AU FIL DES HOMELIES

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 MILLE QUESTIONS NE FONT PAS UN DOUTE

1 Co 15, 50-57 ; Jn 6, 48-59

Vendredi de la troisième semaine de Pâques – C

(23 avril 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Obsèques de Marthe Guigou

Dans la force de la foi

V

ous tous les enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants de Marthe, vous tous ses amis dans la prière et dans la recherche de Dieu, parce que je crois que pour elle c'était essentiel, vous comprenez qu'après le magnifique portrait spirituel, familial et affectif qui est une composition collective de tous les petits enfants, je ne m'attarde pas sur ce sujet qui a été si bien évoqué, si bien suggéré.

Moi, parce qu'elle avait décidé que j'étais son confesseur (je vous avoue que je l'ai accepté avec crainte et tremblement, parce que j'avais pressenti que ce n'était pas si simple que cela), je voudrais essayer de vous faire toucher la profondeur de la vie spirituelle et la recherche de Dieu de Marthe. Je crois que j'ai rarement vu quelqu'un vivre avec tant de profondeur, tant de rigueur, et aussi un peu tant d'angoisse le mystère de sa relation avec Dieu. Je peux témoigner ici, sans trahir aucun secret rassurez-vous, que ces cent quatre ans (je ne parle pas des toutes premières années quand elle jouait dans le bac à sable, de cela je ne sais pas ), mais ce siècle entier pour Marthe a été un siècle de recherche de Dieu. Et je vous prie de croire que chercher Dieu pendant un siècle, c'est long. A certains moments, c'est dur, et à certains moments c'est décourageant. Pourquoi ? Non pas à cause de tout ce bonheur familial dont je crois elle a été gâtée, il faut quand même bien le dire, parce que même si elle se faisait beaucoup de soucis, elle avait aussi beaucoup de bonheur.

Elle a quand même traversé le siècle le plus terrible de l'histoire humaine. Elle jouait dans le bac à sable au moment de la séparation de l'Église et de l'État, elle avait neuf ans à la déclaration de la première guerre mondiale. Elle a connu deux guerres, connu les choses les plus atroces de notre siècle, et comme on s'est plu à le souligner, comme elle avait un esprit critique extrêmement avisé et pointu, je crois qu'on ne pouvait pas lui en raconter. L'histoire de l'humanité pour elle n'était pas nécessairement un appui dans le sens "tout ira mieux après". Cela joue quand même dans notre recherche de Dieu. Traverser un siècle si difficile avec tant d'épreuves, avec tant de choses horribles, et dans tout cela, elle a gardé la foi et on ne s'en rend pas toujours compte. Elle n'a pas gardé la foi simplement parce que c'était la foi de papa et maman. Elle a gardé la foi parce que pour elle, la foi était vraiment le cœur de sa vie, la seule question qui comptait.

Pour rajouter à la difficulté, elle avait été éduquée dans un contexte assez strict, je ne veux pas dire janséniste au sens radical du terme, mais quand même ! On lui a plus souvent parlé de l'enfer que du paradis quand elle était petite. Ensuite, elle a découvert la vie de l'Église comme on l'a dit : neuf papes, sans compter combien au moins avant Jean XXIII, cela en fait six et ce n'étaient pas toujours des papes très commodes. Elle a quand même connu Pie X qui n'était pas le modèle de la miséricorde et de la clémence.

Et puis, elle a connu le Concile. Et moi, c'est à ce moment-là que je l'ai connu et je peux vous dire que pour elle, cette espèce de transformation profonde de la vie de l'Église a été à la fois une source d'une réelle libération, et dans cette vie descendante et ce groupe qui était si ascendant en réalité, parce que cela discutait ferme dans les différents salons du quartier Mazarin, ce qu'elle avait pressenti c'était que le christianisme, sa foi était génératrice de vraie liberté vis-à-vis de Dieu. J'ai rarement rencontré une dame aussi libre dans ses jugements, dans ses questionnements, dans ses interrogations, elle était fondamentalement libre. Et c'est cela qu'on aimait chez elle. Elle n'avait pas attendu cent ans pour qu'on ne puisse pas lui en raconter ! Dès le début que je l'ai connue elle disait : "comment savez-vous cela ?" Alors, évidemment, il fallait répondre et pas n'importe quelle réponse. Récemment encore Alberte me racontait que peu avant sa mort, un matin d'illumination, elle a dit : "J'ai fait le calcul, ce n'est pas possible". Elle venait de se rendre compte des millions de centaines de millions de membres qui avaient composé l'humanité, et elle disait que ce n'était pas possible que Dieu ait un endroit pour accueillir tout ce monde-là. Maintenant, elle sait, elle a sa place, et une bonne place.

