AU FIL DES HOMELIES

MORT ET PAIN DE VIE

1 Co 15, 50-57 ; Jn 6, 48-59

Vendredi de la troisième semaine de Pâques – A

(13 mai 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Incarnation et eucharistie

F

rères et sœurs, il y a souvent des passages assez déconcertants dans l'évangile de Jean et ce discours sur le Pain de Vie est sans doute un des plus étonnants. Quand on lit saint Jean, on dit : c'est le dernier évangéliste, c'est celui qui a pris le plus de hauteur, qui voit les choses de très haut, de très loin et qui est très spirituel, et en réalité, dans le discours sur le Pain de Vie, Jean a une attitude extrêmement réaliste.

Pour les anciens, que ce soient des juifs ou des grecs (il semble que l'évangile de Jean ait plutôt tendance à s'adresser à des grecs), comme d'ailleurs pour notre constatation à l'évidence à nous tous aujourd'hui, le mystère de la mort touche essentiellement le corps. C'est à travers notre corps que nous sommes manifestés à nous-même comme vulnérable. Je ne veux pas parler de tous les incidents de la vieillesse qui petit à petit montrent nos limites et nos difficultés à faire face, mais c'est vrai quand même que pour un être humain le fait de percevoir les limites de sa condition physique, on n'arrive plus à enjamber des fossés de deux mètres, on n'arrive plus à faire des bonds extraordinaires du point de vue sportif, c'est quand même le sentiment que le mystère de la mort enveloppe d'abord notre condition physique.

C'est pour cela par exemple chez Platon et tous les autres, le fait de la mort était comme retourné pour dire, oui, bien sûr, la mort touche notre condition physique, mais nous avons un principe spirituel extraordinaire, c'est une âme qui elle, n'est pas dépendante des conditions physiques et qui par conséquent est inatteignable et nous continuerons à vivre uniquement, spirituellement par notre âme.

Evidemment, dans ce contexte-là, le mystère de la mort est un mystère de fuite en dehors de ce monde. Le mystère de la mort, c'est d'échapper à la condition de ce monde. On pourrait s'attendre surtout chez quelqu'un comme saint Jean qui a une vision spirituelle profonde, qu'il considère qu'au fond, nous n'avons qu'une chose à faire, c'est petit à petit à échapper à cette condition du monde et à cette condition corporelle. Or, non seulement il ne le dit jamais mais ici, dans le Pain de Vie, c'est une sorte de renversement extraordinaire parce que Jésus dit : le Pain, c'est ma chair. Le pain, qu'est-ce que c'est ? C'est ce qui nous sert à manger chaque jour pour tenir d'un jour à l'autre et échapper à la mort par la faim ou la famine. Or, dit Jésus, c'est ma propre chair qui est pain. Ce qui vous empêche d'entrer dans la mort pour au contraire entrer dans la vie éternelle, c'est cela même qui apparaît comme le plus vulnérable et le plus menacé par la mort.

Autrement dit, la mort n'est pas vaincue par une sorte de super pouvoir spirituel, la mort est vaincue par la chair du Christ. C'est bien cela la fine pointe du discours sur le Pain de Vie. C'est le réalisme de la chair, de la condition charnelle du Christ qui sauve l'homme dans sa chair et de la mort qui menace sa chair. On a là une vision de l'humain qui est totalement transformée, retournée par rapport à celle que l'on avait avant. "Les Pères ont mangé la manne", c'est-à-dire, ils ont essayé de résister à la mort dans le désert en mangeant un pain qui ne les a pas empêchés de mourir et ma chair, apparemment si fragile et vouée à la mort parce que je serai crucifié, cette chair et ce sang deviennent eux-mêmes par eux-mêmes, dans la condition charnelle présente, les moyens d'échapper à la mort.

Il ne faut pas se voiler la face, il y a là une sorte de retournement absolument radical de la manière d'envisager et la condition humaine, et la mort. Auparavant, la condition humaine, c'était la mort à cause du corps et de sa fragilité, et ici le Christ dit : la condition humaine c'est l'immortalité par le corps et dans le corps. Par le corps, parce que c'est ma chair qui donne la vie éternelle, et dans le corps parce que vous serez appelés à la résurrection.

Ce discours sur le Pain de Vie est un discours sur le salut et sur l'Incarnation par la chair comme moyen de salut. Paradoxalement, ce n'est que dans un second temps que c'est un enseignement sur l'eucharistie. Parce que le Christ par sa chair peut guérir la chair humaine de sa mortalité, c'est là qu'il trouve le moyen. La perspective est plus large. Ce n'est pas simplement que Jésus leur fait une simili eucharistie avant d'instituer l'eucharistie la veille de sa Passion. Mais dès le moment où il parle de la résurrection, il la met immédiatement dans cette double perspective, à la fois la vulnérabilité totale de la condition humaine par la chair et par le corps et en même temps le fait que cette vulnérabilité soit sauvée, conduite à la vie éternelle par la condition charnelle du Christ.

C'est pour cela qu'il descend du ciel. Le pain qui descend du ciel c'est véritablement la chair du Christ, et après nous comprenons que nous-mêmes, lorsque nous communions, nous participons sacramentellement à ce même mystère, mais avant que ce soit l'eucharistie, c'est l'Incarnation.

Frères et sœurs, que ce texte réveille en nous les justes consonances d'abord de cette prise de conscience que notre condition est une condition fragile, mais en même temps que Dieu sauve ce qui est fragile par la fragilité même qu'il a voulu assumer.

 

AMEN

 

 

 
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