles des apparitions du Ressuscité qui dessinent comme à l'avance cette ren­contre. A un moment, notre voyage s'achèvera et épa­nouira tout ce qu'il a été, sans rien occulter de tout ce que nous avons connu sur la mer, cela s'épanouira dans cette rencontre ultime en Dieu. Et j'en prends pour preuve le brave Pierre dont nous suivons les difficultés de foi dans l'évangile que nous avons en­tendu. Pour lui, la foi, c'est toujours au bout d'un souf­fle, déjà Jésus lui demande trois fois : "Est-ce que tu m'aimes ?" et au bout de ces trois fois, il faut qu'il réaffirme à la fois contre lui et presque contre Jésus cet amour qui doit vaincre les résistances qu'il a en lui, et en même temps, là aujourd'hui, il lâche, comme on lâche prise : et où irais-je ailleurs, puisque c'est toi qui a les paroles de la vie éternelle ?

Que ce moment entre Pâques et Pentecôte, ce moment où nous avons le droit de voir autrement, ce qui souvent brutalise notre vie, et qui n'empêchera pas d'éprouver du malheur et de la douleur, mais qui nous permet d'avoir comme un regard de loin, sur le voyage que nous entreprenons, du bateau sur lequel nous sommes embarqués, de l'Esprit qui souffle et nous pousse à aller plus loin, des feux qui brûlent déjà et qui annoncent à l'avance la rencontre, de toutes ces préparations. Et le jour où nous nous retournerons sur notre vie nous découvrirons quelle était l'intensité dont Dieu s'est emparé de nos vies mais sans nous contraindre, en nous apprenant à naviguer, en ayant la main sur la barre de notre frêle esquif pour nous em­pêcher de sombrer : "N'ayez pas peur, Je suis là ! Je suis là sur le rivage et Je vous attends !"

Que cette rencontre tant de fois annoncée ai­guise notre désir de ne pas détourner nos regards de l'horizon que l'Église dessine.

 

 

AMEN

 

 
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