Ce qui était le plus profond, et personnellement, cela m'a ébloui, inutile de vous dire que pour elle, répondre dans la foi à ce que proposent l'évangile et l'Église, son objection fondamentale c'était : c'est trop beau. En fait elle pensait que c'était trop beau pour être vrai. Par conséquent, pour elle, la foi était sans cesse une remise en question et de son cœur, et de son intelligence, et de son rapport avec Dieu. Je veux vous citer une chose que je lui ai dite cinquante fois et cela n'a servi à rien, mais maintenant elle comprend. Je lui ai cité la phrase du cardinal Newman que je vous prie de garder comme un testament que vous recevez non pas de Newman mais de Marthe Guigou : "Mille questions ne font pas un doute". Mille questions pour un croyant ne font pas un doute. Elle a vécu cela jusqu'au bout avec une force d'âme, avec un courage et une fermeté admirable. Je crois que là-haut, quand le Seigneur l'a accueillie, il l'aura accueillie comme une performance olympique de la foi.

Pourquoi mille questions ne font-elles pas un doute ? C'était le cœur même de la vie de Marthe. Qu'est-ce que le doute ? Le doute, malgré les apparences modernes c'est quand on a décidé que de toute façon, on ne pouvait rien savoir. Le doute c'est : "Pas la peine d'insister, pas la peine de chercher". Le doute c'est : "Mon Dieu, de toute façon, on ne peut rien savoir". Nos connaissances humaines sont trop faibles, notre regard humain n'est pas assez pointu, on nous propose des choses trop faciles et trop naïves à croire, donc, je doute. Tandis que la question, c'est l'acharnement thérapeutique de la vie. Je veux savoir, ce n'est pas facile à savoir, mais je veux savoir. Et ça, c'était Marthe. Ce n'était pas "je veux savoir" par curiosité, mais c'était "si Dieu m'a dit cela, qu'est-ce que cela veut dire ?" Si Dieu nous révélé cela qu'est-ce que cela veut dire ? Si Dieu a souffert comme cela, pourquoi ? Si Dieu est ressuscité qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi ? Le questionnement dans son cœur, je suis sûr ce cela, c'est ce qui lui a permis d'être lucide jusqu'au bout. Comme tout était toujours soumis à ce regard qui veut voir la vérité, et c'était cela la question : je veux voir la vérité, je n'ai pas décidé que la vérité était inaccessible, mais je veux savoir comment je vais y arriver, elle avait une sorte de passion de la vérité.

Je crois qu'ici, tous, d'une manière ou d'une autre, à tous les niveaux de sa vie, nous pouvons témoigner de cela. Même si à certains moments elle l'a vécu de façon un peu douloureuse, inquiète, et parfois un peu angoissée, en réalité, c'était quand même le plus beau témoignage de la vie d'un chrétien ou d'une chrétienne du vingt-et-unième siècle. Pas seulement du vingtième, mais du vingt-et-unième siècle. Car ce qu'elle a découvert dans la force même du cœur et de son intelligence, de sa générosité qui fonctionne sans cesse et qui sent que on n'est pas encore arrivé au bout de son interrogation, c'est le moteur le plus profond de l'homme.

Je pense que parmi les premières personnes qui ont été là-haut pour l'accueillir c'étaient évidemment son mari et ses parents. Mais j'aurais tendance à croire que ceux qui étaient en délégation officielle de la part du Christ pour l'accueillir sur le parvis du paradis, c'était Newman et saint Augustin. Moi, je crois qu'elle est arrivée au paradis escortée de Newman et de saint Augustin parce qu'ils ont dû se retrouver dans le cœur et dans la vie de Marthe. Ils ont dû découvrir cette profondeur et cette beauté, cette lucidité aussi de la lumière, de la foi qu'il y avait dans son cœur.

Je vais terminer rapidement par là. Quand on est dans ce questionnement, cela crée à certains moments des incertitudes. Qu'est-ce qui lui a permis de tenir ? C'est le discours sur le Pain de Vie : "Qui mange ma chair et boit mon sang". Dieu sait qu'à certains moments elle se posait des problèmes et des scrupules pour savoir si elle devait communier ou pas. J'essayais de toute ma force et de toute mon autorité de lui dire qu'en réalité, il n'y avait pas de problèmes, qu'elle pouvait y aller, quelle pouvait être tranquille. Mais, cela posait toujours un problème. Cependant je suis sûr que c'est ce Pain de Vie qui l'a fait tenir. Je suis sûr que c'est sa prière d'Église, notre prière, c'est la sienne, c'est la présence de tous ceux et celles dont elle lisait les livres pour essayer d'approfondir sa propre recherche spirituelle, c'est tout cela qui l'aidé à tenir. Je crois que sa foi est profondément catholique au grand sens du terme, à la fois mesurer la faiblesse de chacun de nous-mêmes pris individuellement, et en même temps la grandeur et la "portance" de la communauté de l'Église et de la communauté de la foi.

Frères et sœurs, qu'en célébrant cette eucharistie où nous-mêmes nous allons à notre tour recevoir le Pain de Vie comme elle l'a reçu elle-même toujours avec foi, que nous sachions que désormais maintenant elle fait partie de ce qui nous est donné, de ce corps du Christ qui nous est partagé, parce que désormais elle voit, elle sait, elle est dans la lumière et je crois qu'elle continuera à poser des questions, c'est impossible autrement. Mais maintenant, elle saura à qui les poser, au Christ, aux plus grands théologiens, aux plus grands saints, et elle se trouvera parfaitement à la hauteur.

 

 

AMEN

 
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